II

Le trajet jusqu'à Magdebourg n'est pas long. Après Ilsenburg, il y a

Wernigerode, puis Dannstedt, puis Halberstadt, où l'on rejoint la ligne

de Halle. D'Halberstadt à Magdebourg on met une heure et demie.

Il faisait un temps superbe. Partout régnaient la gaieté, le soleil, la

vie normale, paisible et laborieuse. Les gens montaient et descendaient,

pressés ou lents, des paniers au bras, des paquets aux mains, les dames

en parasol, les hommes le cigare aux lèvres, causant diversement de

choses et d'autres, s'abordant, se reconnaissant, s'interpellant.

J'aperçus sur le quai d'Halberstadt un groupe d'étudiants de Halle, la

casquette sur l'oreille, la badine sous l'aisselle. Des touristes

circulaient, des Anglais à Baedeker, des Russes à lunettes d'or. D'entre

ces nombreux visages qui passaient ainsi sous mes yeux, y en avait-il un

qui trahit une inquiétude? Y en avait-il un seul pour se douter que dans

quelques jours peut-être il aurait à changer brusquement d'aspect sous

l'effet d'une formidable nouvelle dont il n'avait pour lors aucune

idée?

Je ne fus cependant pas sans remarquer qu'à chaque station montaient

deux ou trois jeunes gens à l'air préoccupé, munis d'un léger bagage. Il

en descendit une cinquantaine à Halberstadt. Quelques-uns avaient comme

moi une valise; la plupart, des paysans et des ouvriers, portaient un

baluchon de toile nouée. Mais, dans le mouvement de la gare, leur

présence ne souleva nulle curiosité.

Nienhagen, Oschersleben, Blumenberg... De nombreux réservistes

montaient, qui descendirent à Magdebourg avec moi. Pas un uniforme en

gare. Je chargeai un commissionnaire de porter ma cantine à la caserne

et m'en fus faire un tour en ville. Tout y était habituel et calme. Les

magasins étalaient leurs vitrines, devant lesquelles baguenaudait la

foule bourgeoise. Les promeneurs animaient la Kaiserstrasse. Devant le

théâtre étaient placardées les affiches d'une troupe estivale. Des

enfants se dirigeaient par bandes vers les ombrages du jardin

Frédéric-Guillaume. Une seule chose m'étonna: l'absence à peu près

complète de soldats, dans cette ville qui à l'ordinaire en regorge.

J'avais encore deux heures de liberté. Je décidai de les employer à me

rafraîchir dans une brasserie, car il faisait terriblement chaud.

J'entrai au Franziskaner. L'immense taverne était pleine. Je finis

cependant par trouver une place et me mis aussitôt à vider des cruchons

avec la même soif que si j'avais été notre valeureux Fuchsmajor, le gros

von Pumplitz, surnommé Falstaff.

A toutes les tables, des journaux étaient déployés devant le nez alourdi

de consommateurs absorbés. Présumant qu'il pouvait être survenu quelques

événements importants, je me fis apporter les dernières gazettes et ne

tardai pas à être plongé dans cette lecture aussi profondément que mes

voisins.

Comme il était à prévoir, la Serbie continuait à faire des siennes.

Cette insolente peuplade se refusait à accepter les conditions

exceptionnellement modérées de la note autrichienne, forçant ainsi le

gouvernement austro-hongrois à rompre les relations diplomatiques. Le

ministre d'Autriche avait quitté Belgrade et le ministre de Serbie à

Vienne avait reçu ses passeports.

La nouvelle de la rupture des relations diplomatiques avec la

Serbie, annonçait-on de Vienne à la _Gazette de Magdebourg_, a été

rendue publique par des éditions spéciales des journaux. La foule

massée dans les rues a accueilli la nouvelle par des acclamations

en l'honneur de l'Empereur. Partout règne un grand enthousiasme.

Les manifestations à Berlin, mandait l'agence Wolff, ont duré toute

la nuit. Un cortège de cent mille personnes a parcouru la ville en

chantant la _Wacht am Rhein_. Devant l'ambassade de Russie des cris

hostiles ont été poussés. On a acclamé l'ambassade d'Autriche et

l'ambassade d'Angleterre.

Aux dernières dépêches, les informations suivantes étaient données,

datant du jour même:

Berlin, 27 juillet.--S. M. l'Empereur a décidé d'interrompre sa

croisière sur les côtes de Norvège, pour rentrer directement à

Berlin.

Copenhague, 27 juillet.--Le président de la République française,

interrompant son voyage, a pris la décision de revenir

immédiatement en France.

Il se passait assurément quelque chose. Mais quoi?

