30 novembre.

Voilà une lettre bourrée, ce qui s'appelle bourrée. Vous y

sentimentalisez d'une manière des plus sublimes votre amitié, vous y

parlez chasse, musique; vous citez vos classiques, vous y dansez, vous y

dégringolez dans le flirt, vous y réclamez les mots de Germaine, vous y

chiquenaudez Suzanne... ouf! j'en suis essoufflée!

Commençons par la chose gaie: l'autre jour dînaient ici le général

Hepper, le colonel de Frégon, l'amiral des Issarts, puis un substitut

des environs, neveu de la brave madame Ravelles. Un dîner sérieux, mais

charmant grâce aux trois premiers convives. Après dîner, au salon, le

jeune Ravelles croit pouvoir briller à son tour et patauge dans des

lieux communs qui nous jettent à tous un léger froid. Avec l'esprit fin

que vous lui connaissez, le général essaie de le tirer de l'ornière; le

colonel vient en vain à la rescousse. Les inepties pleuvaient. L'esprit

de la magistrature assise, debout, couchée, mal représenté par M.

Ravelles, nous plongeait de stupeur en stupeur.

Habitué, au nom de la loi, à discipliner, à commander, à condamner, à

punir, à innocenter, ce garçon loquace, impétueux dans ses affirmations,

tranchant de juge à prévenu, menaçait de gâter notre soirée. Ce petit

homme, parlant de l'Autorité comme si elle était sa maîtresse, sot à

pleurer, mais non pas bête--ce qui est très différent--donnait l'envie

folle de rabattre d'un bon coup son impertinent caquet.

--«Il faut secourir ce futur procureur... je n'y tiens plus, je vais

m'immiscer dans son joli discours!» me glisse Germaine à l'oreille.

Alors, elle s'ingénie avec bonté à mettre la conversation de ce jeune

officiel sur lui-même, pensant: si dépourvu de tact et d'esprit qu'on

soit, le peu qu'on en a se développe dès qu'il s'agit de se raconter. Il

parle, il parle, requérant comme un ange, et entame la question du

mariage:

--Oui, madame, la vie est triste en province; pour s'y faire un centre,

il faut se marier; mais voilà: choisir c'est si difficile et si

chanceux.

GERMAINE.--Oui, il vous faudrait une jeune fille bien élevée, riche...

LE SUBSTITUT.--Bien entendu; je la voudrais du monde, mais très simple;

intelligente, musicienne, spirituelle même; bien de sa personne, enfin

charmante comme...

GERMAINE.--Ah! monsieur, je vous arrête! Vous allez me faire un

compliment!

Et Germaine, s'étant mise au ton, minaude.

--Oh! madame, ce n'est pas un... vous en méritez mille! Mais pour vivre

en province dans une position en quelque sorte officielle, il faudrait

que la jeune personne fût plus... moins... comment dirais-je? enfin

moins... plus... effacée. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre?

--Mais parfaitement: vous avez raison, monsieur, c'est très juste, car

dans la magistrature il ne suffit pas d'être bête, il faut encore avoir

de la tenue!

Et cette impertinence fut lancée d'un ton à nous ravir tous.

Puisque vous voilà content et pouffant et bien disposé, laissez-moi vous

dire que votre lettre sent, malgré sa forme assez irrévérencieuse, un

vague intérêt pour Suzanne. Si j'osais, je vous gronderais. Vous avez

jeté la semence légère et féconde au vent, sans vous inquiéter si

quelque grain, par hasard, n'allait point germer. Cela est mal.

Depuis l'arrivée de ma nièce, j'ai en vain essayé d'avoir avec elle la

conversation projetée. Suzanne se dérobait.

Votre lettre m'a servie, et voici comment les choses se sont passées.

Je venais d'en achever la lecture quand Suzanne entra dans ma chambre.

Peut-être avait-elle reconnu votre écriture sur l'enveloppe, en

cherchant son courrier dans le plateau où le piéton dépose les lettres.

--Je vous dérange, tante?

--Non, Suzanne.

--Mais vous lisiez, je crois...

--Oui: une lettre de Philippe de Luzy et elle m'a contristée.

--Bah? le cher ironique est de plus en plus triste, désespéré, languide,

sans doute? Mais vous êtes la bonne, l'unique consolatrice; vite

écrivez, tante Denise, sans quoi votre Werther va courre sus à son

pistolet; je vous laisse, je me sauve!

