J'ai eu une aperception très nette du visage d'Aprilopoulos vous
écoutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. _On_ vous a
fait observer qu'il faut que vous _les_ attendiez pour venir me voir.
Derrière ce _on_, j'entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille,
car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour
l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouvé cela à elle toute seule.
Aprilopoulos lui apparaît réellement en _deus ex machina_ et elle
voudrait déjà le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant.
Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont
vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc,
perverti que vous êtes, de décider l'enfant gâtée, l'enfant terrible, à
ce mariage; ce serait une bonne action. Maintenant, il faut que je vous
révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous
aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui
s'est passé entre ma nièce et vous, s'affirmer la volonté de madame
Trémors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour épouseur. Ma
belle-mère, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des
Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait
choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est
très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où
vous m'avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites
ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais
mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma
belle-mère.
Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations
qui se sont établies entre vous et moi et, à son _grand regret_, elle
m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer à me conduire
d'une manière correcte, elle constatait que je subissais une influence
en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy était bien décidément mon
chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec
lui...
--Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme
je l'entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne.
M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien
à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et
encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, à
vous et à ma belle-soeur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai
moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié,
dût-elle faire jaser les méchantes langues.
--Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre
situation...
Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisément y répondre,
moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profité pour servir à ma
belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même
monde, par monsieur son fils, et j'ai délicatement insinué que je voyais
parfaitement où l'on voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais
genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de
coiffer sainte Catherine, et que _madame de Luzy_ lui semblerait un nom
assez agréable à porter, bien qu'elle ait une première fois décliné
l'honneur de le prendre. J'ai ajouté que je n'y verrais de nouveau aucun
inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j'ai prié qu'on me
laissât en paix, disant que les calomnies ne m'inquiétaient guère,
qu'elles tomberaient d'elles-mêmes pour les bons esprits et que je me
souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis
hypocritement étonnée qu'elle s'en fît le porte-voix, pensant qu'elle
avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me
l'ingurgiter si gratuitement, toute.
J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait été très maladroitement
de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manière de conquérir un
mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je
vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue.
Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien épouser qui?
Vous? le Grec? Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à
Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un
peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera
encore bien bon de vous y avoir.