Les articles de la presse étaient divers et contradictoires. J'en lus

attentivement une douzaine.

Vienne et Berlin, écrivait la _Neue Freie Presse_, mêlent

aujourd'hui leurs sentiments, et des millions d'hommes, dominés par

la même émotion, se retrouvent frères comme autrefois. Le peuple a

raison: la guerre doit être menée jusqu'à la dernière extrémité.

Cette guerre, exposait la _Zeit_, décidera du sort de

l'Autriche-Hongrie des Balkans, peut-être de toute l'Europe: du

sort de l'Autriche-Hongrie, si on la laisse seule avec la Serbie;

de celui des Balkans, si un État balkanique intervient; de celui de

l'Europe, si la Russie bouge.

Les _Dernières Nouvelles de Munich_ disaient:

L'Autriche veut être libérée de cet éternel danger qui a son

origine en Serbie. Nous avons l'espoir que l'Angleterre

s'abstiendra de toute intervention dans le conflit austro-serbe,

ainsi que dans une collision éventuelle entre la Triplice et la

Duplice.

L'Allemagne mobilisera, si c'est nécessaire spécifiait la _Deutsche

Tageszeitung_. Il n'est pas douteux que notre mobilisation ne soit

préparée jusque dans ses moindres détails.

Et la _National Zeitung_ insistait, dirigeant plus particulièrement son

avertissement du côté de l'Ouest:

La France ne sait-elle pas ce qu'elle entreprend, en voulant, avant

d'avoir achevé ses armements, rencontrer de nouveau l'adversaire de

1870? A-t-elle oublié le siège de Paris? Ne ressent-elle déjà plus

la perte des cinq milliards qu'elle a dû payer? En a-t-elle assez

de la République et désire-t-elle un autre régime? C'est sur la

France que l'Allemagne s'indemnisera. Seulement, cette fois, on se

servira d'une autre mesure qu'il y a quarante-quatre ans. Au lieu

de cinq milliards ce sera cinquante milliards que devra payer la

France. Tu l'as voulu, Georges Dandin!

C'était ce qui s'appelle envoyé!

La presse étrangère, dont nos journaux donnaient de larges extraits,

laissait en général une impression favorable, à l'exception des feuilles

françaises et russes dont le ton, à en juger par les passages cités, me

parut suspect.

Le _Daily Chronicle_ disait:

Si l'effort diplomatique en vue de la paix échoue, il ne faudra pas

en rejeter la responsabilité sur Londres ou sur Berlin, non plus

que sur Paris ou sur Rome, car le seul rayon d'espoir est donné par

l'ardent désir de paix des quatre puissances qui ne sont pas

directement intéressées dans le conflit.

La presse de notre alliée italienne se prononçait en termes qui me

semblèrent fort justes sur la situation.

L'Autriche a absolument toutes les raisons et la Serbie tous les

torts, décidait le _Popolo Romano_. L'attitude de l'Autriche à

l'égard de la Serbie ne pouvait pas être plut correcte.

Et la _Tribuna_, le journal gouvernemental, commentant le voyage du

président Poincaré à Saint-Pétersbourg, formulait:

La politique extérieure française a eu deux objectifs en ces

dernières années: lier l'Angleterre à la France et à la Russie par

un pacte d'alliance et donner à la politique russe une orientation

anti-germanique. La France à ce point de vue a complètement

échoué.

Quant au socialisme, son pacifisme intransigeant s'exprimait en

déclarations catégoriques:

Pour le prolétariat allemand et international, écrivait le

_Vorwærts_ le 25 juillet, la situation est claire. Quoi qu'il

arrive, le prolétariat ne doit pas se croiser les bras. Si la

classe ouvrière est sincère dans son intention de maintenir la paix

entre les peuples et d'éviter les conflits internationaux, elle

doit être à son poste. Le peuple ne veut pas d'aventure guerrière;

il veut une politique qui garantisse la paix.

Sur quoi le leader français Jaurès, lui faisant écho par dessus la

frontière, répondait dans son organe l'_Humanité_:

Tout ce que nous voyons à l'heure présente, dans cette obscurité,

c'est que nos camarades socialistes d'Allemagne ont vigoureusement

protesté contre le caractère menaçant et offensant de la note

autrichienne. Que les socialistes de tous les pays redoublent

d'efforts pour éclairer l'opinion et pour opposer leur solidarité à

l'épouvantable catastrophe dont est menacé le monde.

J'en étais là de ma lecture, quand je me sentis frappé sur l'épaule.

--_Guten Abend_, Herr Wilfrid, vous êtes donc à Magdebourg?

C'était un ami de mon père, le juge de district Obercassel, dont je

fréquentais la maison pendant mon année de volontariat.

