28 avril.

Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le

sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister

entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir,

de s'entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l'un ou

de l'autre, une attirance indéniable. Vous, tant d'obéissance à mes

désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes

partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d'être

seuls ensemble à la campagne»;--et «ma chérie»--s'échappant si gentiment

de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la

complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l'un pour

l'autre.

En vous je propage les vibrations de mon coeur; pour vous, par vous,

je vis d'émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car

vous n'en savez rien jamais. Eh bien, malgré toutes ces apparences et

ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous

voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre

espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d'âme

m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien.

Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez

semblé trouver puérile cette idée qui m'était venue. Toutes les

manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles?

J'ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en

recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien,

malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre

faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je

m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez à

cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis-à-vis de

l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon

esprit ou de mon coeur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour

moi.

Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu'en faire; il

entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une

cathédrale. J'ai bien peur qu'il n'ait été mis là par politesse

excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu'il eût fallu

pour terminer bien ce billet.

Pourquoi l'avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu'il ne répondait

sûrement pas à un désir de votre coeur, pas même à une faim de vos

lèvres?

Hélène n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis

elle a déclaré: «J'aime les choses qui sont pour moi toute

seule».--Pauvre chérie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces

choses-là, pour elles seules, dans la vie des femmes.

Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au

jeune frère Jacques, lequel n'aurait peut-être pas les scrupules

d'Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie.

Amitié amoureuse · 第 221 / 469 题