Certes, nos lettres ne sont pas un roman. Elles n'ont aucun enchaînement
voulu, préparé; elles n'ont pas la coordination progressive d'événements
souhaités, poussant l'oeuvre vers un dénouement bien exploité et trop
souvent connu et prévu par le lecteur.
Mais, à cause de cela, elles m'en semblent plus intéressantes; si elles
étaient un roman, avouez qu'il serait dans la forme et dans le fond
assez neuf? Elles sont mieux qu'un roman, elles sont une _tranche de
vie_. N'expriment-elles pas la déception d'un homme avouant sa lutte
contre ses facultés latentes--qu'il sent, qu'il juge des plus
sublimes!--Je blague; mais l'aveu spontané d'une impuissance
douloureuse est, après tout, une assez noble humilité, digne d'étude. Ne
dépeignent-elles pas, ces lettres, la perpétuité d'un vouloir avortant,
une sensibilité maladive monstrueusement défaillante, une volonté se
dérobant malgré les efforts d'une imagination avide d'action?
J'ai, je crois, de l'élévation d'esprit; j'ai le sentiment de posséder
quelques facultés supérieures, sans le pouvoir de réaliser mes
conceptions. Toutes les pénétrantes misères morales, je les subis,
rêveur impatient. Si parfois, par la grâce d'influences puériles, je
m'en distrais, la conscience de mon mal me ramène à des désespoirs
profonds. Je pleure sur mon oisiveté, je me sens, pour moi-même,
irrévélable.
Toutes ces misères, ces défaillances franchement confessées que je jette
hors de moi et livre à votre amitié calme, douce et paisible, ne
sont-elles pas le mal de bien des jeunes de ce temps? Et si je savais,
si j'avais la force d'exprimer l'infini qui est entre ce que je suis et
ce que je pourrais être, ne serait-ce pas la trouvaille du virus
inoculable à ceux qui souffrent du même mal que moi?
Nos lettres, chère, intéresseraient certainement--en dehors des gens ne
pouvant se passer d'un mariage ou d'une mort aux derniers feuillets d'un
roman--les âmes droites et saines pareilles à la vôtre; puis, les
irritables et chaleureuses, les agitées et confuses de leur faiblesse,
comme la mienne, perpétuellement en lutte contre leurs plus inspirés
désirs dont elles nient la valeur.
Si nos lettres étaient connues de ces âmes profondes, ces intelligences
attentives les trouveraient peut-être assez attachantes pour les lire.
Ne révèlent-elles pas les intimes et secrètes fluctuations de deux âmes
humaines dégagées du faux éclat et de la variété des événements
ambiants? car vous avez aussi vos heures de trouble, ma vaillante.
Je viendrai ce soir vous dire adieu, puisque vous rentrez si vite à
Nimerck. J'apporterai la correspondance de miss Suzy et nous la
brûlerons.
Je vous fais porter cette lettre, afin d'avoir rapidement votre
réponse.