--Comme vous le voyez, monsieur le juge de district, je suis ici de

passage.

--Quoi de nouveau? Tout le monde va bien, à Ilsenburg?

--Tout le monde va bien, je vous remercie. Mon père fait chaque jour son

heure de trapèze, ma mère cultive son piano et mes petites soeurs

grandissent.

--Tant mieux, tant mieux. Et vous, Herr Wilfrid? Vous étudiez à Halle,

je crois?

--A Halle, parfaitement, monsieur le juge de district.

--Oh! oh! fit-il en m'examinant, mes félicitations! Vous avez ramassé là

une superbe balafre. Cela vous va fort bien, mon cher!

Il me secoua cordialement la main, s'assit en face de moi, commanda un

litre et, remarquant l'amoncellement de journaux qui formait sur la

table une pile presque aussi haute que celle de mes rondelles de

cruchons, il demanda:

--Vous avez lu les feuilles du soir? Quelles sont les nouvelles?

L'Autriche a-t-elle fait sa déclaration de guerre?

--Pas encore, monsieur le juge de district. Nous en sommes toujours à la

rupture diplomatique. Vous croyez donc à la guerre?

--Naturellement.

--Et la médiation des puissances?

--Bêtise! L'Autriche veut avoir la Serbie, elle l'aura! Elle n'en fera

qu'une bouchée.

--C'est certain. Mais il y a la Russie. Que fera la Russie?

--La Russie fera ce qu'elle voudra. Cela nous est égal.

--Comment, cela nous est égal? Mais si la Russie bouge, nous

intervenons!

--Eh bien, nous intervenons.

--Vous croyez donc aussi à la guerre européenne?

--J'y crois aussi.

--Cependant, notre gouvernement assure qu'il veut la paix.

--Il l'assure, sans doute. Il faut toujours assurer qu'on veut la paix.

Mais je pense que c'est précisément pour avoir un bon motif

d'intervention qu'il laisse François-Joseph donner tête baissée dans

l'affaire balkanique. Vous comprenez que, si l'Allemagne voulait

réellement la paix, notre empereur n'aurait qu'un mot à dire pour que

tout rentre aussitôt dans l'ordre.

--Ce mot, l'empereur va peut-être le dire. Qui sait s'il ne rentre pas

aujourd'hui à Berlin pour cela?

--Je ne le pense pas. L'Allemagne a tout intérêt à une guerre

européenne. Jamais la situation ne nous aura été plus favorable: la

Russie sans chemins de fer et perdue par ses grèves, la France plus

qu'aux trois quarts pourrie, incapable d'un effort militaire,

l'Angleterre en proie à la guerre civile et devant forcément rester

neutre.

--C'est juste. Mais si la situation nous est si favorable, ne

pensez-vous pas, monsieur le juge de district, qu'aucun pays n'osera

nous attaquer? Il faudrait donc que ce soit l'Allemagne qui prenne

l'offensive? Assumerait-elle la responsabilité de déclarer la guerre?

--Pourquoi pas? Je ne vois pas pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas

la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne

signifie rien, Herr Wilfrid. En réalité, on se défend toujours, même

quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous

laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne

faisons donc que nous défendre. Il n'y a pas un Allemand qui ne

comprenne cela.

--Vous vouiez dire que, de quelque façon que la guerre s'engage, cette

guerre ne sera jamais pour nous qu'une guerre défensive?

--C'est exactement ce que je veux dire. Tenez, les socialistes

eux-mêmes... Je vois que vous venez de lire cette peste de _Vorwærts_,

fit-il en posant son gros index poilu sur la feuille socialiste... Eh

bien, les socialistes eux-mêmes finiront aussi par le comprendre.

Et comme j'avais un geste d'incrédulité:

--Vous verrez, affirma-t-il.

Puis, après avoir allumé un cigare et fait renouveler son litre, le juge

de district Obercassel continua:

--C'est maintenant qu'il nous faut agir. Dans quelques années, il serait

trop tard. Nous avons besoin de nous étendre, de briser autour de nous

des résistances qui pourraient devenir trop fortes. Il nous faut les

ports du nord, les mines de fer et les colonies françaises. Il nous faut

la Vistule et la mainmise sur la Baltique. Il nous faut l'accès de la

Méditerranée et la domination surtout l'empire ottoman. Voilà pour

commencer. Dans vingt ans, ce sera le tour de l'Angleterre. Dans

cinquante ans, les États-Unis seront allemands, le Brésil de même; le

canal de Panama nous appartiendra et nous pourrons alors nous occuper

sérieusement de la Chine.

