_Denise à Philippe._
Lundi, 16 décembre.
Je n'aurais pas mieux demandé, mon ami, de vous recevoir avant notre
partie carrée, mais Germaine, Paul, avaient tout combiné autrement et, à
moins d'avoir l'air de désirer particulièrement ce tête-à-tête (ce qui
eût pu les étonner un peu), je ne me suis pas sentie assez habile pour
reprendre ma liberté et changer l'ordre et la marche de cette honneste
nopce.
Du reste, cela n'a pas grande importance et vous ne m'en voulez pas?
Adieu; nous sommes en pleine confection de malles, inventaire de la
maison avec le jardinier et sa femme. Cette brave mère Callac m'a bien
interrompue six fois tandis que je vous écris. Quand on a une maison à
organiser, ranger, fermer, on n'a plus le droit d'avoir une pensée en
dehors, on est pris par la matérialité bête de l'existence. C'est alors
que mon sang mi-bohémien se révolte! Maman aime ça, elle. Rien ne doit
manquer à l'appel. Tout à l'heure, à la lingerie, devant ces armoires
combles et ces piles de draps numérotés par paire, qu'il fallait
visiter, reclasser avec les femmes de chambre, j'ai eu envie de pleurer.
Oh! roulotte de mes aïeux, où es-tu? Avec quelle foi je te regrette!...
Il faut me pardonner et ne pas oublier, monsieur le civilisé, que notre
trisaïeule maternelle fut une tzigane si belle qu'un grand seigneur
l'épousa. Ils firent ensemble quelques petits demi-bohémiens, seize je
crois. Dans ce temps-là, on ne vivait chichement de nulle sorte. Il se
trouve par hasard en moi mille fois plus de globules du sang de la
tzigane que de celui du grand seigneur--bien que certains préjugés
sociaux ne m'inquiétent pas plus que lui, de cela mes tendances un brin
socialistes sont la preuve,--et je tiens de la grand'mère Rurika,
étrange petit nom dur comme un appel de guerre, mes cheveux bleus, mes
lèvres trop saignantes, mes yeux trop noirs, mon teint de morte.
Adieu. Plus que huit jours à attendre: ce revoir me sera doux.