4 décembre.

Eh bien! n'ayez plus de crainte. Je n'ai pas lu votre terrible lettre à

Suzanne, mais je l'ai interprétée et la lui ai résumée.

Elle a eu une minute d'hésitation, il faut lui rendre cette justice;

après quoi, très tranquillement:

--Ne trouvez-vous pas, ma tante, que ce serait une grande sottise de ma

part de me marier dans ces conditions? Philippe fait l'ogre, le

barbe-bleue, avec cette annonce pompeuse d'une éternelle retraite dans

son château; pourtant, si sa nonchalance s'arrangeait de cette vie et

que vraiment il m'y condamnât? Ses quinze mille francs de rente, c'est

maigre. J'ai cinq cent mille francs de dot, moi; cela nous ferait à peu

près trente-cinq mille francs à dépenser par an--un peu moins de trois

mille francs par mois, c'est peu... bien peu.

--Mais je vis avec vingt-huit mille francs, moi, ma chérie, et très

confortablement. Et puis il ne faut pas voir cette seule question de

gros sous; l'aimes-tu? te sens-tu attirée vers lui? Tu pleurais l'autre

jour, tu me demandais comment j'avais résisté à son charme. C'est de

l'amour, cela, Suzanne.

--Oui, peut-être l'ai-je aimé. Certes, il est tout à fait bien: grand,

élégant, distingué; il a de très belles relations, mais il sait si peu

s'en servir! Et puis, tout ça pour aller s'enterrer à Luzy toute

l'année...

--Tu viendras passer trois mois d'hiver, chez moi, dans l'appartement

inoccupé de ton oncle; il vient si rarement à Paris... Tu seras là

parfaitement.

--Mais trente-cinq mille francs... qu'est-ce qu'on peut faire avec ça?

--On peut vivre comme je vis, s'entourer d'amis, les bien recevoir, mais

simplement. En éloignant la foule des indifférents, la foule des

plaisirs creux, la foule de toutes les choses vides, parfois même

ennuyeuses, dont les mondains bourrent leur vie, on se fait une

existence charmante; elle vaut l'autre, je t'assure.

--Vous en parlez à votre aise, petite tante; d'abord, vous habitez

l'hôtel que mon oncle a acheté en se mariant, et il est très chic cet

hôtel. Puis, l'été, vous allez à Nimerck chez votre mère; ce vieux

donjon breton est épatant; c'est encore très chic. Enfin, vous, vous

avez pris cette manière-là: c'est votre genre de connaître peu de monde,

de choisir les gens qui vous plaisent, de fermer votre porte au nez des

autres qui attendent derrière, mourant d'envie d'être introduits et

faisant tout pour y arriver. Mais moi? j'ai toujours été

représentative... et puis, voudrais-je l'essayer, je ne saurais même pas

vous singer. Il me faut la foule pour m'aider à jouir de ce que je

possède; j'aime qu'on me regarde dans la rue, j'aime l'hommage et la

curiosité de tous. J'aurais voulu être reine ou grande artiste...

--Alors, Philippe devra renoncer à la vague pensée d'une union possible

avec toi. Tu as bien réfléchi? Dois-je lui écrire un mot dans ce sens?

--Je crois que cela vaut mieux: Luzy à perpétuité sans la grande vie

derrière... brrr! je ne me sens pas de force à accepter ça. Si encore il

faisait quelque chose, ce Philippe! Seulement, dites-lui cela autrement,

tante, dites ce que j'ai fait dire à Aprilopoulos par maman: «que je ne

veux pas encore me marier; qu'il sera temps d'y songer plus tard»; enfin

arrangez-lui bien tout de façon à me le garder comme flirt. En y

réfléchissant, Aprilo serait un parti bien plus sortable; orphelin comme

Luzy, il a quarante-cinq mille livres de rente, un nom historique

là-bas, en Grèce; un hôtel à Athènes, un palais à Corfou... et puis,

toqué de moi, cet attaché d'ambassade, fier de mes succès... Évidemment,

pas le charme de Philippe... oui, mais l'un m'adorera tandis que c'est

moi qui aurais été capable d'adorer l'autre... Et c'est la pire bêtise

pour une femme d'adorer son mari!

A mon tour, j'ai fait mentalement brrr. Il me semblait entendre parler

mon mari. J'avoue donc humblement mon pas de clerc et vous prie de me le

pardonner. Mon ami, j'espère n'avoir troublé en rien, pour l'avenir,

votre curieuse manière d'être vis-à-vis l'un de l'autre! Que tout ceci

me paraîtrait comique, si ça ne me rendait pas, malgré ma volonté d'en

rire, infiniment triste.

Amitié amoureuse · 第 160 / 469 题