--C'est magnifique! m'écriai-je enthousiasmé.

--Nous ne verrons pas tout cela. Vous peut-être, pas moi. Mais je suis

modeste, je mécontenterai d'assister à la première partie de cette

colossale trilogie.

Il prononçait tout cela tranquillement, l'oeil doucement émerillonné, en

ingurgitant à petits coups sa bière blonde.

--Mais j'y songe, fit-il, vous êtes mobilisable, Herr Wilfrid. Vous

n'avez encore rien reçu?

J'hésitais à répondre. Mais je voulus maintenir le secret.

--Non, dis-je en rougissant.

--Cela m'étonne, car chez nous l'artillerie et les pionniers sont déjà

partis.

--Quand?

--Il y a trois jours. Ils doivent être bien loin maintenant.

--Vous les avez vus?

--Non. Peu de gens les ont vus. Ils sont partis de nuit. Le 26e régiment

d'infanterie est également parti, mais la nuit dernière seulement. Il

s'est embarqué à la gare de Neustadt.

--Et le 183e?

--Le 183e, on ne le voit pas non plus. Mais je crois qu'il est encore

ici. Il doit être consigné dans sa caserne. Est-ce au 183e que vous êtes

incorporé?

--Pour le moment, oui. Mais je serai peut-être affecté à son régiment de

réserve.

--C'est probable. Vous êtes sous-officier maintenant?

--J'ai été libéré avec ce grade, mais je ne sais si on me le

conserverait dans une campagne.

--Oh! certainement. On n'a jamais trop de sous-officiers. Et, si la

chance vous favorise, vous ne serez pas longtemps sans avoir le

porte-épée. Il y aura vite des trous à combler, expliqua-t-il

placidement.

Ceci me rappela la caserne. Je tirai ma montre. Il était cinq heures et

demie.

Je réglai ma consommation et, prétextant un train à prendre, je laissai

le juge Obercassel dans la salle enfumée du Franziskaner.

--Mes amitiés chez vous, me cria-t-il encore... et bonne chance!... Si

vous allez en France, vous m'enverrez une carte postale timbrée de

Paris!

* * * * *

La grosse horloge du corps de garde sonnait six heures, quand je fis mon

entrée à la caserne. Une vie intense la remplissait du haut en bas. A

tous les étages s'agitaient des gestes, s'activaient des silhouettes, à

toutes les fenêtres s'astiquaient ou se brossaient des effets

militaires. Sous la haute majuscule de leur lettre d'ordre, les

multiples portes engouffraient on dégorgeaient un flot incessant

d'uniformes. Un sourd remuement continu, sans éclat, sans vacarme,

montait ou descendait de partout, coupé de brefs commandements ou du

bruissement cadencé des pas. Sur tout un côté de la cour principale

étaient alignés trois ou quatre cents hommes en calot rond et vareuse de

coutil qui faisaient l'exercice sous les ordres d'un premier-lieutenant

et d'une demi douzaine de sous officiers. Des cours annexes parvenaient

des odeurs d'écurie, de piscine, de cordonnerie et de soupe au lard.

J'aperçus tout d'abord le lieutenant Koenig, occupé à dénombrer un

amoncellement de bagages à l'entrée du magasin de bataillon. Une liste à

la main, il en vérifiait le compte, pendant que deux soldats du train

rangeaient les colis et les classaient sous ses yeux. J'allai aussitôt à

lui.

--Tiens, Hering! _Wie geht's, bester Freund?_

--Fort bien. Un peu ahuri seulement par tous ces événements.

--Hein! Qui nous aurait dit aux dernières manoeuvres...

--Alors quoi? Nous partons?

--Nous partons. Mais quand, _das weiss ich nicht_. Le colonel reste

mystérieux. Quand avez vous reçu votre ordre?

--Avant-hier.

--Parfait. Avez-vous vu le capitaine?

--Pas encore. J'arrive.

--Eh bien, montez vous mettre en tenue. Je vous rejoindrai dans une

demi-heure. Nous irons ensemble. Vous verrez, mon cher, un homme

extraordinaire.

--Qui ça, Braumüller?

--Mais non, Kaiserkopf... le capitaine Kaiserkopf. Puis, voyant mon

étonnement:

--C'est juste, vous ne savez pas... Braumüller est parti avec l'active.

--Le régiment n'est plus ici?

--Non. Nous autres, nous sommes affectés au cadre de réserve. Nous avons

un nouveau capitaine, et c'est le capitaine Kaiserkopf.

--Kaiserkopf..., répétai-je, comme pour me graver dans la tête ces

syllabes sonores.

