_Denise à Philippe._
1er mai.
Quoi, pas même cela? Votre détresse m'afflige. Mon Dieu, qu'avez-vous
donc? Vous ne me dites pas tout, alors je me sens malhabile à vous
consoler.
Vous m'appartenez par ce côté triste; là, je vous sens bien à moi et si
ce n'était pour vous une souffrance, je vous aimerais plus ainsi
qu'autrement.
Allons, mon grand désespéré, reprenez courage. Après tout, ce qui vous
manque, c'est peut-être d'aimer et d'être aimé? Il vous faudrait une
mademoiselle de Lespinasse, une maîtresse qui vous permît d'être heureux
tout en restant nonchalant; une amie de votre esprit, un camarade de
votre vie qui ne retrouverait son sexe qu'aux heures où il vous
plairait.
Il y a en amour, même en l'amour le plus soumis, tout un joli
vocabulaire un peu exagéré, un peu délicieux, qui serait le piment
suffisant pour mouvementer, animer votre vie et vous donner le courage
d'avoir du courage.
Je ris. Voilà que cette lettre-ci est tout le contraire de celle de
l'autre jour; ce sont là de ces inconséquences bien féminines qui
faisaient dire très irrévérencieusement à Proud'hon: «La femme est la
désolation du juste.»
Pourtant, je ne me dédis pas pour cela. Ce sont les qualités rares que
je rêve à l'objet aimé qui, à mon idée d'aujourd'hui, vous sauveraient.
Donc aimez, mon ami. Tâchez d'être aimé par elle moins pour elle que
pour vous, et de tout ce remuement de votre coeur, qu'il jaillisse
pour moi un peu de durable tendresse amicale. «La goutte de rosée dans
une fleur désaltère l'oiseau joyeux.»--Je tâcherai d'être aussi sobre
que la bestiole emplumée, et me consolerai de ce peu en songeant au
grand bon coeur où je me désaltère.