Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à
Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée.
Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice;
après quoi, très tranquillement:
--Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma
part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le
barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans
son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et
que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est
maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu
près trente-cinq mille francs à dépenser par an--un peu moins de trois
mille francs par mois, c'est peu... bien peu.
--Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très
confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de
gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre
jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de
l'amour, cela, Suzanne.
--Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand,
élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu
s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute
l'année...
--Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement
inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là
parfaitement.
--Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça?
--On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais
simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des
plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même
ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une
existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure.
--Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez
l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet
hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux
donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous
avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde,
de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des
autres qui attendent derrière, mourant d'envie d'être introduits et
faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été
représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas
vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je
possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la
curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste...
--Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible
avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?
--Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie
derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il
faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement,
tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne
veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin
arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y
réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme
Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique
là-bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis,
toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment,
pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est
moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise
pour une femme d'adorer son mari!
A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler
mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le
pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir,
votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci
me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en
rire, infiniment triste.