L'OUBLI DU CRIME

M. Louis Dumur a publié récemment en revue, dans le _Mercure de France_,

un roman qui s'intitule _Nach Paris!_ et qui, sous la forme

d'autobiographie d'un officier allemand, relate les épisodes criminels

de la ruée germanique en 1914 jusqu'à l'arrêt sur la Marne. M. Louis

Dumur est un des écrivains suisses qui ont témoigné le plus noble

attachement à la France comme à une seconde patrie. Il s'est élevé avec

une force vengeresse contre les colonels bochophiles et les traîtres du

caillautisme. Il est connu depuis vingt années comme un homme de

caractère généreux et un romancier de talent robuste, et s'est placé au

premier rang des écrivains dont la vie et le travail méritent une

entière estime. _Nach Paris!_ est un tableau d'une vérité cruelle et j'y

ai admiré, comme beaucoup, des pages d'une étonnante intensité, d'une

vie ardente et tragique.

Mais ce n'est point à des considérations de critique littéraire que je

veux m'attacher présentement. Le roman de M. Dumur, a, paraît-il,

soulevé des protestations. Les uns lui reprochent d'introduire dans une

oeuvre d'art des éléments qui n'y devraient pas trouver place. Les autres

se déclarent offusqués par la violente évocation de certaines scènes,

notamment du martyre d'une jeune fille outragée jusqu'à la mort par une

bande de soudards sous les yeux de ses parents garrottés et finalement

criblés de balles. On déclare cela «répugnant». On rappelle qu'il y a

«des choses qu'il vaudrait mieux ne jamais dire». Et enfin, on allègue

que ces choses, rassemblées par un romancier pour corser ses effets

d'horreur, n'ont peut-être jamais existé, tout au moins à un tel point.

Cela est très symptomatique. M. Dumur s'est défendu en invoquant les

textes officiels des rapports Maringer-Payelle, établis sur enquêtes

scrupuleuses depuis quatre ans et dont M. Mirman, alors préfet de Nancy,

avait condensé des extraits dans une brochure intitulé _Leurs Crimes_ et

destinée à perpétuer dans toute la France le souvenir des infamies

allemandes. J'ai aidé M. Mirman à répandre ces brochures dans les

régions que la guerre n'avait pas touchées et où on était porté à croire

que de telles abominations, presque incompréhensibles à d'honnêtes

consciences françaises, étaient des «bourrages de crânes». J'ai été

témoin de la campagne de négation acharnée que faisaient, pour détruire

l'effet de cette propagande, les affiliés du _Bonnet Rouge_, protégés

par le malvysme. J'ai reçu les confidences de certains faits

effroyables, et pour y avoir fait simplement allusion dans des articles

en diverses feuilles, j'ai eu l'honneur d'être injurié et taxé de

mensonge et d'excitation à la haine (à la haine de l'envahisseur!) par

la _Gazette des Ardennes_, l'_oeuvre_ et un tas de lettres anonymes. Il y

a de grandes difficultés pour faire la preuve totale de ces choses. Les

victimes survivantes ont laissé en pays envahi des parents pour qui

elles craignent des représailles si leur aventure est publiée avec les

noms des bourreaux. Ces noms mêmes restent souvent inconnus d'elles, ou

les bourreaux ont depuis reçu leur châtiment dans quelque bataille.

Enfin, et surtout, les victimes spéciales du crime sexuel font tous

leurs efforts pour cacher leur misère, et ne se décident à témoigner que

longtemps après ou jamais, par une pudeur désespérée trop explicable.

J'ai été à même de savoir avec quelle peine les enquêteurs avaient pu

réunir leurs preuves et avec quel scrupule ils avaient écarté tout délit

non certifié par d'abondantes concordances de témoignages très

contrôlés. Je suis, en un mot, à même d'affirmer que des centaines de

crimes resteront éternellement ignorés, que des milliers resteront

impunis, que M. Dumur est encore demeuré en deçà de la monstrueuse

réalité en peignant cette horde d'apaches et de gorilles que fut l'armée

boche de 1914.