--Vous verrez. C'est un homme... je ne sais pas s'il vous plaira...

c'est un homme extraordinaire... Il vient de Torgau.

--Qu'a-t-il de si extraordinaire?

--Vous verrez. A propos, fit Koenig, ce n'est pas la peine de sortir

votre tenue de service. On distribue depuis ce matin les uniformes de

campagne. Faites-vous délivrer le vôtre. A tout à l'heure.

--C'est entendu. Mais qu'est-ce que c'est donc que tous ces gens-là,

demandai-je, montrant les hommes à l'exercice. Il y a là pour le moins,

un demi-bataillon.

--Une compagnie, mon cher, une seule compagnie, la sixième.

--Une compagnie! m'écriai-je. Vous plaisantez.

--Aucunement, mon ami. Toutes les compagnies de notre régiment vont

avoir trois cent cinquante hommes sur pied de guerre.

Je restai suffoqué. Trois cent cinquante hommes par compagnie, cela me

semblait un chiffre énorme.

--_Kanonenfutter_, murmura philosophiquement le lieutenant Koenig. Ah!

les Français ne se doutent pas de ce qu'ils vont recevoir sur le dos:

l'active et la réserve, tout à la fois, et des compagnies de trois cent

cinquante hommes!

Sur quoi il se remit à sa besogne d'estampillage.

Je montai à la compagnie. Notre étage bourdonnait comme une ruche en

travail. Par les portes des chambrées on voyait les hommes en tricot de

coton préparer leurs paquetages, ordonner leur fourniment, graisser

leurs bottes. Des sous-officiers s'évertuaient, bougonnaient des

instructions, mâchaient des jurons entre leurs dents tabagiques. Une

prenante odeur de suée, de pieds et d'aisselles flottait dans les

corridors.

Je rencontrai le fourrier Schmauser devant les lavabos.

--Ah! vous voilà, Hering! Je vous ai logé chez le feldwebel Schlapps.

Vous ne vous plaindrez pas!

--Le feldwebel est absent?

--Le feldwebel est parti en avant avec le lieutenant-colonel Preuss pour

les cantonnements.

--Où?

--Je n'en sais rien.

--Quand partons-nous!

--Je n'en sais rien.

--Mais, savez-vous au moins si nous partons?

--Je n'en sais rien de rien. Tout ce que je sais, c'est qu'on s'occupe

de nous cantonner quelque part. Voici la clef du feldwebel. Je vais vous

envoyer le tailleur, puis vous irez au magasin d'habillement choisir un

casque. Tout le monde est équipé à neuf des pieds à la tête.

--Quel remue-ménage!

--Ne m'en parle pas! Voici deux nuits que je ne dors pas. Les chambrées

sont archi-pleines, je ne sais où caser mes hommes.

Tout pénétré de son importance, le fourrier Schmauser épongeait son

front moite.

