Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se félicite bel et bien de la
chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si
j'avais été la femme sage par excellence, j'aurais dû ne pas vous
recevoir ce soir néfaste dont vous parlez. Seulement, voilà! Je
m'attendais si peu à votre visite... Je n'avais rien prévu... Encore
tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos
lettres et certains de vos regards m'inquiètent-ils toujours un peu.
Par devoir, par sagesse, il m'eût fallu garer mon esprit de la séduction
du vôtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se
préparer des deuils? Votre dernière lettre me rassure pourtant, cher ami
paresseux. A voir l'homme que vous êtes, attendant si patiemment la
conclusion des événements et croyant que les petites alouettes vont vous
tomber toutes rôties dans le bec, je ne vous crains presque plus.
Alouette je suis, mais pas encore rôtie à la belle flambée que votre
nonchalance, en se secouant--par quel imprévu et merveilleux
effort?--s'est crue forcée d'allumer en mon honneur.
Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volonté? j'en suis fort
aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volonté?
Pourtant à y bien réfléchir, l'âme blanche de monsieur mon ami est-elle
aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises
surgissant d'une trop nouvelle amitié... et puis, avec tout cela et sans
tout cela, j'ai une malheureuse nature très franche et très loyale qui
ne sait pas s'accoutumer à souffrir d'être mal dans une âme. A force de
tâcher d'y être bien, n'arriverai-je pas à y être trop?
Voyez, je vous révèle le point faible, n'en abusez pas! Sérieusement, je
vous ai trop vu tous ces temps-ci partout où j'allais et surtout chez
moi. Vous avez des manières de vous taire qui me troublent. Cette amitié
si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie,
mon ami? Vous l'avez promis. Peut-être allez-vous conclure de cela que
je n'ai pas l'âme enthousiaste; j'ai du moins l'âme prudente.
Adieu.