Vous souffrez, vous êtes triste, votre lettre m'a touchée. J'y sens un
esprit en détresse, d'une de ces détresses morales qui meurtrissent
l'âme. Alors j'ai béni la sotte rage de dents qui m'a retenue à Paris et
me permet de vous répondre plus vite.
Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'étant réfugiée dans une dent
du même nom, elle se trouve probablement si à l'étroit dans ce logis de
nacre, que mon très américain dentiste parle de me l'enlever--pas ma
sagesse--ma dent!
Je plaisante, mais c'est du bout des lèvres, je vous jure, car je suis
tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amitié soit si
jeune! Je vous dirais: «Je sais peut-être pourquoi vous souffrez», et
nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible
susceptibilité qu'ont tous les hommes à conter leurs maux, se révolte,
sans que cela puisse vous paraître une indiscrétion de la part de votre
trop nouvelle amie.
Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants,
pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout à coup si fort à
l'abîme? Toute résistance nous devient impossible et il faudrait
résister, pourtant: pouvons-nous être des sages et ne subir aucun
entraînement?
J'ai beaucoup souffert déjà dans ma courte vie, c'est pourquoi je
comprends toutes les souffrances. Mon père avait coutume de dire: «On a
fait de l'argent un roi; aussi j'éprouve une certaine satisfaction à le
détrôner.» Et il le détrônait si bien que nous avons connu des années
aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit
à ces choses.
Hélène n'aura pas ces douleurs-là; mon pauvre père mort, des héritages
nous sont venus; l'avenir de ma fille est assuré; heureusement, car elle
me paraît être dans les mêmes idées que son grand-père.
Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez
grande quantité de sous neufs que chacun se plaisait à lui donner.
--Mes sous d'or? oh! mère, ils étaient devenus tout noirs et si laids!
je les ai jetés par la fenêtre.
Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait
commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mépris des
gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus
tard.
Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du coeur. J'ai
souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir à tenailler, à
mettre en lambeaux. Mon mal, peu à peu, s'est fait plus sourd, moins
cuisant; il demeure, pourtant.
Vous voyez, vous pouvez crier misère vers moi: je saurai comprendre vos
plaintes, sinon vous guérir. Hélas! si vaillante soit mon amitié vous
êtes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas
entre nous cette sotte barrière mondaine qui anéantit tous les élans
spontanés et généreux des coeurs? Aussi j'ai été bien touchée de
votre: «Je vous aime tendrement.» Soyez-en persuadé, je sens toute la
droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis très
heureuse d'être aimée par vous de cette façon.
Je crois avoir trouvé le vrai nom du sentiment qui nous lie, en
l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innommé, je l'aime parce qu'il
nous unit.
Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans
les inspirations dictées par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de
front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui
m'aiment réussissent.
Adieu. Commencez par rire de cette folie superstitieuse, et puis
envoyez-moi un battement de votre coeur, je vous le rendrai.