21 décembre.

Hier vous avez dit: «Je vous connais parfaitement, absolument.» C'est un

peu présomptueux de votre part, cette affirmation. Eh bien, moi aussi je

vous connais: vous êtes remarquablement intelligent, mais vous n'êtes

pas simple. Vous vous analysez, vous vivez en contemplation devant les

mouvements de votre esprit, de votre âme; vos plus menues sensations

vous sont chères; elles se décuplent en vous, vous maintiennent dans une

perpétuelle recherche de choses délectables, sur vous d'abord et sur

quelques autres ensuite; c'est une ivresse d'une qualité très

supérieure; vous l'ingurgitez fort goulûment. Elle vous donne une

prédominance indéniable sur la foule des jeunes hommes de notre monde.

Vous auriez fait--vous en conveniez vous-même hier--un littérateur d'une

qualité rare, possédant les «certains dons d'enthousiasme et

d'amertume» dont parle Maurice Barrès.

Vous ressemblez à celui-là par tant de points!

Vous les possédez ces dons, et savez en jouir avec une acuité

merveilleuse. Je soupçonne fort que, comme _l'homme libre_, de prendre

une résolution, vous fûtes «_détourné de ce cher projet par la nécessité

d'être extrêmement énergique pour l'exécuter_».

Vous comprends-je pas bien à demi-mot, dites? Pour votre malheur, vous

vivez dans un milieu d'inutiles, de gens à l'existence vide, remueurs

d'argent plus que d'idées. Ils vous plaisent pourtant; vous sentez

tellement, en leur lourde compagnie, votre précieuse individualité! et

puis le luxe de leur vie vous charme, étant donné votre nonchalance,

peut-être même votre paresse. Il est plus difficile de produire quoi que

ce soit que de se jeter dans une voiture de cercle en disant au cocher:

Aux courses! Il est plus difficile de gagner l'argent que de le perdre,

non pas même en s'amusant, mais en ayant l'air de s'amuser. Ce

_farniente_ élégant répond trop bien à certaines de vos aspirations pour

que je le trouble autrement que par ma bonne grosse morale. Mais, mais,

ne nous les jetez pas si souvent à la tête, ces vers:

Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares,

Qu'un banal instrument sous mon archer vainqueur[1].

Ne dites pas de nous: _Elle n'est qu'un instinct dansant que je voulus

adorer pour le plaisir d'humilier mes pensées._

C'est un trop grand mépris, m'sieur Barrès, m'sieur Philippe...

pouvez-vous savoir combien nos coeurs, notre sensibilité, nos

tendresses pensées, sont loin de la banalité un peu lourde que nous

offrent parfois les vôtres, mes beaux messieurs qui vous piquez

d'intellectualité, d'art et d'idéalisme?

J'en arrive à croire que l'homme qui a tout simplement bon coeur

_sublimise_ l'amour en notre honneur, tandis que l'artiste et le

dilettante n'y cherchent qu'une satisfaction toute personnelle. Ah! vous

étiez fameux tous, hier, fats et naïfs, mes chers, de croire que nous ne

vous étudions pas aussi bien que vous nous étudiez.

Si vous saviez quels dons de froide analyse se cachent souvent derrière

nos pires enthousiasmes...

Ce que nous cherchons, c'est un peu d'illusion et de rêve; nous arrivons

parfois à les trouver, mais soyez bien sûrs que nous vous comptons pour

ce que vous valez dans ces joies jolies que, ne pouvant avoir seules,

nous sommes obligées de vous faire partager.

Allez, allez, nous avons aussi un petit archet vainqueur, et il se peut

bien faire que nous sachions tout comme vous, nos maîtres, tirer du

banal instrument que vous êtes des sons merveilleux, parce qu'ils

procèdent de nos rêves plus encore que de vous.

Bonsoir et bonjour, monsieur, car une heure du matin sonne.

X

_Philippe à Denise._

Amitié amoureuse · 第 40 / 469 题