Il y a en vous un instinct qui dort et je n'ai pu l'éveiller. Ce
bienfaisant pouvoir m'a manqué. Vous perdre? A cette pensée passent les
«cortèges d'heures oubliées»--déjà!--par vous.
Ne sentiez-vous donc rien, madame, alors que vous électrisiez ma pensée
et mon coeur? Voilà le charme par quoi vous m'avez tenu: j'aimais ces
sourires de sphinx éclosant sur vos lèvres, ces mots murmurés, votre
manière de suspendre une phrase, de la laisser si bizarrement inachevée;
toutes ces choses fugitives, si personnelles, avec lesquelles vous
exprimiez certains mouvements intérieurs, je les aimais... Où donc
étiez-vous alors? Vous sembliez si près de moi!
Que venez-vous me parler des lois du monde? elles sont générales et
lointaines; mon esprit se révolte à les subir depuis que mon coeur
aime. Le monde ne me semble plus une sélection, mais une foule
indifférente, hypocrite, sans pitié, sans consolation. Pourquoi lui
sacrifierais-je ce que, à tort ou à droit, je crois être tout le
bonheur, le bonheur intime, ineffable de nos deux vies?
La nature n'a pas de moralité, je ne suis pas le premier à constater ce
fait. La conscience du monde, ses scrupules, ses pudeurs, me paraissent
une chose vraiment comique. La vertu de tous n'est qu'une apparence;
surgisse le besoin d'amour, le vertige des sens les possède et les
voilà, ces pudiques mondains, aveugles sur eux-mêmes avec autant
d'intensité qu'ils ont été clairvoyants sur les autres.
Et puis, qu'importe tout cela? Ah! Denise, combien nerveusement je vous
désire et je vous aime!