Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait
pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire.
L'adorable mot de la petite m'a plus remué que toute l'exposition du
chagrin de mademoiselle d'Aulnet.
Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie
enfant accepterait ceci:
1º Un homme qui l'aimerait très _raisonnablement_ et serait désireux de
diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait.
2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'à
présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il
pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l'obtient que de
loin en loin.
3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l'obligation de vivre des
rentes apportées par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors,
voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre
de Luzy qu'il possède (en indivis avec son frère), château, étang,
ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés
suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château,
avec les quinze mille francs de rente--ceux-là inscrits sur le
grand-livre--le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le
monde.
Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vérité. Je
trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire
«aller la maison», si soi-même on n'apporte sinon plus, au moins autant
par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation
inacceptable. N'est-ce pas une sorte de vente de soi donnant au mari
une subalternité morale tout à fait dégradante?
Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je
l'épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez
piètre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de
première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des
événements en élevant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me
donner,--pour nous distraire--et en essayant de remplacer à moi seul la
foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l'Opéra, les courses ou
les concerts des après-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la
Comédie-Française, les samedis de l'Opéra-Comique, les vernissages des
diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les
promenades de _five o'clok_ à l'avenue des Acacias, les séances de polo
le printemps, les eaux dans les trous chics l'été, les honneurs du pied
et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux,
et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins,
avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez le
select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et
les bals blancs, bleus roses, etc., etc.--Ouf! ouf! j'en suis déjà
épuisé!
Sérieusement, si vous jugez qu'il me faille épouser pour le très léger
dommage qu'on m'a--convenez-en?--entraîné à commettre, un peu pour
l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me résoudrai
à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous
prie de dire mes conditions _sine quâ non_; elles sont absolument
réfléchies et sérieuses.
Adieu mon amie chère.
Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraîner d'une façon
sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant.