29 octobre.

Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que

vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret.

Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C'est elle le maître

de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu'une pareille tendresse pût lier

un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d'exception, madame,

de qui je suis heureux d'être l'ami.

Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du

mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la

volonté de votre mari vous écrivant d'Athènes d'avoir à témoigner, par

votre présence à la réception de l'ambassadeur, de son zèle à remplir

sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nièce, qui

m'entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous

croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté,

madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami.

Mais, dans le tendre émoi où m'a mis cette reprise de nos relations,

j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez.

Depuis un mois à peine, j'étais terré à Saalfelden, lorsqu'on me

retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne

d'Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle

m'avouait s'être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la

savoir, s'exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma

disparition de Paris.

Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et,

en vue d'un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit

d'intrigue, je la lui révélai _à elle seule_. Vous pensez bien qu'elle

fut flattée. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et

pendant quelques mois encore, comptaient pour moi celles, seules, où il

était question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos études d'harmonie

reprises; j'ai même lu les trois oeuvres que vous avez fait paraître.

Puis-je vous dire que j'ai été touché au delà de tout, en vous voyant

vous isoler de moi dans l'étude et non dans les légères distractions du

monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos sévérités, et cette peine d'exil

imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en

faisait de loin partager la détresse...

Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris

elle continue néanmoins à m'écrire, je trouve que la situation se

complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne

vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres?

Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un

banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d'un

rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous

en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent

rester intactes sur le petit piédestal d'honneur qu'elles se sont fait,

et on les aime à part des autres, justement parce qu'elles sont aussi

séduisantes et non accessibles.

Hélas! nous sommes tous un peu écoeurés de nos mièvres aventures, tous

repus et déçus, et c'est notre mal, le mal du siècle, de n'avoir pas

l'énergie d'aimer.

Vous êtes une des rares femmes que j'aurais aimé aimer, avant de vous si

bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût

séparés dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me

forçant à vous donner une vigueur d'âme que je n'ai pas. Si encore

j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel

réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose

comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'éternelle

histoire _du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous

croyez donner_,--dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de

Roumanie.

Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je

vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je

serais très sérieusement furieux, je vous jure, que quelqu'un d'autre

se permît de vous aimer comme je vous aime, madame.

Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la

campagne, à m'imprégner de votre force morale.

Amitié amoureuse · 第 135 / 469 题