Je trouvai ma cantine qui m'attendait devant la porte du feldwebel. Le

logement était des plus confortables. Il se composait de deux pièces

donnant sur la cour de la manutention, l'une servant de salon, l'autre

de chambre à coucher. Le meuble en était cossu et voyant. Un fort bureau

recouvert d'un tapis de peluche écarlate à grosses franges d'or

supportait un cabaret à liqueurs, des pots à tabac et quelques livres de

service. Sous une panoplie de pipes auréolant de leurs rayons

divergeants le portrait en couleur de l'empereur, s'étalait, très

fatigué, un large divan bleu de Prusse, devant lequel traînait une peau

de renard. Aux fenêtres pendaient de lourds rideaux de panne jaune

serin. Les murs tendus d'un papier gaufré à fleurs vertes se hérissaient

de pointes de casques, d'aigrettes, de plumets, de crosses de pistolets,

de poignards, de fers de lances, de bois de cerfs, de couteaux de chasse

et d'armes exotiques. Sur la cheminée, entre deux enveloppes d'obus

garnies d'herbes stérilisées, je reconnus la jolie pendule en porcelaine

de Meissen que j'avais donnée au feldwebel pendant mon volontariat pour

me concilier sa bienveillance. Mais ce qui surprenait le plus dans

l'appartement du feldwebel Schlapps, c'était la quantité prodigieuse de

souvenirs de femmes qui en ornaient tous les coins et recoins. On ne

comptait pas les écharpes, les rubans, les mouchoirs, les débris de

gaze, les bouquets fanés, les gants jaunis, les jarretières, les noeuds

de chemise qui s'accrochaient à tous les clous, rôdaient sur les

meubles, chargeaient des étagères, piquaient les angles des cadres et

des miroirs. Les plus intimes de ces objets étaient naturellement

dévolus à la décoration de la chambre à coucher, où l'on pouvait voir

jusqu'à un pantalon de linon, avec des faveurs roses et des dentelles,

servant de têtière à un fauteuil oriental. Le nombre des photographies

surtout était considérable: il y en avait de toutes les sortes, dans

toutes les poses et dans tous les costumes. Les unes présentaient de

sémillants minois en toilette de ville, d'autres des déshabillés

suggestifs, d'autres de piaffantes mascarades de théâtre-variété. Il y

en avait de poétiques et de provocantes, de sensuelles et de

sentimentales, de lascives, de perverses, de triviales; quelques unes

même pouvaient être qualifiées de nettement obscènes. Tout ce qui avait

passé sur les scènes des music-halls de Magdebourg, sur la piste de son

cirque, dans ses tavernes, dans ses confiseries, dans ses bals publics,

dans ses bars, sur ses trottoirs ou dans ses maisons louches s'étalait

là, paradant, aguicheur, érotique et brutal, témoignage impressionnant

des robustes appétits et des succès féminins de notre feldwebel.

J'en étais là de ma contemplation et ma pensée rougissante s'en allait

déjà, portée par un courant naturel, errer à la dérive du côté des

charmes encore à peine entrevus de ma chère Dorothéa, quand le tailleur

Stich entra. Il avait les bras chargés de deux ou trois tuniques et

d'autant de pantalons.

--A vos ordres, monsieur l'aspirant. J'ai conservé vos mesures de

l'année dernière. Avez-vous grandi? Avez-vous grossi?

--Pas d'un pouce, Stich.

--Alors, fit-il de sa voix nasillarde, voilà qui doit vous aller comme

un gant.

Il me présenta un uniforme et m'aida à l'endosser. J'en examinai l'effet

dans la grande glace de Schlapps.

C'était le fameux uniforme _feldgrau_, dont j'avais déjà porté un

spécimen aux manoeuvres.

La glace me renvoyait mon image guerrière, grise du collet aux genoux.

Tout y était _feldgrau_, jusqu'aux pattes d'épaules, jusqu'aux parements

des manches. La couleur du corps d'armée ne se remarquait que par le

mince liseré rouge des pattes d'épaules, sur lesquelles s'inscrivait en

rouge le numéro du régiment. Un rang de boutons jaunes fermait la

tunique. Un passepoil rouge et un galon doré de sous-officier bordaient

le collet et les parements.

--Eh bien, murmurait Stich en me tapotant de tous les côtés, il me

semble que ça va!

--Ça va.

--C'est un peu ample, mais vous serez mieux à votre aise. Vous n'allez

pas à la parade, vous allez à la guerre.

Je lui donnai un mark de pourboire, puis j'allai au magasin

d'habillement et à l'armurerie toucher le reste de mon équipement. Je

choisis un casque, recouvert de sa housse en toile verdâtre, une

casquette avec son bandeau rouge et sa cocarde prussienne, un manteau

avec sa patte de drap rouge au collet, une paire de demi-bottes de cuir

jaune, un havresac avec sa marmite individuelle, ses sachets à vivres,

sa toile et ses accessoires de tente, un ceinturon avec ses trois

cartouchières, son étui-musette et son petit bidon, un sabre-baïonnette

avec son fourreau bruni et sa fausse dragonne aux couleurs du bataillon

et de la compagnie, enfin un fusil avec sa lame-chargeur, sa hausse et

son curseur. Tout cela avait pris un certain temps et quand je fus de

retour chez le feldwebel, j'y trouvai Koenig qui m'attendait.

--Et maintenant, _mein lieber_, allons voir le capitaine Kaiserkopf.

Le bureau du capitaine était situé à l'extrémité de l'étage occupé par

notre compagnie. Une sentinelle en tenue de guerre, baïonnette au canon,

en gardait l'entrée. Au passage de Koenig, l'homme rectifia la position

et présenta l'arme. Nous fûmes reçus dans l'antichambre par

l'ordonnance.

--Monsieur le capitaine est-il là?

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Monsieur le capitaine est là,

avec le vice-feldwebel Biertümpel.

Nous pénétrâmes dans une grande pièce qui s'éclairait sur la cour

principale par deux hautes fenêtres à stores verts. Derrière un bureau

de chêne chargé de dossiers, se hérissait, entre une énorme chope de

bière et un revolver de gros calibre, une tête étrange et presque

monstrueuse. Sous la casquette à visière un front proéminent, bossué,

corroyé comme du cuir de botte projetait une paire de formidables

sourcils aux soies épaisses et menaçantes. Le nez se gonflait et

bourgeonnait entre les poches des yeux et les puissants méplats des

joues aux teintes calcinées. Une rude et gigantesque moustache

grisonnante boisait entièrement les lèvres et retombait pesamment autour

du menton bestial. Le col rouge, érigé entre les pattes d'épaules plates

en argent piquées de leurs deux étoiles, soutenait violemment cette

figure énergique et féroce.

