17 avril.

Hélène? c'est une enfant soyeuse, douce et tendre, quiète et recueillie,

pâle, estompée, une enfant de rêve, un coin du ciel dans ma vie.

Venez. Depuis ce matin on prépare à votre intention une partie du salon.

_Votre_ théâtre y est déjà et les marionnettes pendent languissamment

sur un bras de fauteuil, attendant que vous leur donniez la vie. Que

d'âmes de femmes sont ainsi qui s'éveillent entre les mains délicatement

caressantes de l'homme qui les aime...

Hélène m'a conté votre promenade et je dois vous dire que vous avez

aussi une petite place dans ce coeur-là. Oui, n'est-ce pas, elle est

un peu divine, ma fille? J'aime la laisser vivre dans l'engourdissement

de ses doux instincts; elle séduit, captive, parce que j'ai respecté

cette fleur d'enfance qui la fait si naïve dans ses huit ans, si loin

des choses pratiques de la vie. De là viennent ces finesses de pensées

qui vous enchantent.

En dehors de cela, il y a en elle une source de poésie. Elle est

vraiment belle, physiquement et moralement. Mon Dieu! quand je songe

qu'il me faudra un jour donner ce cher trésor à un homme qui peut-être

ne comprendra rien à toutes les exquises et fines choses qu'elle

représente!... Le pire des maris n'est pas celui qui bat, trompe, boit;

c'est celui qui ne croit pas en nous, qui nous dédaigne poliment, nous

juge inférieure à lui et nous fait souffrir dans nos élans, dans toutes

les choses bonnes, fines et tendres que nous croyons devoir lui offrir.

Oh! les morts vivants! ceux qui nous méprisent parce qu'avant nous la

foule des vulgaires pensées, des vulgaires femmes, ont éteint pour

jamais leur âme. Ceux que leurs souvenirs déçus hantent, les éteints de

la vie que rien ne peut ni ranimer, ni faire croire à quelque chose de

bon, de droit, de beau! Ceux-là qui ne nous demandent ou ne nous donnent

rien, je les hais.

L'atrophie du corps n'est rien, l'atrophie de l'âme est tout; de même

que la possession est peu de chose tandis que le désir est tout.

Tenez, Vandérem dans son roman: _la Cendre_, a fait une étude parfaite,

juste et douloureuse, de cet état d'âme de l'homme qui entre dans le

mariage en cendres.

Ne dites pas que cette chose-là n'arrive pas, puisqu'elle m'est arrivée.

Je vous jure, c'est le moindre des maux, qu'on nous préfère une

maritorne. Mais ce par quoi j'ai passé! Encore étais-je énergique; mais

Hélène? tendre, mélancolique, perdue dans le rêve, elle mourrait s'il

lui fallait souffrir ce que j'ai souffert. Rien que d'y penser, je

déteste déjà mon gendre.

Il faudra qu'un de ces soirs je vous conte le douloureux drame--si

calme, si correct--de ma vie, et que je vous présente un peu ce premier

secrétaire d'ambassade qui est mon mari, et de qui me vinrent tous mes

désenchantements, à l'éternelle et très grande stupéfaction de ma

belle-mère, nature froide, orgueilleuse, assez vulgaire, qui n'y a rien

compris. Pour elle, la politesse tient lieu de tout.

Amitié amoureuse · 第 86 / 469 题