Hélène a été si exquise hier au soir que je vous ai comprise ainsi que
vos actes, dans ce qu'ils avaient eu pour moi jusqu'ici de plus secret.
Vous êtes toute à elle comme elle est toute à vous. C'est elle le maître
de votre âme. Je ne soupçonnais pas qu'une pareille tendresse pût lier
un enfant et une mère. Cela vous maintient un être d'exception, madame,
de qui je suis heureux d'être l'ami.
Je bénis le hasard sous la forme de la célébration anniversaire du
mariage du roi de Grèce avec la grande-duchesse Olga; je bénis la
volonté de votre mari vous écrivant d'Athènes d'avoir à témoigner, par
votre présence à la réception de l'ambassadeur, de son zèle à remplir
sa carrière; je bénis Aprilopoulos, l'anodin flirt de votre nièce, qui
m'entraîna à cette soirée, puisque, contre toute attente (je vous
croyais à Nimerck) je vous y ai retrouvée. Je bénis votre infinie bonté,
madame, puisque vous avez permis que je redevinsse votre ami.
Mais, dans le tendre émoi où m'a mis cette reprise de nos relations,
j'ai omis de vous conter une chose qu'il importe que vous sachiez.
Depuis un mois à peine, j'étais terré à Saalfelden, lorsqu'on me
retourna de Paris une lettre de votre nièce. Mademoiselle Suzanne
d'Aulnet me demandait ingénument le pourquoi de mon absence. Elle
m'avouait s'être enquise de mon adresse et, devant votre négation de la
savoir, s'exaspérait contre le mystère dont vous enveloppiez ma
disparition de Paris.
Pour la calmer, je lui répondis, affirmant votre parfaite ignorance et,
en vue d'un fichage de paix utile à combattre ses doutes et son esprit
d'intrigue, je la lui révélai _à elle seule_. Vous pensez bien qu'elle
fut flattée. D'autres lettres suivirent, assez vides. A ce moment-là et
pendant quelques mois encore, comptaient pour moi celles, seules, où il
était question de vous. Ainsi, mon amie, j'ai su vos études d'harmonie
reprises; j'ai même lu les trois oeuvres que vous avez fait paraître.
Puis-je vous dire que j'ai été touché au delà de tout, en vous voyant
vous isoler de moi dans l'étude et non dans les légères distractions du
monde? Vous demeurez suave jusqu'en vos sévérités, et cette peine d'exil
imposée par vous à votre ami, je ne sais quelle pitié charitable vous en
faisait de loin partager la détresse...
Mais, pour en revenir à miss Suzanne, comme depuis mon retour à Paris
elle continue néanmoins à m'écrire, je trouve que la situation se
complique. Que pensez-vous de cela, vous?... Et, dites-moi, comment ne
vous aurais-je pas adorée, vous comparant à ces autres?
Maintenant pourtant, quand je pense que nous aurions pu gâter par un
banal amour le sentiment qui désormais nous lie, je suis plein d'un
rétrospectif remords. Il fallait toujours, entre nous, en venir où nous
en sommes. Les femmes de votre sorte ne faillissent pas. Elles savent
rester intactes sur le petit piédestal d'honneur qu'elles se sont fait,
et on les aime à part des autres, justement parce qu'elles sont aussi
séduisantes et non accessibles.
Hélas! nous sommes tous un peu écoeurés de nos mièvres aventures, tous
repus et déçus, et c'est notre mal, le mal du siècle, de n'avoir pas
l'énergie d'aimer.
Vous êtes une des rares femmes que j'aurais aimé aimer, avant de vous si
bien connaître, madame chérie; maintenant je sens quel abîme nous eût
séparés dans l'amour, et ce que vous m'auriez fait souffrir en me
forçant à vous donner une vigueur d'âme que je n'ai pas. Si encore
j'avais souffert seul... Mais ce que vous auriez ressenti, vous! Quel
réveil, ma pauvre petite! Ce que nous offrons est si peu de chose
comparé à ce que donnent les convaincues comme vous. C'est l'éternelle
histoire _du jouet que nous croyons recevoir et du trésor que vous
croyez donner_,--dont parle la grande penseuse-reine, Élisabeth de
Roumanie.
Comme ami, je me sens à la hauteur de ma tâche car je vous aime trop; je
vous aime avec tendresse, respect, admiration, même jalousie. Et je
serais très sérieusement furieux, je vous jure, que quelqu'un d'autre
se permît de vous aimer comme je vous aime, madame.
Ah! comme ce me serait bon de passer un mois seul avec vous à la
campagne, à m'imprégner de votre force morale.