Je m'étais figé dans une attitude raide, les talons joints, la main

gantée à la jugulaire du casque, attendant que le capitaine Kaiserkopf

daignât lever les yeux sur moi. Un crayon à la main, il s'occupait à

pointer sur un état d'effectifs des noms que lui défilait la voix

éraillée du vice-feldwebel Biertümpel:

--Schuhmacher, Hans; Müller, Jakob; Petermann, Otto; Schnupf,

Siegfried...

Cela aurait pu durer longtemps ainsi et j'aurais pu l'examiner encore

plus en détail, si, ce qui lui arrivait sans doute à intervalles

rapprochés, il n'avait éprouvé le besoin de boire. Sa main velue se

porta vers l'anse de sa chope, de gros yeux gris de fer se levèrent,

roulèrent un instant sous leurs sourcils énormes et se fixèrent sur moi.

J'en profitai pour m'annoncer:

--_Offiziers-Aspirant Wilfrid Hering!_

Il aperçut en même temps Koenig qui le saluait; il lui tendit deux

doigts, puis, montant sa chope à ses lèvres, il y trempa largement sa

moustache, tandis que Koenig prononçait:

--Monsieur le capitaine, l'aspirant Hering est notre meilleur volontaire

de la classe 1912. C'est un sujet distingué, qui fera honneur au

régiment. Le capitaine Braumüller faisait grand cas de lui.

--Braumüller, Braumüller... grommela le capitaine Kaiserkopf. Ce n'est

pas une raison.

--Ce n'est pas une raison, sans doute, monsieur le capitaine, mais c'est

une indication.

--_Schoen, Schoen._ Voyons ses notes, Biertümpel.

Puis tandis que le vice-feldwebel feuilletait en dossier:

--Belle mine, solide gaillard, formula-t-il en me jaugeant de son oeil

gris. Superbe balafre.

--S'il vous plaît, monsieur le capitaine, croassa le vice-feldwebel en

lui présentant la feuille qui me concernait.

Le capitaine Kaiserkopf y plongea le nez.

--Ah! voyons... _Einjæhrig-Freiwilliger Wilfrid Hering_, c'est bien

ça... octobre 1912... _stimmt_... Tenue, bonne; instruction militaire

bonne; baïonette, passable... Ah! ah! il paraît que vous n'êtes pas fort

sur la baïonnette? _Teufel!_ voilà qui est mauvais, monsieur Hering,

voilà qui est très mauvais! La baïonnette, _Donnerwetter!_ c'est

capital. Comment voulez-vous vous en tirer, si vous n'êtes pas fort sur

la baïonnette? Vous vous ferez embrocher comme un poulet! Voyons la

suite. Vous avez en plusieurs fois des prix de tir; c'est mieux. Vous

avez obtenu les aiguillettes de soie avec glands; _Schoen_. Vous avez

été promu exempt au bout de six mois de service et trois mois plus tard

sous officier surnuméraire. Vous avez subi avec succès votre examen

d'officier de réserve et reçu votre qualification avec la note très

bien; ce n'est pas mal... Mais, _Donnerwetter!_ il y a encore quelque

chose qui ne me satisfait pas, monsieur Hering, pas du tout...

Il engoula une ample rasade, puis continua:

--_Donnerwetter!_ dis-je, il y a encore quelque chose qui ne me

satisfait pas. Vous n'avez pas, monsieur Hering, paraît-il, la voix

assez forte pour pousser convenablement notre hourrah national. Cela,

monsieur Hering, c'est impardonnable. Ne savez-vous pas. _Donnerwetter!_

que le hourrah allemand est avec la baïonnette allemande le moyen le

plus puissant que connaisse notre infanterie pour jeter la terreur dans

les rangs de l'ennemi? Un Allemand qui ne sait pas manoeuvrer proprement

sa baïonnette, ni pousser hardiment son hourrah ne sera jamais qu'un

zéro devant le perfide adversaire. Allons, monsieur Hering, criez après

moi: Hourrah!

Son organe fit trembler les vitres. Je rassemblai mon énergie et hurlai

avec un souffle que je ne me connaissais pas:

--Hourrah!

--Hourrah! nom de Dieu! hourrah!

--Hourrah!

--Cela manque de coffre. Vous ne buvez pas assez de bière, monsieur

Hering.

