16 avril.

J'ai eu une aperception très nette du visage d'Aprilopoulos vous

écoutant, cela m'a fait sourire. Mais nous y voici donc. _On_ vous a

fait observer qu'il faut que vous _les_ attendiez pour venir me voir.

Derrière ce _on_, j'entrevois ma belle-mère catéchisant sa petite-fille,

car la malheureuse Alice, si résignée de caractère, si inquiète pour

l'avenir de Suzanne, n'aurait pas trouvé cela à elle toute seule.

Aprilopoulos lui apparaît réellement en _deus ex machina_ et elle

voudrait déjà le voir son gendre, d'autant qu'il est bon et charmant.

Mais Suzanne objecte qu'elle ne veut pas quitter Paris. Quand elles ont

vingt-deux ans, on ne marie pas ses filles comme on veut. Tâchez donc,

perverti que vous êtes, de décider l'enfant gâtée, l'enfant terrible, à

ce mariage; ce serait une bonne action. Maintenant, il faut que je vous

révèle la démarche tentée auprès de moi par ma belle-mère. Je ne vous

aurais jamais ennuyé de ces potins familiaux si je ne voyais, par ce qui

s'est passé entre ma nièce et vous, s'affirmer la volonté de madame

Trémors et de Suzanne. C'est vous qu'on vise pour épouseur. Ma

belle-mère, qu'un ami de mon mari a plaisamment surnommée «la Reine des

Gaules», tant en souvenir des longues perches avec lesquelles on fait

choir les noix mûres, sur les pelouses, que parce que sa démarche est

très imposante, ma belle-mère est venue me voir le lendemain du jour où

vous m'avez appris les dernières coquettes avances que vous avait faites

ma nièce, brûlant de se demi-vierger en votre compagnie. Je préparais

mes malles. Elle était plus reine et plus gaule que jamais, ma

belle-mère.

Après quelques phrases banales, elle aborda la question des relations

qui se sont établies entre vous et moi et, à son _grand regret_, elle

m'avoua qu'elle voyait avec peine qu'au lieu de continuer à me conduire

d'une manière correcte, elle constatait que je subissais une influence

en dehors de la famille, qu'enfin M. de Luzy était bien décidément mon

chevalier servant... que je me faisais remarquer un peu partout avec

lui...

--Pardon, madame, je vous prie de me laisser diriger ma conduite comme

je l'entends. Peut-être avez-vous assez à faire avec celle de Suzanne.

M. de Luzy est un ami loyal et charmant, de la part de qui je n'ai rien

à craindre. Je le vois chez vous, chez Alice, chez ma mère, chez moi et

encore dans le monde? Cela vous semble trop? Rien n'est plus simple, à

vous et à ma belle-soeur, de ne plus le recevoir. Ainsi, je le verrai

moins. Mais je suis bien décidée à garder cette précieuse amitié,

dût-elle faire jaser les méchantes langues.

--Mais enfin, pour le monde... pour votre fille... dans votre

situation...

Vous entendez d'ici la diatribe et comme j'ai pu aisément y répondre,

moi qui connais le dessous des cartes. J'en ai profité pour servir à ma

belle-mère les jolies infamies commises envers moi, au nom de ce même

monde, par monsieur son fils, et j'ai délicatement insinué que je voyais

parfaitement où l'on voulait en venir. Que Suzanne, avec son mauvais

genre de fille trop élégante et trop piaffeuse, se souciait peu de

coiffer sainte Catherine, et que _madame de Luzy_ lui semblerait un nom

assez agréable à porter, bien qu'elle ait une première fois décliné

l'honneur de le prendre. J'ai ajouté que je n'y verrais de nouveau aucun

inconvénient pour peu que cela vous plût; mais j'ai prié qu'on me

laissât en paix, disant que les calomnies ne m'inquiétaient guère,

qu'elles tomberaient d'elles-mêmes pour les bons esprits et que je me

souciais peu de ce qu'en penseraient les mauvais. Je me suis

hypocritement étonnée qu'elle s'en fît le porte-voix, pensant qu'elle

avait meilleur emploi à faire de la morale de la famille que de me

l'ingurgiter si gratuitement, toute.

J'avais bien envie d'ajouter que Suzanne avait été très maladroitement

de l'avant avec vous, et que ce n'est pas la manière de conquérir un

mari... mais cela est votre secret et la confidence pour laquelle je

vous ai promis le mien, aussi me suis-je tue.

Le fond de tout cela, mon cher, c'est qu'on voudrait bien épouser qui?

Vous? le Grec? Mais de grandes batteries se préparent. Venez donc à

Nimerck quand tous les Trémors de la Trémorsières y seront. Je suis un

peu contrite de ne vous y avoir pas à moi toute seule... mais ce sera

encore bien bon de vous y avoir.

Amitié amoureuse · 第 206 / 469 题