Quel plaisir me fait votre lettre! Ces longs mois écoulés, nous nous
sommes retrouvés avec une apparence de froideur et pourtant, tout ce
drame discret d'autrefois a mis entre nous je ne sais quoi de très
tendre... ne le sentez-vous pas?
Le sentiment sans nom, de plus en plus sans nom, possède mon coeur à
un point extrême.
Mais quoi, vous traitez si légèrement cette démarche hardie de ma nièce!
Cette nouvelle d'une correspondance secrète m'a fait frissonner. Songez
donc, si elle ne vous était pas adressée, à vous que j'estime, dont je
connais la délicatesse de sentiment, songez à tout ce qu'une pareille
liberté d'allure pourrait attirer de trouble dans sa vie future de
femme et combien elle peut nuire déjà à sa vie de jeune fille.
Si j'osais, mon cher ami, je vous demanderais de détruire avec moi les
lettres de Suzanne avant mon départ pour Nimerck; j'y retourne demain
soir sans faute, l'ayant promis à ma mère.
Suzon est une enfant gâtée chez laquelle on n'a développé que les
qualités d'apparence. Si vous le permettez, je lui montrerai doucement
le danger où elle court en prenant la vie dans ce sens. Ma belle-soeur
s'est vite trouvée débordée par la vitalité impérieuse et piaffeuse de
sa fille; c'est une correcte et droite créature, cette bonne Alice,
croyant le mal aussi impossible aux siens qu'il l'est à elle-même, ne le
soupçonnant pas; d'Aulnet, lui, est une brute courtoise, plus occupé de
cercles et de courses qu'il ne faudrait, mais scrupuleusement honnête.
Suzanne n'a peut-être pas compris la hardiesse de mauvais ton qu'ont ses
avances. J'en suis malheureuse, confuse pour elle, prête à vous en
demander pardon.
Vous voulez bien, pas vrai? nous livrer à cet autodafé?
Pour en revenir à nous, y a-t-il, au fond, rien de plus étrange que ce
sentiment qui nous lie? C'est vraiment sur cette question que le
psychologue délicat qu'est Bourget devrait faire marcher son prochain
roman, car nos lettres toutes décousues, se suivant à peine, n'en
peuvent constituer un. Il faudrait son talent pour créer, animer d'une
vie romanesque et philosophique ce que renferment infinitésimalement les
nôtres: des coins de notre âme dont les épanchements intimes montrent de
temps en temps le fonds de réserve. Encore cela n'amuserait peut-être
pas le public, les joies pures du coeur étant l'idéal de ceux qui les
savourent, mais non de ceux qui les lisent. Qui sait pourtant? Une
oeuvre qui laisserait beaucoup de marge à l'imagination des autres,
une oeuvre qui laisserait deviner, supposer, inventer, au delà du
cadre où elle se renferme, serait peut-être une oeuvre de vie.
Je sais bien que le roman doit toujours se composer d'une exposition,
d'une intrigue, d'un noeud, d'un dénouement, la scène à faire
(toujours avidement réclamée par Sarcey). Or, nos lettres vont tout de
travers comme dans la vie. Elles sont illogiques, car l'homme est
illogique; remplies de contrastes, car la femme n'est que contrastes;
gaies, tristes, disparates, elles peignent un homme réel, une femme
réelle; elles vont comme elles peuvent, cahin, caha, hue, dia, hop!
Elles ne se plient pas aux exigences d'un caractère de héros, héros du
commencement à la fin du livre; nous ne finirons probablement pas nos
vies, moi dans un couvent, vous dans la Seine; nous ne serons tués par
personne, pas même par mon diplomate de mari; ce n'est donc pas un roman
(je m'en vante!) et cela n'intéresserait personne, car chacun veut voir,
dans un roman, ou une espèce d'idéal de la vie, ou des souffrances si
extrêmes, ou des horreurs si complètes que, bien heureusement, j'en ai
rarement vu de pareilles dans les vraies vies, la vôtre, la mienne, la
nôtre, la leur.
Et puis, personne ne voudrait croire que cela pût exister, une amitié
aussi vive, un besoin de se voir, de s'entendre, de connaître les
moindres événements de la vie de l'un et de l'autre; une attirance
indéniable, vous, tant d'obéissance à mes désirs, moi, tant de
complaisance aux vôtres; et tout, enfin: la simplicité, la complication,
le charme, la finesse, la force, la subtilité, la fausseté, la
franchise, l'exquis, l'incompréhensible du sentiment que nous éprouvons
l'un pour l'autre.