3 juillet.

Vous souffrez, vous êtes triste, votre lettre m'a touchée. J'y sens un

esprit en détresse, d'une de ces détresses morales qui meurtrissent

l'âme. Alors j'ai béni la sotte rage de dents qui m'a retenue à Paris et

me permet de vous répondre plus vite.

Oui, le croiriez-vous? toute ma sagesse s'étant réfugiée dans une dent

du même nom, elle se trouve probablement si à l'étroit dans ce logis de

nacre, que mon très américain dentiste parle de me l'enlever--pas ma

sagesse--ma dent!

Je plaisante, mais c'est du bout des lèvres, je vous jure, car je suis

tout attendrie sur votre chagrin. Quel malheur que notre amitié soit si

jeune! Je vous dirais: «Je sais peut-être pourquoi vous souffrez», et

nous pourrions parler de vos ennuis, sans que cette terrible

susceptibilité qu'ont tous les hommes à conter leurs maux, se révolte,

sans que cela puisse vous paraître une indiscrétion de la part de votre

trop nouvelle amie.

Non, ce n'est pas votre faute. Pouvons-nous ne pas subir, par instants,

pour l'argent, ce vent de folie qui nous pousse tout à coup si fort à

l'abîme? Toute résistance nous devient impossible et il faudrait

résister, pourtant: pouvons-nous être des sages et ne subir aucun

entraînement?

J'ai beaucoup souffert déjà dans ma courte vie, c'est pourquoi je

comprends toutes les souffrances. Mon père avait coutume de dire: «On a

fait de l'argent un roi; aussi j'éprouve une certaine satisfaction à le

détrôner.» Et il le détrônait si bien que nous avons connu des années

aux jours noirs, si tristes, qu'on se demande parfois comment on survit

à ces choses.

Hélène n'aura pas ces douleurs-là; mon pauvre père mort, des héritages

nous sont venus; l'avenir de ma fille est assuré; heureusement, car elle

me paraît être dans les mêmes idées que son grand-père.

Il y a quelques jours, je lui demande ce qu'elle a fait d'une assez

grande quantité de sous neufs que chacun se plaisait à lui donner.

--Mes sous d'or? oh! mère, ils étaient devenus tout noirs et si laids!

je les ai jetés par la fenêtre.

Je n'ai pas eu le courage de lui expliquer la faute qu'elle avait

commise, tant m'a paru propre et rare, et peu bourgeois, ce mépris des

gros sous. Et puis elle n'a pas encore huit ans; il sera temps plus

tard.

Allez, mon ami, les pires souffrances sont celles du coeur. J'ai

souffert cruellement dans le mien qu'on a pris plaisir à tenailler, à

mettre en lambeaux. Mon mal, peu à peu, s'est fait plus sourd, moins

cuisant; il demeure, pourtant.

Vous voyez, vous pouvez crier misère vers moi: je saurai comprendre vos

plaintes, sinon vous guérir. Hélas! si vaillante soit mon amitié vous

êtes un homme, je suis une femme. Ces seuls mots ne mettent-ils pas

entre nous cette sotte barrière mondaine qui anéantit tous les élans

spontanés et généreux des coeurs? Aussi j'ai été bien touchée de

votre: «Je vous aime tendrement.» Soyez-en persuadé, je sens toute la

droiture, toute l'exquise franchise de votre phrase, et je suis très

heureuse d'être aimée par vous de cette façon.

Je crois avoir trouvé le vrai nom du sentiment qui nous lie, en

l'appelant un sentiment sans nom. Tel, l'innommé, je l'aime parce qu'il

nous unit.

Adieu, mon pauvre ami, soyez courageux, soyez fort, soyez confiant dans

les inspirations dictées par votre esprit, ne craignez pas d'attaquer de

front vos ennuis. Surtout, ayez foi: tous ceux que j'aime et qui

m'aiment réussissent.

Adieu. Commencez par rire de cette folie superstitieuse, et puis

envoyez-moi un battement de votre coeur, je vous le rendrai.

Amitié amoureuse · 第 97 / 469 题