15 mai.

Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours,

ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie;

Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère,

toujours douce et résignée;--heureusement mère m'aide à supporter mon

ennui et mes ennuis!--puis, ma tante «l'habitude des cours» parfois très

intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me

console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce

moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la

renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se

relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me

suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me

revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est

parfois intéressante. Oui, hier elle l'a été. Le soir, comme nous étions

toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je

vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu'elle l'emporte dans

sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette

lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il

parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de

l'Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée

à M. Amédée Thayer, était la filleule de la reine Hortense et une

grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine,

plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années, pourtant. Alors, ses

souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté

que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors,

passons, mon cher!

Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la _Reine

Pédauque_. Je l'ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que

«la poterie animée» que je suis n'y comprend rien, décidément, encore

que cette reine me plaise bien plus que le _Lys Rouge_. Ah! ah! vous qui

m'attaquez dans mon amour des oeuvres de mon Maurice Barrès, je vais

prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce

sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en détache-t-il? Est-ce

un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos têtes

que la _Rôtisserie_ a été écrite, je m'en étonnerais médiocrement.

Délicieux à lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est

un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de

termes scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et

mièvres.

Enfin je n'éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort

originalement conçue, le grand remuement de coeur, la secousse forte,

l'élan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre

admirable des J.-H. Rosny, l'_Impérieuse Bonté_. L'une de ces oeuvres

me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un

coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d'un cerveau chercheur du

Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanité.

La fantasmagorie dont se compose la _Reine Pédauque_ est un délire

somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l'autre est

une oeuvre de vie, de vie avec un but idéal et qu'on voudrait pouvoir

réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa

pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d'aise. Mais

l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure.

Mon ami, la volupté est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est

divine.

France, c'est un auteur excessivement facétieux et libertin... de

pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs.

Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de

Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez

pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c'est ce que les

jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur

France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles

dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une

perle.

Peut-être parce que je n'ai point été conçue «par une salamandre» et ne

serai aimée «par un sylphe», le fond m'échappe. Il me manquera toujours

le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui

doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de

génie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce génie; n'y

pouvant prétendre, l'oeuvre me laisse froide. «Les idées, quand elles

s'imposent, deviennent vite impertinentes.»--C'est précisément le cas

des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur

favori. Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air

pédagogique si plaisant!

Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s'extasiaient

d'apprendre qu'écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et

demandaient:

--Pourquoi écrivez-vous alors?

--Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de

voler!

Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir,

comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours».

Amitié amoureuse · 第 230 / 469 题