Vous êtes la meilleure et la plus indulgente des amies. Je suis bien peu
digne de vous. Mon état d'âme ne s'est pas amélioré; je suis dans le
néant. Je n'ai même plus le courage de vous écrire.
C'est un affreux malheur de sentir l'infini dans les aspirations de son
cerveau, sans jamais pouvoir trouver la force ni la forme pour
l'exprimer. Mon amie, faites-vous à cette pensée d'affectionner un raté.
Votre affection m'est si douce! J'ai dans l'âme le spleen de
Saint-Augustin et n'ai pas, comme lui, la ressource de m'en dévêtir en
découvrant les sublimes clartés du christianisme.
J'ai perdu l'amour de l'emportement qu'affectaient autrefois mes
pensers; il ne me reste de force que pour cultiver le charme secret de
mes aspirations infécondes, sans cesse renaissantes et expirantes en mon
maladif cerveau.
L'influente expansion de votre esprit me manque douloureusement, mais
je vous en prie n'attendez rien de moi en fait de résolution active. Je
garde mon éternel malaise, angoissé par le désir d'un impossible
quelconque. Bah! qu'importe? la vie ne vaut pas qu'on la vive.
Je tiens cependant à vous remercier et à vous dire que je vous aime
tendrement. Écrivez-moi; vos lettres me sont bonnes, et gardez pour vous
seule les détresses de votre ami.