7 décembre.

A mon tour de vous écrire: Peste, monsieur mon ami, comme vous y allez!

Savez-vous bien qu'il me faut donner là un avis fort grave. Si vous avez

sérieusement l'intention de faire de la politique, changez un peu vos

armes; coupez votre _écu écartelé_ d'une _ondée_ où vous ferez graver

cette devise: _Avoir la conscience pure est une joie supérieure._ Elle

vaudra, dans l'occurrence, celle que vous avez. Les _merlettes sur

sinople_ n'en souffriront pas, ni vous non plus, ni même votre patrie.

Pourquoi vous lancer dans cette agitation inféconde où les politiciens

se débattent tous?

Faire de la politique, c'est s'engager à avoir le génie du moment... et

le moment me semble mal choisi pour vous laisser la faculté d'en avoir.

Il ne doit pas vous échapper que nous sommes juste au point, à l'état,

où tite-Lène nous a peint un soir les Romains qui «ne peuvent plus

souffrir leurs maux ni les remèdes à ces maux». Et puis, si le

spartiatisme et son brouet ont du bon, les moeurs athéniennes,

nonchalantes et luxueuses, en ont aussi: l'art en procède, l'art étant

dans ses manifestations éminemment aristocratique.

Alors quoi? serez-vous socialiste ou opportuniste? Il nous faudra

toujours «du pain et des spectacles», quoi qu'on dise, et les Romains

étaient philosophes et noblement inspirés en ne demandant pas l'un sans

l'autre. Et puis, tenez, voilà mon impression: la politique actuelle

nous mène je ne sais à quel abîme, et l'avenir social me paraît plein de

cataclysmes.

Donc, timidement, je vous suggère la bonne idée de planter vos choux.

J'ai peur de voir votre droiture, votre loyauté, entrer dans cette lice

un peu souillée.

O bien heureux qui peut passer sa vie

Entre les siens, franc de haine et d'envie,

Parmi les champs, les forêts et les bois,

Loin du tumulte et du bruit populaire

Et qui ne vend sa liberté pour plaire

Aux passions des princes et des rois!

Sans princes ni rois, allez, la chanson dit toujours vrai et la moralité

en est toujours applicable. Puisque je donne dans la poésie, laissez-moi

achever de vous citer ces vers modernes du poète Desportes qui vécut

vers 1570.

Las! que nous sommes misérables

D'être serves dessous les lois

Des hommes légers et muables

Plus que le feuillage des bois!

Les pensers des hommes ressemblent

A l'air, aux vents et aux saisons

Et aux girouettes qui tremblent

Inconstamment sur les maisons...

Leur amour est ferme et constante

Comme la mer grosse des flots

Qui bruit, qui court, qui se tourmente

Et qui n'a jamais de repos.

Ce n'est que de vent qu'est leur tête;

De vent est leur entendement

Les vents encore et la tempête

Ne vont point si légèrement.

Mais cet ardent feu qui les tue

Et rend leur esprit consumé

C'est un feu de paille menue.

Aussitôt éteint qu'allumé.

Ainsi l'oiseleur au bocage

Prend les oiseaux par ses chansons

Et le pêcheur sur le rivage

Tend ses filets pour les poissons.

Pourtant, mon ami, malgré tous mes discours, faites selon votre pensée.

Vous serez, si vous entrez à la Chambre, peut-être un impertinent et

très dédaigneux député, mais surtout un très honnête homme, ce qui est

une qualité de plus en plus rare.

Au milieu de tout cela qu'advient-il de votre flirt? J'ai bien peur

qu'il n'y ait là dedans un peu de viol moral de la part de l'adversaire.

Êtes-vous sûr, avec le remuement de tant d'idées contraires à la paix du

flirt, comme votre union possible avec Suzanne et votre projet de

politique, d'avoir rempli tous vos devoirs de bon partenaire auprès de

la «petite secousse» qui s'est mise en frais de coquetterie cérébrale

et autres pour vous? Faites un examen de conscience et dites-moi si je

ne mets pas, avec une intuition remarquable, le doigt sur la plaie?

Hier, nous avons passé une heure exquise à l'île de Sein; Germaine,

enthousiasmée, se sentait là une âme de druidesse; en rentrant, elle est

redevenue très femme et a télégraphié à son fol amant de venir la

rejoindre ici. Si vous suiviez Paul? Les Ferdrupt ne vous en

voudraient-ils pas trop?

Amitié amoureuse · 第 164 / 469 题