Voilà le mot réclamé; des nouvelles? Nous avons ici, depuis cinq jours,
ma belle-mère qui me gâte ma solitude sans me donner de compagnie;
Suzanne qui pleure ses flirts numéros 1, 2, 3, 4, 5, etc.; sa mère,
toujours douce et résignée;--heureusement mère m'aide à supporter mon
ennui et mes ennuis!--puis, ma tante «l'habitude des cours» parfois très
intéressante quand elle daigne ne pas être trop officielle. Je me
console en voyant mon Hélène se fortifier et rosir; elle lutte en ce
moment avec une botte de foin trois fois grosse comme elle et qui va la
renverser... ça y est! botte et fille sont sur le gazon. La mignonne se
relève, me voit écrire près de la fenêtre et aussitôt me crie: «Je ne me
suis pas fait mal, maman!» Je lui envoie pour réponse un baiser et me
revoici à vous. Que disais-je donc? Ah! que ma tante de Giraucourt est
parfois intéressante. Oui, hier elle l'a été. Le soir, comme nous étions
toutes au salon (Nimerck est un poulailler sans coq pour l'instant), je
vais lui chercher à la bibliothèque un livre pour qu'elle l'emporte dans
sa chambre et lui dis, en le lui donnant, le plaisir que me causa cette
lecture de «Choses vues» de Victor Hugo. Je lui cite le passage où il
parle du général Bertrand à propos de la rentrée des cendres de
l'Empereur aux Invalides. La fille du général, Hortense Bertrand, mariée
à M. Amédée Thayer, était la filleule de la reine Hortense et une
grande amie de notre famille, surtout de ma tante, sa contemporaine,
plus jeune qu'elle d'une dizaine d'années, pourtant. Alors, ses
souvenirs évoqués, ma tante me dit que madame Thayer lui a raconté
que... Au fait? ça vous assomme, pas vrai, tous ces racontages? Alors,
passons, mon cher!
Mais, à propos de lecture, dites-moi donc votre avis sur la _Reine
Pédauque_. Je l'ai relue avec soin, cette rôtisserie, et dois avouer que
«la poterie animée» que je suis n'y comprend rien, décidément, encore
que cette reine me plaise bien plus que le _Lys Rouge_. Ah! ah! vous qui
m'attaquez dans mon amour des oeuvres de mon Maurice Barrès, je vais
prendre ma revanche avec votre Anatole France. Son livre, est-ce
sérieux? est-ce une farce? Quelle philosophie s'en détache-t-il? Est-ce
un enseignement? Est-ce un coin de vie? Si c'est pour se payer nos têtes
que la _Rôtisserie_ a été écrite, je m'en étonnerais médiocrement.
Délicieux à lire, j'en conviens, mais qu'est-ce que cela signifie? C'est
un conte de fées très érudit (pour grands enfants), tout barbouillé de
termes scientifiques, avec des simplicités voulues bien pédantes et
mièvres.
Enfin je n'éprouve pas à lire cette chose jolie, bien tournée et fort
originalement conçue, le grand remuement de coeur, la secousse forte,
l'élan secourable vers les humbles que m'a fait la lecture du livre
admirable des J.-H. Rosny, l'_Impérieuse Bonté_. L'une de ces oeuvres
me semble un conte délicieux de vieux mandarin sceptique; l'autre, un
coin de la vie vraie arrachée toute pantelante d'un cerveau chercheur du
Juste, du Bon, du Sage, dans l'humanité.
La fantasmagorie dont se compose la _Reine Pédauque_ est un délire
somptueux; il intéresse par sa forme pure, cherchée; mais l'autre est
une oeuvre de vie, de vie avec un but idéal et qu'on voudrait pouvoir
réaliser. Chez France, la phrase est amusante, cocasse dans sa
pseudo-naïveté, pleine de trouvailles à vous faire pâmer d'aise. Mais
l'autre, l'autre! on pense, on souffre, on pleure.
Mon ami, la volupté est d'essence triste, et c'est pour cela qu'elle est
divine.
France, c'est un auteur excessivement facétieux et libertin... de
pensée. Les Rosny sont les apôtres du bien et de larges penseurs.
Libertin vous choque? Mettons grivois, si vous voulez. Souvenez-vous de
Jahel disant à Jacques: «Cette fois, soyez moins emporté et ne pensez
pas qu'à vous. Il ne faut pas être égoïste en amour; c'est ce que les
jeunes gens ne savent pas assez, mais on les forme.» Fi, fi, monsieur
France! Pourtant il faut avouer qu'il a parfois d'exquises trouvailles
dans son inconvenance; son: «occupée à renaître avec décence» est une
perle.
Peut-être parce que je n'ai point été conçue «par une salamandre» et ne
serai aimée «par un sylphe», le fond m'échappe. Il me manquera toujours
le génie que ces êtres-là dispensent aux hommes. Il n'y a rien ici qui
doive vous étonner, puisque ces chimères ne fréquentent que les gens de
génie et, par une jolie fiction, s'immortalisent dans ce génie; n'y
pouvant prétendre, l'oeuvre me laisse froide. «Les idées, quand elles
s'imposent, deviennent vite impertinentes.»--C'est précisément le cas
des miennes qui osent ainsi juger, trancher, blâmer votre auteur
favori. Mais cela lui fait si peu de mal et me donne un petit air
pédagogique si plaisant!
Et puis, comme disait Maupassant à des sots qui s'extasiaient
d'apprendre qu'écrire est un enfantement pénible, souvent douloureux, et
demandaient:
--Pourquoi écrivez-vous alors?
--Mon Dieu, murmura Maupassant, il vaut encore mieux faire ça que de
voler!
Si vous êtes de mon avis sur France, monsieur, je soufflerai ce soir,
comme Tourne-broche, «ma chandelle sur le plus beau de mes jours».