24 avril.

D'où viennent ces nouveaux nuages noirs? Quelle tristesse de vous voir

souffrir de cette supériorité de votre esprit sans que naisse en vous la

force féconde qui donnerait l'essor à vos conceptions.

Vous souffrez et je suis trop loin pour adoucir cette souffrance. Toute

la fraternelle affection que je vous ai vouée se révolte de ne pouvoir

rien pour vous tirer de ce mal.

Je compare vos lettres à celles de Gérald, naviguant, combattant; celles

qui m'arrivent du Tonkin sont vaillantes et joyeuses. Mon frère qui

souffre réellement me crie dans une belle ardeur: «Vive la vie! Vive la

jeunesse!» Le devoir accompli, les grandes vertus d'une vie d'homme,

pour une âme chancelante comme la vôtre, vous semblent donc une peine

perdue? Votre malheur c'est de les considérer comme au-dessus de vos

forces.

Pourquoi ne vous a-t-on pas montré que la valeur de chaque individu est

utile à sa patrie, à l'humanité? Quelle faute votre tuteur a commise de

ne pas vous faire du devoir une nécessité douce, une condition suprême

de l'existence!

A force de vous dire: «La vie n'est rien», toute votre mâle énergie

s'est atrophiée. Nos désastres pèsent sur votre jeunesse en fardeau qui

vous écrase, tandis que mon père a élevé Gérald à agir, à vouloir, à

pouvoir, à oser. Tout bambin, mon frère a cru naïvement que le monde

comptait sur lui. Maintenant, sa tâche dans l'humanité, il l'accomplit

bravement. Dans sa dure carrière, malgré son coeur affectueux et

tendre, il trouve le moyen d'être heureux,--bien que séparé de nous qui

l'adorons et qu'il adore,--parce qu'il fait son devoir...

Voilà un grand petit mot qui vous fait sourire peut-être? Il est bon,

cependant, à quelques-uns, puisque parfois il en fait de modestes héros.

C'est bien de la morale pour un sportique clubman! Il faut me la

pardonner; votre rechute est cause de tout; que puis-je vous ordonner,

mon cher malade, pour la combattre efficacement, puisque les grandes

énergies et les grands remèdes ne vont pas à votre tempérament. Venez

nous voir, alors? Par ce beau soleil nous courrons les champs; avec

Hélène, nous irons nous asseoir au bord de la mer.

Nous avons eu des jours de tempête, mais le temps est devenu d'une

beauté merveilleuse. On voit naître le printemps. Déjà le brun des tiges

flexibles se sème de petits points verts, pousses pleines de sèves qui

éclatent, joyeuses, et crèvent leurs bourgeons sous le dur soleil

d'avril. Tout cela repose et enchante. L'âme se retrempe à ces premiers

effluves et, comme les choses, se reprend à vivre.

Non, mon grand, vous n'êtes ni un médiocre ni un inutile; vous êtes un

sans voie et c'est une chose triste; dans votre inaction il y a une

déperdition de vos forces; elle finit, inconsciemment, par impressionner

votre esprit.

Votre âme souffre, s'agite, se tourmente, comme fait le corps lorsqu'il

est malade; vous perdez les illusions sur vous et, ce qui est pis, sur

votre avenir. Ces analyses continuelles épuisent votre volonté. Vous

croyez atteindre à la vérité quand, après vous être interrogé: «Qu'ai-je

fait de ma vie?--Rien!» vous concluez: «Qu'en puis-je faire?--Rien!» Eh!

non, vous pouvez tout. Chez vous le vouloir seul est malade, devenu

atonique par une vie facile et surtout par l'exemple entraînant d'amis

viveurs, désoeuvrés et sots, l'esprit vide, ceux-là, à faire bâiller.

Cette foi en vous, cette énergie ardente que j'ai, je voudrais vous les

transfuser. Vous verriez quel homme surgirait. Vous auriez des

lassitudes, des doutes, des écarts, certes, mais l'habitude viendrait,

vous fortifiant, et vous découvririez un jour que vous êtes guéri.

Contrairement à vous, je ne crois pas qu'une passion vous soit

nécessaire; la passion donne une énergie factice applicable à elle

seule et ne servant qu'à elle, au but de bonheur, de jouissance, vers

lequel elle tend. Elle mouvemente la vie à son profit exclusif; elle ne

peut exister sans exaltation; or ce qui n'est pas une force raisonnable

est une force éphémère. Ce n'est donc pas cela qui vous sauverait.

Ah! mon ami, si vous saviez quelle ruse, quelle duplicité chacun met à

cacher le travail secret, le labeur formidable, la volonté persévérante

que coûte le lancement, la réussite d'une oeuvre, vous reprendriez

courage. Une pudeur orgueilleuse le fait cacher à tous; mais ce que

contient de mystères douloureux ou humiliants cette réussite, qui osera

jamais le dire?

Allons, venez reprendre foi et confiance auprès de moi, puisque je suis

l'arbrisseau que vous vous êtes choisi, mon robuste lierre. Cela

secouera cette tristesse, cet ennui qui vous dévorent. Laissez-moi vous

animer de la volonté qui m'anime. Au moyen de l'ardente amitié que nous

ressentons l'un pour l'autre, nous trouverons peut-être le bonheur que

dispensent les passions et, sûrement, l'aveu de la raison par-dessus le

marché! Je suis susceptible d'avoir un immuable attachement pour vous;

je ferai notre amitié si noble, si belle, qu'elle vous désenchantera de

l'amour, et vous laissera toutes vos forces pour vous créer une vie

selon vos aspirations jusqu'ici infécondes. Mettons à profit cette

sympathie d'esprit et de caractère que nous avons l'un pour l'autre;

vous me rendrez cela plus tard en tendresse et en fidélité.

Tite-Lène vous envoie un «kiss» tout rose et moi je serre vos mains.

Amitié amoureuse · 第 215 / 469 题