Votre insistance commence à froisser mon coeur. Je suis évidemment
très arriérée et de celles à qui il faudrait un peu plus d'emballement
pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui sépare la pureté
morale d'une vie, du banal adultère; cette ligne, pourtant, creuse un
abîme entre l'honnête femme et vos modernes Manons. Ma force
philosophique ne me permet pas de sauter à pieds joints d'un bord à
l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une défaillance
physique, je ne saurais la vaincre.
Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point
et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure:
«Donc, je vous aime!»
Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous
exposer mon infime théologie morale, moi que la méprisable raison guide
encore.
Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez été touché, mon ami,
c'est--n'allez pas être blessé--non pas mes qualités ni mes défauts,
mais la séduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai
su, avec à propos, vous refléter à vous-même, et, finement, vous faire
accepter la louange et l'intérêt qu'un esprit complexe, une nature à
facettes comme la vôtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous
parler de vous et vous faire jouir très doucement des jolies découvertes
que je faisais d'un Vous ignoré de la foule. J'ai été l'utile tremplin
nécessaire à votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amusé, puis,
intéressé; je vous ai donné la délicate sensation d'être compris,
amortissant tout angle dans cette amitié, lui donnant un enthousiasme
presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur où
vous vous plaisez; j'espérais vous faire désirer, puis trouver une
carrière pouvant fournir pâture intéressante à une âme en souffrance
comme l'est la vôtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment très vif de
bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre coeur
pourrait bien n'être qu'un peu de reconnaissance.
Oui, vous êtes bon, généreux, séduisant. Vous donnez à certains jours
des joies d'une suavité inénarrable. Votre grande intelligence embrasse
et étreint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clarté, de
profondeur, de délicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot
d'idées lumineuses sort parfois de vous en grande tempête; elles
fécondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment,
réclament votre présence, vous écoutent et croient en vous à cause de
cette puissance génératrice que vous déversez à pleins bords et qui,
tombant sur leurs cerveaux bien préparés et entraînés pour produire, les
féconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce
_vous_ puissant. Par une grâce du ciel, moi seule vous l'ai fait
découvrir, et j'avais bien compté sur cela pour réaliser ce mythe
exquis: une amitié chère entre un homme et une femme.
Votre scepticisme, votre dédain des autres femmes, me rendaient si fière
de vous avoir _ainsi_ conquis.
Mais votre coeur hésitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas
su résister à la délicieuse dépravation d'instinctives pensées qui ne
manquent pas de naître sur un terrain amical aussi bien cultivé. Ce
commerce incessant de nos esprits et de nos âmes a tout gâté. Vos désirs
sont montés vers moi ennoblis par vos délicates manières, et, prenant
une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parlé--et si
légèrement!--d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine.
Je ne nie pas le goût que vous avez pour moi; petit à petit, dans
l'enchantement d'une fréquentation amicale rare, par cela même finement
appréciée de nous, vous êtes arrivé à croire m'aimer, et cela avec la
plus grande force dont vous êtes capable.
Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu poussée
à l'extrême, peut-être? Eh bien oui: «je vous aime amicalement», avec
cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en
erreur.
Croyez-moi, mon ami: vous guérirez et retournerez à la nonchalance de
sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilité d'obtenir davantage va
vous désenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et
honnête exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez
bientôt plus que la douceur d'une amitié si pure, partant si durable.