Hélène? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quiète et recueillie,
pâle, estompée, une enfant de rêve, un coin du ciel dans ma vie.
Venez. Depuis ce matin on prépare à votre intention une partie du salon.
_Votre_ théâtre y est déjà et les marionnettes pendent languissamment
sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que
d'âmes de femmes sont ainsi qui s'éveillent entre les mains délicatement
caressantes de l'homme qui les aime...
Hélène m'a conté votre promenade et je dois vous dire que vous avez
aussi une petite place dans ce coeur-là. Oui, n'est-ce pas, elle est
un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement
de ses doux instincts; elle séduit, captive, parce que j'ai respecté
cette fleur d'enfance qui la fait si naïve dans ses huit ans, si loin
des choses pratiques de la vie. De là viennent ces finesses de pensées
qui vous enchantent.
En dehors de cela, il y a en elle une source de poésie. Elle est
vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe
qu'il me faudra un jour donner ce cher trésor à un homme qui peut-être
ne comprendra rien à toutes les exquises et fines choses qu'elle
représente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit;
c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous dédaigne poliment, nous
juge inférieure à lui et nous fait souffrir dans nos élans, dans toutes
les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir.
Oh! les morts vivants! ceux qui nous méprisent parce qu'avant nous la
foule des vulgaires pensées, des vulgaires femmes, ont éteint pour
jamais leur âme. Ceux que leurs souvenirs déçus hantent, les éteints de
la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire à quelque chose de
bon, de droit, de beau! Ceux-là qui ne nous demandent ou ne nous donnent
rien, je les hais.
L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'âme est tout; de même
que la possession est peu de chose tandis que le désir est tout.
Tenez, Vandérem dans son roman: _la Cendre_, a fait une étude parfaite,
juste et douloureuse, de cet état d'âme de l'homme qui entre dans le
mariage en cendres.
Ne dites pas que cette chose-là n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrivée.
Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous préfère une
maritorne. Mais ce par quoi j'ai passé! Encore étais-je énergique; mais
Hélène? tendre, mélancolique, perdue dans le rêve, elle mourrait s'il
lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je
déteste déjà mon gendre.
Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame--si
calme, si correct--de ma vie, et que je vous présente un peu ce premier
secrétaire d'ambassade qui est mon mari, et de qui me vinrent tous mes
désenchantements, à l'éternelle et très grande stupéfaction de ma
belle-mère, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien
compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout.