25 janvier.

Déplorable, madame, ma première impression de voyage! Je n'avais pas eu

le temps de dîner, en vous quittant, avant de prendre le train. A

Compiègne, première station, je veux voir si je trouve au moins des

cigares. Je commence par lutter un bout de temps contre la portière du

wagon qui ne veut pas s'ouvrir. Enfin je saute sur le quai; mais à peine

avais-je fait dix pas, voilà mon train qui se remet en marche. Je me

précipite; une casquette galonnée me saisit par le bras--poliment, je

dois le reconnaître--et me dit: «Monsieur, vous allez vous faire casser

une jambe.» Je lui réponds: «Mon bon monsieur, laissez-moi remonter, je

vous en supplie...» La casquette resserre son étreinte et le train fiche

le camp de plus en plus, si j'ose m'exprimer ainsi.--«Mais, monsieur,

c'est épouvantable ce qui m'arrive... Ma valise! Ma canne! mon sac de

voyage! Ma couverture!»--La casquette, bienveillante, me conduit au

bureau du télégraphe, et j'envoie une dépêche au chef de gare de

Tergnier, (Tergnier est, paraît-il, la prochaine station), pour qu'il

repince mes accessoires; je les reprendrai en passant.

Conclusion: j'ai deux heures à tuer à Compiègne; je repartirai par le

train de neuf heures quarante-sept et j'arriverai tranquillement à

Bruxelles vers quatre heures du matin.

J'ai commencé par dîner plutôt mal que bien à l'hôtel de Flandres. Puis,

j'ai passé une demi-heure dans un café-concert à soldats, bondé

d'artilleurs, où il y a des chanteurs extraordinaires, et qui s'appelle

le café _Jeanne d'Arc_. Enfin j'ai pénétré dans l'intérieur de la ville

et c'est du café de la Cloche, le plus chic de Compiègne, que je vous

écris ce billet résigné. La remarque la plus profonde que j'aie faite

jusqu'ici, c'est que cette ville est fertile en artilleurs. J'éprouve le

besoin de me rendre cette justice que j'ai pris mon aventure avec une

sérénité, un détachement, une patience, une douceur, éminemment

philosophiques. Si je ne retrouve pas ma valise (tout arrive), je

raconterai mon malheur aux bons Belges, et je ferai une conférence en

veston, voilà tout. Mon voyage s'annonce bien, comme vous voyez. Mais ce

début me donne droit à des compensations, et je les attends avec

confiance.

Adieu, chère madame mon amie. Je ne veux pas, cette fois, manquer mon

train, et je n'ai que le temps de vous baiser les mains.

Amitié amoureuse · 第 67 / 469 题