13 avril.

Saperlipopette, quelle boutade, quelle énergie, quelle verve! Faut-il

que vous vous soyez assez ennuyé devant vos Altesses sérénissimes! Je

crois aisément qu'il s'est remué moins d'idées chez le prince X... hier

soir, qu'en mon humble _home_. Mais soyez sûr, ami, que vos grands

seigneurs ne détiennent pas à eux seuls le record de l'ennui. Ah! qu'ils

vous paraîtraient sublimes si vous les fréquentiez en sortant de chez

des bourgeois... J'en possède de stupéfiants dans la famille de mon

mari. Pour ceux qui ont un coeur et qui pensent, le bourgeoisisme,

voilà le seul, le véritable ennemi.

Les grands seigneurs, s'ils n'ont pas le fond, ont au moins la forme;

c'est déjà cela, et qui manque totalement aux autres. Le bourgeoisisme?

C'est les petits sentiments doublés d'idées étroites. Vivre avec de

hautes pensées, de nobles préoccupations d'étude, d'art; avoir de grands

sentiments, de grandes générosités, cela arrive de temps en temps aux

nobles, aux princes, aux rois; mais les bourgeois, rien, rien, rien,

vous dis-je. Ils sont creux, ils sont bêtes, ils sont rusés, ils sont

lâches, ils sont égoïstes, ils sont voleurs. Ils savent entourer d'une

telle hypocrisie leurs vilaines actions qu'ils deviennent impeccables

devant la loi et restent pourtant, d'instinct, repoussants. Par

bourgeois, j'entends ceux-là à qui peut s'appliquer cette définition:

le bourgeoisisme n'est pas un état social, mais un état de l'âme; il est

des bourgeois jusque parmi les artistes.

Ah! les classes dirigeantes! les gros exploiteurs de tous et de tout...

du génie aussi bien que du travail... Rien que de penser à eux, je me

sens devenir socialiste. Et leur délicatesse? leurs femmes jettent la

pierre à la pauvre amoureuse qui succombe dans les bras de l'amant. Mais

les perles qui tombent de leurs lèvres, qui les recueillera? J'ai connu

une veuve remariée; un jour on parlait devant elle et son second mari

des nuits plus ou moins douces au souvenir; elle s'écria: «Eh bien, moi,

mes deux plus belles nuits sont mes deux nuits de noce!»

--Oh, Marie! répondit le second mari, tu m'avais pourtant dit...»

Et je vous passe l'explication avec Léon, successeur de Paul, et

l'écoeurement où nous étions, mère, moi et une autre jeune femme qui

avait mis imprudemment ce sujet délicat entre ces bouches profanes.

Pour le coup j'ai formulé cet axiome: le remariage est un adultère

posthume.

Quand j'ai passé une heure, par force, en compagnie de ces gens de la

grosse espèce, je rentre chez moi en hâte, je prends un bain, et je

voudrais arracher de mon cerveau toutes les pensées qui l'ont traversé;

elles me semblent souillées. Comme Hamlet j'ai envie de m'écrier: «_to

sleep... to dream!_»

Amitié amoureuse · 第 78 / 469 题