Saperlipopette, quelle boutade, quelle énergie, quelle verve! Faut-il
que vous vous soyez assez ennuyé devant vos Altesses sérénissimes! Je
crois aisément qu'il s'est remué moins d'idées chez le prince X... hier
soir, qu'en mon humble _home_. Mais soyez sûr, ami, que vos grands
seigneurs ne détiennent pas à eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils
vous paraîtraient sublimes si vous les fréquentiez en sortant de chez
des bourgeois... J'en possède de stupéfiants dans la famille de mon
mari. Pour ceux qui ont un coeur et qui pensent, le bourgeoisisme,
voilà le seul, le véritable ennemi.
Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme;
c'est déjà cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme?
C'est les petits sentiments doublés d'idées étroites. Vivre avec de
hautes pensées, de nobles préoccupations d'étude, d'art; avoir de grands
sentiments, de grandes générosités, cela arrive de temps en temps aux
nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien,
vous dis-je. Ils sont creux, ils sont bêtes, ils sont rusés, ils sont
lâches, ils sont égoïstes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une
telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables
devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par
bourgeois, j'entends ceux-là à qui peut s'appliquer cette définition:
le bourgeoisisme n'est pas un état social, mais un état de l'âme; il est
des bourgeois jusque parmi les artistes.
Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout...
du génie aussi bien que du travail... Rien que de penser à eux, je me
sens devenir socialiste. Et leur délicatesse? leurs femmes jettent la
pierre à la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais
les perles qui tombent de leurs lèvres, qui les recueillera? J'ai connu
une veuve remariée; un jour on parlait devant elle et son second mari
des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'écria: «Eh bien, moi,
mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!»
--Oh, Marie! répondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...»
Et je vous passe l'explication avec Léon, successeur de Paul, et
l'écoeurement où nous étions, mère, moi et une autre jeune femme qui
avait mis imprudemment ce sujet délicat entre ces bouches profanes.
Pour le coup j'ai formulé cet axiome: le remariage est un adultère
posthume.
Quand j'ai passé une heure, par force, en compagnie de ces gens de la
grosse espèce, je rentre chez moi en hâte, je prends un bain, et je
voudrais arracher de mon cerveau toutes les pensées qui l'ont traversé;
elles me semblent souillées. Comme Hamlet j'ai envie de m'écrier: «_to
sleep... to dream!_»