Je me répète; mais, mon ami, y a-t-il rien au monde de plus drôle que le
sentiment qui nous lie? Personne ne voudrait croire que cela pût exister
entre un homme et une femme, une amitié si vivace, un besoin de se voir,
de s'entendre, de connaître les moindres événements de la vie de l'un ou
de l'autre, une attirance indéniable. Vous, tant d'obéissance à mes
désirs, moi, tant de complaisance aux vôtres; des émotions hautes
partagées, des mots comme ceux que vous dites: «Ce serait bon d'être
seuls ensemble à la campagne»;--et «ma chérie»--s'échappant si gentiment
de votre plume, parfois même de vos lèvres, et tout enfin; toute la
complication et le charme du sentiment que nous éprouvons l'un pour
l'autre.
En vous je propage les vibrations de mon coeur; pour vous, par vous,
je vis d'émotions sous-entendues. Cela est un grand raffinement, car
vous n'en savez rien jamais. Eh bien, malgré toutes ces apparences et
ce baiser que vous envoyez, ce n'est pas de l'amour. Alors quoi? vous
voyez bien que j'ai raison quand je dis: hors à deux fous de notre
espèce, cette chose bizarre ne peut arriver à personne. Cet état d'âme
m'intrigue, moi qui lis en vous et en moi et n'y comprends plus rien.
Je ne vous ai pas envoyé le mot pour le concert parce que vous avez
semblé trouver puérile cette idée qui m'était venue. Toutes les
manifestations de tendresse ne sont-elles pas un peu puériles?
J'ai été à la fois heureuse et malheureuse de ne l'avoir pas fait, en
recevant ce matin votre billet. Heureuse que vous regrettiez le mien,
malheureuse de vous en avoir privé. Mais tout ceci est un peu votre
faute; si je recule, vous avancez; si j'avance, vous reculez. Alors je
m'y perds... le fin mot de tout cela est, je crois, que vous m'aimez à
cause du chaos sentimental dans lequel nous vivons l'un vis-à-vis de
l'autre. Si je ne me diversifiais par tous les coins livrés de mon
esprit ou de mon coeur, vous auriez moins de tendresse cérébrale pour
moi.
Pour en revenir au baiser, oui, il me gêne, je ne sais qu'en faire; il
entre dans notre amitié un peu étourdiment, comme un moineau dans une
cathédrale. J'ai bien peur qu'il n'ait été mis là par politesse
excessive, ou par nonchalance à trouver le mot juste qu'il eût fallu
pour terminer bien ce billet.
Pourquoi l'avoir envoyé, ce pauvre baiser, puisqu'il ne répondait
sûrement pas à un désir de votre coeur, pas même à une faim de vos
lèvres?
Hélène n'en a pas voulu; elle est vaguement jalouse de vous; et puis
elle a déclaré: «J'aime les choses qui sont pour moi toute
seule».--Pauvre chérie, elle ne sait pas qu'il en est bien peu de ces
choses-là, pour elles seules, dans la vie des femmes.
Adieu, cher grand ami; pas le moindre petit baiser, même repassable au
jeune frère Jacques, lequel n'aurait peut-être pas les scrupules
d'Hélène; mais une très affectueuse poignée de main de votre amie.