2 décembre.

Peste, madame mon amie, comme vous y allez! Mais je suis aussi peu fait

pour être marié que tite-Lène pour devenir une femme vulgaire.

L'adorable mot de la petite m'a plus remué que toute l'exposition du

chagrin de mademoiselle d'Aulnet.

Pour demander la main de Suzanne il faudrait d'abord savoir si la jolie

enfant accepterait ceci:

1º Un homme qui l'aimerait très _raisonnablement_ et serait désireux de

diriger sa vie, leur vie, comme il l'entendrait.

2º Cet homme possède exactement quinze mille livres de rente. Jusqu'à

présent elles lui ont à peine suffi pour mener la vie de farniente qu'il

pratique; il demande au jeu le surplus nécessaire et ne l'obtient que de

loin en loin.

3º Cet homme, une fois marié, serait donc dans l'obligation de vivre des

rentes apportées par sa femme, ce qu'il ne souffrirait pas; alors,

voulant se conduire en homme d'honneur, il se retirerait dans la terre

de Luzy qu'il possède (en indivis avec son frère), château, étang,

ferme, chasse, prés. Comme les revenus des quatre derniers énoncés

suffisent juste à entretenir, payer les impôts, conserver ledit château,

avec les quinze mille francs de rente--ceux-là inscrits sur le

grand-livre--le ménage aurait donc de quoi marcher petitement par le

monde.

Je vous dis cela en blague, mais c'est pourtant l'absolue vérité. Je

trouve odieux de manger les revenus de la dot de sa femme pour faire

«aller la maison», si soi-même on n'apporte sinon plus, au moins autant

par son travail ou par ses rentes. Le contraire me paraît une situation

inacceptable. N'est-ce pas une sorte de vente de soi donnant au mari

une subalternité morale tout à fait dégradante?

Si mademoiselle d'Aulnet a comme moi quinze mille francs de rente, je

l'épouse. Mais comme avec ces trente mille francs nous ferions assez

piètre figure dans notre monde, il faut qu'elle accepte l'enterrement de

première classe à Luzy, où je tâcherai de me montrer à la hauteur des

événements en élevant bien les enfants qu'elle aura l'obligeance de me

donner,--pour nous distraire--et en essayant de remplacer à moi seul la

foule empressée de ses admirateurs, sa loge à l'Opéra, les courses ou

les concerts des après-midi du dimanche, l'hippique, les mardis de la

Comédie-Française, les samedis de l'Opéra-Comique, les vernissages des

diverses expositions, les premières des multiples théâtres, les

promenades de _five o'clok_ à l'avenue des Acacias, les séances de polo

le printemps, les eaux dans les trous chics l'été, les honneurs du pied

et les chasses l'hiver, ses chevaux, ses voitures, et Doucet, et Reboux,

et le patinage à des pôles divers, et les haltes les clairs matins,

avenue du Bois, et les petits pâtés, et les petits jabotages chez le

select pâtissier, et les réceptions chez mesdames X..., Y..., Z..., et

les bals blancs, bleus roses, etc., etc.--Ouf! ouf! j'en suis déjà

épuisé!

Sérieusement, si vous jugez qu'il me faille épouser pour le très léger

dommage qu'on m'a--convenez-en?--entraîné à commettre, un peu pour

l'amour de l'imprudente, beaucoup pour l'amour de vous, je me résoudrai

à devenir le fortuné époux de la délicieuse Suzanne. Seulement je vous

prie de dire mes conditions _sine quâ non_; elles sont absolument

réfléchies et sérieuses.

Adieu mon amie chère.

Ah! quelle crainte j'ai de vous voir m'entraîner d'une façon

sentimentale et allègre vers cet inconnu terrifiant.

Amitié amoureuse · 第 158 / 469 题