CVII

_Denise à Philippe._

1er mai.

Quoi, pas même cela? Votre détresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous

donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous

consoler.

Vous m'appartenez par ce côté triste; là, je vous sens bien à moi et si

ce n'était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi

qu'autrement.

Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous

manque, c'est peut-être d'aimer et d'être aimé? Il vous faudrait une

mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d'être heureux

tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de

votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures où il vous

plairait.

Il y a en amour, même en l'amour le plus soumis, tout un joli

vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment

suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage

d'avoir du courage.

Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de

l'autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui

faisaient dire très irrévérencieusement à Proud'hon: «La femme est la

désolation du juste.»

Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que

je rêve à l'objet aimé qui, à mon idée d'aujourd'hui, vous sauveraient.

Donc aimez, mon ami. Tâchez d'être aimé par elle moins pour elle que

pour vous, et de tout ce remuement de votre coeur, qu'il jaillisse

pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans

une fleur désaltère l'oiseau joyeux.»--Je tâcherai d'être aussi sobre

que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au

grand bon coeur où je me désaltère.

Amitié amoureuse · 第 224 / 469 题