Pauvre cher, je me sens aussi bien malheureuse. Pouvais-je penser que ce
doux et maternel enveloppement n'était pas sans péril pour vous? Dans
votre amour naissant je n'ai vu qu'un intérêt fraternel. Mon indigence
intellectuelle me faisait si petite fille auprès de vous! J'apprenais de
vous des choses senties confusément autrefois. O mon doux maître, votre
amour me rend l'âme douloureuse; mais je ne peux pas, je ne dois pas
revenir. Les lois du monde m'imposent cette sage retraite.
Mon ami, y aurait-il donc décidément plus d'amour dans l'adultère que
dans le mariage? Libre, je sens que je vous épouserais et nous pourrions
être heureux.
Mais je ne suis pas libre; or, je ne vous aime pas assez pour croire
aveuglément à l'immuabilité de cet amour offert. Lorsque j'y songe, au
lieu de rêver, je ne vois que le côté matériel de cette intrigue; j'y
pense froidement et le courage de faillir me manque.
Vous vous êtes nourri à l'arbre maudit du paradis; il vous a fait
connaître la science du bien et du mal et vous m'en instruisez d'une
langue éloquente. Je n'ai pas l'esprit de controverse qu'il faudrait
pour résister plus longtemps à l'intoxication de ces subtils et
enivrants poisons. Croyez-moi, mon ami, toute continuation de nos
relations serait un acquiescement tacite à vos volontés d'amour. Ces
choses répugnant à mon coeur, je reste.
Peut-être aussi, tout au fond de mon âme, vous sais-je mauvais gré de
m'avoir troublée... Pourquoi m'avoir dit l'enveloppant chant
d'amour?... Pourquoi implorer si fervemment ce que je juge être la honte
et l'irréparable flétrissure d'une vie?