Comme vous êtes bon, comme cette dépêche m'a fait du bien!
Après votre départ, je me suis demandé pourquoi je vous avais tout dit;
j'ai été prise, malgré moi, d'une honte douloureuse. J'étais seule,
brisée par mes souvenirs, pauvre marionnette plus vide et plus molle que
celles d'Hélène, traînant éparses sur les meubles. Et voilà que votre
mot tendre me montre que vous avez pressenti ce qui devait se passer en
moi, l'anéantissement où m'avaient laissée ces confidences.
Oui, j'ai bien souffert; aussi vous serez toujours indulgent à l'amie
blessée, n'est-ce pas?
J'ai parfois des énervements, des rages, à cette ressouvenance de ma vie
manquée, perdue. Que de tendresse, pourtant, je me sens au coeur, et
comme j'aurais su aimer, il me semble. Mais il y a des êtres qui vivent
ainsi dans un perpétuel inachèvement; c'est fini, jamais rien ne me
tirera des limbes où je demeure et dans lesquels mon coeur révolté ne
peut pas s'éteindre.
J'avais vingt-deux ans quand j'ai désespéré de pouvoir continuer ma vie
comme le hasard et la société me l'avaient créée; Hélène avait deux ans.
J'ai pris ma fille et me suis sauvée. J'ai trente ans bientôt. Pendant
ces six ans de séparation consentie de part et d'autre, me sont apparus
de jolis commencements d'aventures, mais seulement cela. J'étais en
plein arrêt d'enthousiasme au moment où eux s'emballaient; de là des
ennuis. Le monde, pour cette raison, me donna quelques amants que je ne
pris pas, et il ne sentit pas mon coeur vivre dans toute la pureté
ardente et fougueuse d'une tendresse toujours à vide, sans but, un peu
exaltée, justement à cause de ce _sans but_.
Mettez, avec cela, que j'ai l'esprit coquet; ce qui m'entraîne parfois à
donner à des indifférents toutes sortes de petites choses
intellectuelles pimpantes, que les fats prennent pour des avances,
peut-être? J'ai donc une réputation un peu calomniée. Je ne m'en
disculperai pas à vous. Vous savez mieux que tous autres ce qu'est ma
vie.
Mais tout cela vous expliquera pourquoi je suis si heureuse de notre
bizarre et fervente amitié, heureuse de passer ces soirées intimes avec
vous, dans la joie douce et recueillie d'avoir trouvé un coeur un peu
frère du mien.