Là-dessus elle se met à rire, de ce rire cassant et bref qui sort de la

gorge des femmes quand elles ont du chagrin, un rire qui retient des

larmes. J'ai senti l'instant propice, j'ai parlé--comment? Je n'en sais

rien, j'étais si émue! Mes vingt-neuf ans me font bien jeune devant la

froide expérience de cette fille de vingt ans; j'ai parlé avec la

persuasive éloquence des mères: Suzanne, attendrie, a pleuré, la tête

posée sur mes genoux...

Elle m'a promis d'être plus réfléchie, plus sérieuse à l'avenir. Mon

ami, cette fillette qui semble regarder sans voir, écouter sans

entendre, a tout deviné du drame de votre coeur, du cher secret qui

nous lie.

Avidement elle me disait: «Je vous ai tout dit, tante, tout; mais vous,

dites-moi aussi la vérité pour ma récompense...»

Voilà comme nous sommes, aimant jusqu'à la torture infligée par ceux que

nous aimons. Eh bien, grondez-moi si vous voulez, mais devant tant de

franchise j'ai avoué. La pauvre petite a eu un mot sublime: «Comment

avez-vous pu lui résister? Il vous aimait et il est si séduisant!»

Suzanne m'a remerciée d'avoir brûlé ses lettres.

--Tante, moi aussi j'ai gardé les siennes, faut-il les brûler?

--Ce serait plus sage, ma mignonne.

--Oh! comme c'est triste...

Elle s'est levée et, prenant mon bras, m'a entraînée jusqu'à sa chambre.

Là, derrière l'amas parfumé de son linge d'été rose, mauve, bleu, sous

l'enrubannement soyeux des fraîches batistes, elle a pris «son

péché»,--elle a dit ça si gentiment avec un sourire si contraint... Que

n'étiez-vous là!

Ce péché (qui est bien un peu le vôtre) était cacheté dans une grande

enveloppe; ce sceau en faisait déjà une chose finie, morte, une belle

espérance juvénile à jamais perdue...

--Tante, permettez-moi de les lire encore une fois?

--Tu vas souffrir plus longtemps; mais lis, mon enfant, si tel est ton

désir.

Et, tandis qu'elle lisait, j'allai regarder à la fenêtre. Le bruit

imperceptible des feuillets tournés, les gros soupirs, tout ce petit

drame se passant derrière moi me rendait triste; involontairement je

songeais: les hommes légers sont bien coupables.

Mais elle, n'y tenant plus, s'écria:

--Ah! tante Denise, il faut lire aussi et vous verrez alors si j'étais

folle de croire...

J'ai lu. Certes, ces lettres jolies, élégantes, parlant vaguement d'un

autre amour, ont pu troubler ma nièce; mon ami, vous avez joué avec ce

petit coeur-là; toute votre belle morale tombait parce que vous

l'écriviez en cachette et que cette faute commise ensemble vous liait

tous les deux du mauvais lien des amitiés malsaines. Avec vos câlineries

de langage il faut tenir sa raison bien fort pour ne pas subir

l'entraînement.

Philippe, la démarche que je tente est un peu bizarre, mais Suzanne vous

aime, voilà mon excuse: pourquoi ne l'épouseriez-vous pas?

Vous l'avez appelée votre «consolante amie...» Laissez-moi mettre cette

petite main dans la vôtre. Suzanne est dressable, vous pourrez la

guider, la diriger. Allez, il faut se méfier des jeunes filles trop

sages. Celles qui cherchent à aimer ne sont-elles pas dans le vrai? Et

n'est-ce pas vous et votre égoïsme se dérobant, qui les faites devenir

ironiques et coquettes, et les jetez dans la faute et le par-à-côté

d'une vie déçue?

La première expérience d'amour d'une jeune fille, lorsqu'elle réussit,

ne s'immaculise-t-elle pas par le mariage? De cette première et naïve

imprudence naît ce mythe, rêve de toutes, le mariage d'amour.

Allons, cher, quittez le petit flirt, les valses, les coups de fusil,

l'insipidité de vos beaux dîners insapides et devenez, à Nimerck, le

neveu de votre grande amie.

Amitié amoureuse · 第 155 / 469 题