Ne venez pas ce soir, cela vaut mieux; j'ai pitié de votre spleen, il ne
m'effraie pas, mais il serait bien capable de m'attendrir trop.
Le bain-marie dans lequel nous devons tenir nos coeurs n'a pas besoin
de ces petites séances de bonne camaraderie où vous m'expliquez avec
éloquence, surtout avec persuasion, que vous voulez un peu plus que
notre tranquille amitié.
Je ne sais pas ce que j'éprouve au juste, mais depuis ces trois mois de
fréquentation quotidienne je sens un lent travail se faire en moi; il
m'entraîne à vous écouter, à vous obéir. Il est des minutes où je me
sens si bien votre chose, l'objet que vous vous êtes choisi, qui vous
appartient! j'en ai des révoltes vis-à-vis de moi-même.
Pardonnez ce que je vais dire: parfois il me semble, vous me conquérez
froidement, en dépit de vous-même, comme pour une revanche, vous que
j'ai autrefois bien involontairement fait souffrir. Ne vous écriez pas
que c'est faux, que c'est un calcul monstrueux indigne de vous. Cela, je
le sais, j'en suis sûre; mais les événements qui ont mené nos deux vies
m'induisent à le penser, moins encore à le penser qu'à le ressentir.
C'était pour moi commettre une grande imprudence, je le comprends
maintenant, de vous voir tous les jours, de vivre dans cette intimité
amicale. Vous me faisiez les honneurs de votre esprit fin, délicat, avec
une grâce raffinée, une affectation de bonhomie parfaite. Attentif à mes
moindres désirs, correct, franc, subtil, vous m'avez tenue sous le
charme et faite votre esclave; _pour me rendre heureuse_, direz-vous? La
douceur de demeurer dans cet enveloppement ne m'empêche pas d'en sentir
l'esclavage.
Vous avez été grincheux, avant-hier, à cette soirée chez les Dalvillers,
voire méchant lorsque vous me parliez comme si vous vous vengiez sur moi
des femmes en général, d'une, peut-être, en particulier. J'en ai
souffert très finement, très douloureusement: une souffrance de même
nature que la joie causée autrefois par votre si courte dépêche, vous
souvenez-vous?
J'ai l'âme délicate et nerveuse, c'est pourquoi je résistais à vous
donner cette amitié tendre que vous imploriez. Le tendre ne va pas chez
moi sans un peu de larmes, et j'ai déjà tant pleuré...
Alors, sans me fâcher, je me reprends, ayant la sensation que peut-être
vous en serez heureux, allégé d'une affection trop pesante.
Nous ne serons plus, n'est-ce pas, des amis vivant dans un coeur à
coeur plein de confiance, mais les amis des mois d'automne dernier, un
peu banals et indifférents.