Ces rapports Maringer-Payelle avaient été, si édulcorés fussent-ils,

constitués en vue d'un procès qui ne semble pas plus proche que celui du

Kaiser lui-même, et leur lecture est effrayante. Il y a là toutes les

variétés du crime, de la cruauté froide au sadisme délirant, tous les

immondices de la bête allemande en folie. Le roman de M. Dumur peut les

intensifier par le relief du grand talent littéraire, par le groupement

des effets: mais il ne dépasse pas en horreur les constatations

judiciaires et légales de magistrats dont les procès-verbaux offrent le

contraste d'un style terne et d'actes révélant un redoutable enfer de la

perversité et de la férocité humaines. Or, voici qu'il semble devenir à

la mode d'oublier, et même de nier, ces choses qui furent commises en

terre de France, et on réserve indignation et désaveu non aux coupables,

mais aux écrivains qui clouent ces coupables au pilori!

En 1870 les Allemands n'osèrent pas la centième partie de ce qu'ils ont

osé en 1914. Ils ne firent ni massacres de civils en masse, ni

destruction de sanctuaires ni saccage d'usines et de cultures, ni

déportations ni butin systématique. Ils fusillèrent au plus quelques

centaines d'otages. Les cas de viols turent assez rares et parfois punis

sur plainte motivée. Les déprédations furent faibles. L'armée du

piétiste Guillaume Ier était encore une armée presque honorable, en tous

cas contenue par une discipline morale, auprès de l'atroce foule qui a

piétiné cette fois le Nord français. Le souvenir du peu de meurtres et

d'outrages commis par les durs et arrogants Prussiens de ce temps-là

s'est pourtant gardé vivace durant près d'un demi siècle dans les

mémoires des Français, et ils ont toujours maudit les incendiaires de

Bazeilles et bafoué les «voleurs de pendules».

Il y a cinq ans que la ruée allemande de Liége à Meaux a prétexté

d'innombrables forfaits en comparaison desquels les actes de 1870 ne

furent que gentillesses inoffensives. Il paraît pourtant qu'on est

pressé de les oublier! Et les assassins, les brutes affolées de stupre,

les bourreaux d'enfants, les tueurs de vieillards, les tueurs de

prêtres, de moniales, de jeunes filles, les hystériques de la bestialité

et de la coprolalie, dûment connus, accusés par d'innombrables victimes,

ne sont pas même encore recherchés et punis! Vraiment, c'est un peu tôt

pour prendre des airs indifférents, scandalisée même, et déclarer avec

pudibonderie qu'il serait de mauvais goût de revenir sur ces drames-là!

Ce sont des airs propres à ravir les responsables, escomptant la

déplorable facilité des Français à pardonner. La haine ennuie vite le

Français. Elle est le plat de prédilection que l'Allemand aime à manger

froid. Les humanitaires «qui ne veulent pas enseigner la rancune à nos

enfants» font à souhait le jeu des Boches qui ne demandent qu'à esquiver

le règlement de comptes. Ces scélérats n'en eussent sans doute pas tant

fait s'ils ne s'étaient crus alors absolument certains d'un triomphe

effaçant toutes traces de leur infamie; vaincus il leur reste l'espoir

de spéculer sur notre débonnaire veulerie, en rejetant en bloc les

crimes sur les ordres de quelques chefs morts ou disgraciés, alors qu'il

s'est agi de la goujaterie sanglante de toute une armée, représentative

de toute une race et de toute une doctrine d'immoralisme délirant.

C'est précisément pour cela que des livres vengeurs et terribles comme

le _Nach Paris!_ de M. Louis Dumur accomplissent une mission salubre et

nécessaire en réimposant aux oublieux égoïstes et veules la vision de ce

qui fut la réalité, la réalité crue, écoeurante, révoltante, presque

insoutenable, mais justicière par son énonciation elle-même. Il faut que

de tels livres soient écrits et divulgués, puisque les rapports des

légistes dorment dans des cartons comme certains ouvrages érotiques dans

l'enfer secret des bibliothèques. Il faut que le plus grand nombre de

Français possible sache ce que des bêtes à face humaine ont osé

accomplir en France. La mémoire des martyrs exige cette vindicte, la

prudence et la sauvegarde des Français à venir exigent ce témoignage. Et

soyons tranquilles: _Nach Paris!_ n'aura pas, comme le _Feu_, les

honneurs de la libre traduction au pays de nos ex-ennemis!

Nach Paris! Roman · 第 28 / 34 题