Vous semez nos rapports d'exquisité, madame; j'ai posé mes lèvres avides
d'un peu de vous, n'en fût-ce que l'apparence, sur chacun de vos points
d'interrogation. Mais comme vous devenez sévère! pourquoi me demander le
pourquoi d'un éternel malaise de mon cerveau? Puis-je dire à ma
sensibilité: cesse de demeurer en moi; à mon imagination: cesse de
vivre. Et puis quelle ressource voulez-vous que je tire de mon corps
misérable? Arrivé au détachement du seul moi qui m'intéresse,
faudra-t-il donc me livrer à un labeur constant, matériel, qui me
transformera, à votre idée, en bon lutteur contre la vie? Dites, quel
sera le beau résultat? Ma manière de vivre c'est d'être sans volonté,
hors pour cette recherche de cueillir de ci, de là, quelques impressions
rares; c'est le seul accent demandé par moi à la vie monotone et lourde;
ma nonchalance, c'est le talisman qui me fait pénétrer plus avant dans
la joie, la douleur: je change en oeuvres vives les recherches, les
découvertes faites sur l'âme des autres, surtout sur la mienne. N'est-ce
pas une belle puissance? Allez, bien que courtes, mes joies sont
supérieures. Je délaisse le fruit pour me nourrir de la sève, vraie
puissance créatrice.
Pourquoi cet éternel reproche de n'être pas occupé comme tous de ma
place à conquérir dans le monde? Me voyez-vous avocat, magistrat,
médecin? J'aurais daigné avoir une seule chose: du génie. Puisque je
n'en ai pas, il faut bien me consoler avec mes rêves. Je suis «léger,
sceptique, entraînable, irrésolu, capable de tout et de rien, égoïste et
généreux, me donnant et me reprenant sans cesse, combattu par des
instincts contraires,»--comme dit l'autre,--«tirant profit des
circonstances sans prendre la peine de les faire naître». Soit. Encore
un coup qu'y puis-je faire? Les éléments que s'assimile le cerveau
humain ont cela de merveilleux qu'ils produisent des résultats très
différents en changeant d'individus. Les uns sont spéculatifs, les
autres, rêveurs; les calmes ont la richesse du sang, les nerveux, la
puissance des sensations. D'un même principe éclate la prodigieuse
variété des êtres. La même éducation a fait de mon frère un soldat, de
moi, un rêveur. Il est tout action, je suis tout pensée. Notre cerveau
élaborant la même substance en a fait une nutrition différente. Qu'y
puis-je? Je ne me vante pas plus d'avoir quelques dispositions à
rechercher le secret des causes finales, que lui ne doit se réjouir
d'être un gaillard à l'organisme parfait, très et uniquement préoccupé
de gagner promptement ses galons à sa sortie de Saint-Cyr.
Nous touchons là, madame, l'obscure mystère de l'atome de valeur
différente que, chacun, nous sommes.
Est-ce que je vous demande pourquoi vous êtes si brune, si svelte, si
pâle? Savez-vous le pourquoi de vos énergies? Celui de votre beauté
physique? Celui mille fois rare et précieux de votre beauté morale? Ah!
madame Tanagrette, vous êtes vous, et c'est assez pour moi.
Vous m'avez dit l'autre soir: «Je voudrais vous trouver une carrière
pouvant fournir quelque distraction à votre esprit, une pâture
réconfortante à votre âme souffrante.» Folie! ma carrière c'est de n'en
pas avoir. Je ne vous demande qu'une chose: ne vous désintéressez pas de
moi. Ne vous effarouchez pas de cette grande ambition, ne prenez pas cet
air hautain que j'adore, écoutez-moi: Connaissez-vous rien de plus
puissant, pour exprimer l'union infinie, que la parole du Dante: _ces
deux qui vont ensemble_.--Quelle dépendance noble on prévoit de l'un et
de l'autre. Cette courte phrase éveille à la pensée les affinités
mystérieuses unissant étroitement les âmes sans les confondre jamais:
«Ces deux qui vont ensemble...» Voulez-vous que nous soyons ceux-là?
Et puis, madame, n'allez-pas là-dessus faire l'effarouchée et me
gronder; tout cela est de votre faute... Pourquoi votre amitié
m'est-elle devenue si douce? Les heures passées auprès de vous, si
courtes? Le souvenir de tout ce qui est vous, si cher? A force de
chercher, je l'ai découvert: votre coeur dirige vos actes, guide vos
pensées; il féconde votre esprit, il attire, il enveloppe, il garde à
jamais. Toutes vos actions s'échappent de ce coeur, s'imprègnent de
lui. Voilà. Mes aperçus philosophiques ne valent-ils pas les vôtres?