6 décembre.

Voyez-vous cela? monsieur mon ami qui se félicite bel et bien de la

chose la plus incorrecte que nous ayons faite! Mais, cher Marionnet, si

j'avais été la femme sage par excellence, j'aurais dû ne pas vous

recevoir ce soir néfaste dont vous parlez. Seulement, voilà! Je

m'attendais si peu à votre visite... Je n'avais rien prévu... Encore

tout cela n'est-il pas bien raisonnable, et certaines finales de vos

lettres et certains de vos regards m'inquiètent-ils toujours un peu.

Par devoir, par sagesse, il m'eût fallu garer mon esprit de la séduction

du vôtre. Que sert de multiplier ses affections, n'est-ce pas se

préparer des deuils? Votre dernière lettre me rassure pourtant, cher ami

paresseux. A voir l'homme que vous êtes, attendant si patiemment la

conclusion des événements et croyant que les petites alouettes vont vous

tomber toutes rôties dans le bec, je ne vous crains presque plus.

Alouette je suis, mais pas encore rôtie à la belle flambée que votre

nonchalance, en se secouant--par quel imprévu et merveilleux

effort?--s'est crue forcée d'allumer en mon honneur.

Ah! ah! monsieur, vous niez le pouvoir de la volonté? j'en suis fort

aise. Que serais-je devenue devant l'effort continu d'une volonté?

Pourtant à y bien réfléchir, l'âme blanche de monsieur mon ami est-elle

aussi blanche qu'il veut bien le dire? J'ai vaguement peur de surprises

surgissant d'une trop nouvelle amitié... et puis, avec tout cela et sans

tout cela, j'ai une malheureuse nature très franche et très loyale qui

ne sait pas s'accoutumer à souffrir d'être mal dans une âme. A force de

tâcher d'y être bien, n'arriverai-je pas à y être trop?

Voyez, je vous révèle le point faible, n'en abusez pas! Sérieusement, je

vous ai trop vu tous ces temps-ci partout où j'allais et surtout chez

moi. Vous avez des manières de vous taire qui me troublent. Cette amitié

si vivace, si ardente m'effraie. Il faut l'assagir... je vous en prie,

mon ami? Vous l'avez promis. Peut-être allez-vous conclure de cela que

je n'ai pas l'âme enthousiaste; j'ai du moins l'âme prudente.

Adieu.

Amitié amoureuse · 第 34 / 469 题