MON CHER VALLETTE,

J'ai lu avec intérêt la lettre que vous adresse M. J. Michaut, dans le

dernier _Mercure_, à propos de _Nach Paris!_ M. J. Michaut se demande

pourquoi je n'ai pas parlé des mains coupées aux enfants. C'est qu'il

est douteux que les Allemands aient _systématiquement_ coupé les mains

aux enfants. Des enquêtes ont été faites à ce sujet; elles n'ont pas

donné de résultat. Pendant que j'étais en Suisse, on signalait des

enfants aux mains coupées à Vevey, à Neuchâtel et dans plusieurs

localités de Haute-Savoie. On a été voir. Chaque fois on s'est trouvé

en présence soit de personnes qui racontaient des histoires de mains

coupées, soit d'enfants ayant des blessures aux mains, blessures

provenant de sévices allemands, mais sans qu'il soit possible d'établir

qu'il y ait eu volonté expresse de couper des mains. Que parmi les très

nombreuses victimes enfantines des massacres germaniques il y ait eu des

cas de poignets tranchés, c'est tout naturel, et il n'y a pas lieu de

recourir pour cela à d'autre explication que le hasard même des

massacres. Le nombre des enfants mutilés, tués ou violés par la

soldatesque allemande fut en effet considérable. Rien que dans les 20

premières pages de l'_Appendice du Rapport de la commission d'enquête

britannique sur les atrocités allemandes_, qui en comporte 280, je

trouve sur 37 dépositions se rapportant toutes à Liége et ses environs:

A Vottem, le 4 août, une petite fille de 9 ans tuée; à Melen, le 5 août,

un enfant tué par un officier; à Soumagne, le 5 août, une petite fille

de 13 ans tuée; à Herstal, le 5 août, deux enfants tués; le 6 août, un

enfant fusillé; à Soumagne, massacre de 56 civils parmi lesquels des

jeunes garçons; autre massacre de 19 civils, parmi lesquels également

des garçons; à Micheroux, un bébé est arraché des mains d'une femme,

jeté à terre et tué net; banlieue de Liége, le 7 août, une petite fille

de 10 ans a l'oreille coupée pour «avoir eu la curiosité d'écouter les

Allemands»; à Heure-le-Romain, le 11 août, un bébé est blessé d'un coup

de feu et meurt peu après à l'hôpital; à Ans, le 16 août, deux enfants

de 2 à 3 ans sont tués à coups de baïonnette; à Pépinster, commencement

d'octobre, un bébé a la tête tranchée par un officier; à Hermée, un

enfant de 5 mois a l'estomac fendu d'un coup de baïonnette et meurt à

l'hôpital. Il n'y a qu'un cas de main coupée, qui est celui-ci (près de

Liége, le 7 août): «Nous vîmes un jeune garçon d'environ 12 ans, le

poignet enveloppé de bandages, là où la main aurait dû se trouver. Nous

demandâmes ce qui s'était passé, et on nous répondit que les Allemands

avaient tranché la main du petit, parce que celui-ci s'était accroché à

ses parents que l'on voulait jeter dans les flammes.»

S'il est cependant constant que nombre de femmes et d'enfants ont eu les

mains coupées, c'est pour une tout autre raison que celle qu'implique la

«légende des mains coupées», une raison toute matérielle, qui est le vol

de bijoux. Je n'en citerai qu'un exemple, tiré des dépositions

recueillies par le professeur Morgan (même document p. 271): «Comme nous

approchions d'Ypres en venant d'Hazebrouck, nous avons rencontré

plusieurs réfugiés, des femmes et des enfants pour la plupart. Les

femmes étaient épuisées; elles avaient leurs enfants avec elles, et

plusieurs avaient eu les mains coupées de propos délibéré; les mains

avaient été coupées par les Allemands, elles n'avaient pas été emportées

par des obus. Les femmes nous le firent comprendre par signes. Les

Allemands avaient coupé les mains des femmes et des enfants pour enlever

les bracelets de leurs poignets.»

Si je n'ai pas cru devoir faire plus particulièrement état des mains

coupées, c'est que ce genre de mutilations ne m'a pas paru présenter de

signification spéciale. Au reste, le bilan des atrocités allemandes est

si formidable, il est d'une diversité si prodigieuse, que je ne saurais

avoir la prétention d'avoir épuisé mon horrible sujet. Je pourrais

écrire trois autres _Nach Paris!_ sans me répéter.

Quelques personnes ont trouvé par contre fort mauvais que j'aie osé

mettre en scène le viol d'une jeune fille. Votre correspondant n'est pas

du nombre et ne doute pas que cet épisode «ne soit la relation d'un fait

rigoureusement exact». Peu importe que l'exactitude en soit ou non

«rigoureuse». Il y a eu des centaines, des milliers de faits analogues

et de plus effroyables encore. Dans les 20 pages ci-dessus signalées, et

que je ne choisis pas pour la circonstance, je relève:

A Melen, près de Herve, 8 août, une jeune fille de 22 ans est forcée et

meurt des suites du viol; à Soumagne, deux femmes sont violées par un

grand nombre d'Allemands et leurs maris fusillés; à Flémalle-Grande, 16

août, une jeune femme, grosse de huit mois et demi, est violée par deux

Allemands, elle accouche le lendemain; même jour, même endroit, une

jeune fille de 16 ans est violée par deux Allemands; à Ans, le 16 août,

une femme de 28 à 30 ans est trouvée complètement nue, attachée à un

arbre, morte et la poitrine couverte de sang; à Liége, place de

l'Université, le 10 août, une vingtaine de femmes et de jeunes filles

sont extraites des maisons et couchées sur des tables qu'on a apportées

sur la place: «Une quinzaine d'entre elles furent alors violées. Chacune

d'elles fut violée par environ 12 soldats. Pendant que cela se passait,

70 Allemands à peu près se tenaient groupés autour des femmes, y compris

5 officiers. Ce furent les officiers qui commencèrent. Cette scène dura

une heure et demie. Beaucoup de ces femmes s'évanouirent et ne donnèrent

plus signe de vie. La Croix-Rouge les emporta à l'hôpital.» A Hermalle,

septembre, viol de deux jeunes filles, l'une de 18 ans, l'autre de 12

ans, par un officier; à Pépinster, viol d'une femme par un officier et

deux soldats (il s'agit de la mère du bébé décapité signalé plus haut):

«Après le meurtre du bébé, l'officier et les deux soldats saisirent la

femme, lui arrachèrent tous ses vêtements jusqu'à ce qu'elle fût

complètement nue. L'officier alors la viola pendant qu'un soldat la

tenait aux épaules et l'autre par les bras. Après l'officier, chaque

soldat la viola à son tour, tandis que l'officier et l'autre soldat

tenaient la femme. Après que la femme eut été violée par les trois

hommes l'officier coupa les seins de la femme.»

Et ce n'est là qu'un tout petit coin, un coin minuscule de l'immense

bacchanale.

Cordialement à vous.

Nach Paris! Roman · 第 31 / 34 题