J'ai une lettre--j'y répondrai un peu plus loin--mais quel est ce genre
de ne dire mot d'un billet plein de points interrogatifs? Vous voudrez
bien vous en expliquer, n'est-ce pas?
Maintenant, je ne suis pas surpris, ma chère amie, que la _Reine
Pédauque_ ne vous ait qu'à moitié plu. Ce livre ne peut être
qu'antipathique aux esprits féminins. D'une manière générale, l'ironie
leur est désagréable. Elle leur devient odieuse quand elles ne sont pas
prévenues, quand elles ne savent si elles doivent rire ou non. Leur
trouble est complet quand, à l'ironie, s'ajoute le paradoxe, et qu'il
s'exerce sur des sujets qui leur semblaient à l'abri de toute
contestation.
Enfin, dans la _Reine Pédauque_, l'érudition--qui n'est là que d'une
manière superficielle et pour le piquant de la sauce--vient achever la
déroute. Dans ces conditions, je me représente parfaitement que l'état
d'esprit d'une femme, en fermant le livre, soit de se demander si on n'a
pas voulu se ficher d'elle. Or, j'ai remarqué que les femmes n'aiment
pas qu'on se fiche d'elles; les doutes mêmes, sur ce point, leur sont
insupportables.
Voilà pourquoi vous n'aimez pas la _Reine Pédauque_, quoique vous en
ayez bien remarqué la forme littéraire, laquelle, pour tous les sexes,
est absolument supérieure.
Je vous dirais bien pourquoi je l'aime, moi, cette reine Pédauque; mais
alors ce serait faire de ma lettre une sorte d'article de journal, et
j'ai eu ce matin une telle déception quand en arrivant au bout de vos
huit pages j'ai vu que vous me parliez de France et pas du tout de vous,
que je ne veux pas vous y exposer à mon tour.
J'éprouve d'abord, tout de suite en commençant, le besoin de vous dire
que je vous aime, que je pense à vous, que je souffre vraiment d'être si
longtemps sans vous voir. Tous ces gens qui vous entourent et
m'empêchent d'aller vers vous, m'assomment je ne vous le cache pas.
Encore que «l'habitude des cours» soit une remarquable tante en zinc, ce
n'est pas elle qui me gênerait pour accourir à Nimerck. Le véritable
obstacle, c'est la reine des Gaules. Ne soyez donc pas étonné si, dans
le secret de mon coeur, j'envoie promener toute cette cour.
Ce que je fais? Je vais au salon, aux courses, au théâtre. Je gâte mes
yeux à contempler de mauvaise peinture, je perds mon argent, j'écoute
des inepties qui ne me font même pas rire. Voilà mon état d'âme.
Cette botte de foin que roule Hélène me fait rêver. Quand pourrai-je
vous voir? Dites-moi heure par heure comment vous passez vos journées;
mais je vous en prie, plus un mot sur la reine des Gaules contre les
petits potins de laquelle je suis exaspéré.
Adieu; j'aime Hélène, je l'embrasse sur le front, sur ses boucles d'or,
et je vous baise les mains avec piété.