13 août.

Votre insistance commence à froisser mon coeur. Je suis évidemment

très arriérée et de celles à qui il faudrait un peu plus d'emballement

pour franchir ce terrible pas, imperceptible ligne qui sépare la pureté

morale d'une vie, du banal adultère; cette ligne, pourtant, creuse un

abîme entre l'honnête femme et vos modernes Manons. Ma force

philosophique ne me permet pas de sauter à pieds joints d'un bord à

l'autre. Ne m'en veuillez pas d'avoir le vertige; c'est une défaillance

physique, je ne saurais la vaincre.

Je ne veux pas vous dire: vous ne m'aimez pas. Vous discuteriez ce point

et j'ai grand'peur de la savante casuistique qui vous ferait conclure:

«Donc, je vous aime!»

Mais puisque vous raisonnez si bien, vous qui aimez, laissez-moi vous

exposer mon infime théologie morale, moi que la méprisable raison guide

encore.

Ce qui vous a plu en moi, ce par quoi vous avez été touché, mon ami,

c'est--n'allez pas être blessé--non pas mes qualités ni mes défauts,

mais la séduction avec laquelle vous m'avez amicalement conquise. J'ai

su, avec à propos, vous refléter à vous-même, et, finement, vous faire

accepter la louange et l'intérêt qu'un esprit complexe, une nature à

facettes comme la vôtre, ne peuvent manquer d'inspirer. J'ai su vous

parler de vous et vous faire jouir très doucement des jolies découvertes

que je faisais d'un Vous ignoré de la foule. J'ai été l'utile tremplin

nécessaire à votre esprit; je vous ai distrait, je vous ai amusé, puis,

intéressé; je vous ai donné la délicate sensation d'être compris,

amortissant tout angle dans cette amitié, lui donnant un enthousiasme

presque passionnel. J'avais pour but de vous sortir de cette langueur où

vous vous plaisez; j'espérais vous faire désirer, puis trouver une

carrière pouvant fournir pâture intéressante à une âme en souffrance

comme l'est la vôtre. Vous avez eu, par moi, un sentiment très vif de

bonheur, et ce grand mouvement envahissant subitement votre coeur

pourrait bien n'être qu'un peu de reconnaissance.

Oui, vous êtes bon, généreux, séduisant. Vous donnez à certains jours

des joies d'une suavité inénarrable. Votre grande intelligence embrasse

et étreint tout. Rarement j'ai entendu parler avec autant de clarté, de

profondeur, de délicatesse et de sens sur les choses d'art. Un flot

d'idées lumineuses sort parfois de vous en grande tempête; elles

fécondent les intelligences. Tous mes amis artistes vous aiment,

réclament votre présence, vous écoutent et croient en vous à cause de

cette puissance génératrice que vous déversez à pleins bords et qui,

tombant sur leurs cerveaux bien préparés et entraînés pour produire, les

féconde. Par une ironie du sort, vous seul ne pouvez profiter de ce

_vous_ puissant. Par une grâce du ciel, moi seule vous l'ai fait

découvrir, et j'avais bien compté sur cela pour réaliser ce mythe

exquis: une amitié chère entre un homme et une femme.

Votre scepticisme, votre dédain des autres femmes, me rendaient si fière

de vous avoir _ainsi_ conquis.

Mais votre coeur hésitant n'a pas vu clair dans tout cela et n'a pas

su résister à la délicieuse dépravation d'instinctives pensées qui ne

manquent pas de naître sur un terrain amical aussi bien cultivé. Ce

commerce incessant de nos esprits et de nos âmes a tout gâté. Vos désirs

sont montés vers moi ennoblis par vos délicates manières, et, prenant

une fantaisie pour un sentiment, vous avez imprudemment parlé--et si

légèrement!--d'amour, cette belle et presque sainte religion humaine.

Je ne nie pas le goût que vous avez pour moi; petit à petit, dans

l'enchantement d'une fréquentation amicale rare, par cela même finement

appréciée de nous, vous êtes arrivé à croire m'aimer, et cela avec la

plus grande force dont vous êtes capable.

Par malheur je ne ressens pour vous que de la sympathie, un peu poussée

à l'extrême, peut-être? Eh bien oui: «je vous aime amicalement», avec

cette graine de coquetterie qui, malheureusement, vous a induit en

erreur.

Croyez-moi, mon ami: vous guérirez et retournerez à la nonchalance de

sentiment qui vous est naturelle. L'impossibilité d'obtenir davantage va

vous désenflammer et nous serons alors, par le monde, une belle et

honnête exception de gens s'aimant sans s'aimer, et vous ne sentirez

bientôt plus que la douceur d'une amitié si pure, partant si durable.

Amitié amoureuse · 第 118 / 469 题