Je songeai à tout ce que j'avais absorbé peu d'heures auparavant, mais

je n'en répondis pas moins avec subordination:

--J'en boirai davantage, monsieur le capitaine.

Le lieutenant Koenig crut bon à ce moment d'intervenir de nouveau:

--Je vous demande la permission d'ajouter, monsieur le capitaine, que

l'aspirant Hering est le fils du conseiller de commerce Karl Hering, de

la province de Saxe, possesseur de nombreuses fabriques, membre des

conseils d'administration de sociétés importantes, grand propriétaire

foncier, décoré de l'ordre de l'Aigle Rouge et admis à la fréquentation

de la plupart des familles nobles du pays. Le conseiller de commerce

Karl Hering est plusieurs fois millionnaire.

Ce petit discours parut faire une certaine impression sur le capitaine

Kaiserkopf. Son visage renfrogné se détendit visiblement et il proféra

aussi aimablement qu'il lui était possible:

--Je vous félicite, monsieur Hering, d'appartenir à une bonne famille.

Les bonnes familles sont les bonnes familles, chacun sait ça,

_Sacrament!_ et l'Allemagne peut compter sur leur dévouement.

Et se levant solennellement de derrière son bureau,--sa stature me parut

énorme,--il prononça en faisant le salut militaire:

--Aspirant Hering, êtes-vous prêt à verser votre sang pour Sa Majesté

l'Empereur?

Je répondis d'un ton pénétré:

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--Pour la patrie allemande?

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--Pour votre capitaine?

--Je le suis, monsieur le capitaine.

--C'est bien, fit-il en se rasseyant. Je vois en outre que vous avez eu

l'honneur de conduire une demi-section en présence de Sa Majesté, lors

de la dernière manoeuvre impériale. Je ne puis vous donner de

demi-section, car nos cadres sont au grand complet, mais vous

commanderez un groupe: ce sera le cinquième de la troisième section. Et

maintenant, aspirant Hering, allez: n'oubliez pas le hourrah, la

baïonnette... et surtout beaucoup de bière allemande!

L'audience était terminée. Je claquai des talons, bombai le buste et

partis au pas de parade, tandis que le vice-feldwebel Biertümpel

reprenait d'une voix rauque:

--Staufifier, Fritz; Schmidt, Ruprecht; Schmidt, Anastasius...

* * * * *

Koenig me rejoignit dans le corridor. Il avait l'air très satisfait.

--Vous avez de la chance, me dit-il, le capitaine a été charmant pour

vous.

--Diable! fis-je, qu'est-ce que c'est donc quand il n'est pas charmant!

--Je vous répète que vous avez fait bonne impression.

Je compris alors la tactique de Koenig et pourquoi il avait tenu à

assister à ma présentation, pour diriger sans en avoir l'air, et dans le

sens qui pût m'être le plus favorable, cette périlleuse formalité. Je le

remerciai vivement de son amitié.

--Et maintenant, proposai-je, il me semble qu'il serait temps de souper.

Voulez-vous que nous allions au casino!

--Ce serait avec plaisir, fit Koenig, mais depuis trois jours, mon cher,

nous ne pouvons sortir de la caserne. Les officiers supérieurs seuls ont

le droit d'aller en ville. On nous a aménagé une cantine dans la salle

d'honneur des sous-officiers. C'est là que nous allons nous rendre.

En passant, nous entrâmes dans la chambrée numéro 35, qu'occupaient mes

hommes.

--Fixe! cria le plus ancien en apercevant l'officier.

Aussitôt les sept ou huit soldats présents se précipitèrent chacun

devant son armoire et s'immobilisèrent dans la position de front, les

mains au pantalon.

--Combien d'hommes dans cette chambrée? interrogea Koenig.

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. La chambre est occupée par vingt

hommes, dont quinze du groupe cinq de la troisième section et cinq en

supplément.

La chambre, disposée en temps normal pour huit à dix hommes d'un groupe,

contenait une dizaine de lits et autant de paillasses destinées à être

étendues sur le plancher et pour le moment roulées contre le mur. Chaque

armoire servait pour deux hommes.

--Quel est le rôle de service pour demain? demanda Koenig.

--A vos ordres, monsieur le lieutenant.

L'ancien alla se planter devant une affiche de service dactylographiée,

placardée contre le panneau intérieur de la porte, et martela d'une voix

sonore:

--A quatre heures et demi, réveil. A cinq heures, appel et revue de

chaussures, dans la chambrée, passée par le chef de groupe. A six

heures, revue d'effets, dans la chambrée. A sept heures, café. A sept

heures trente, inspection d'armes, dans la salle d'exercice. A neuf

heures, revue de paquetage, dans la chambrée. A dix heures, examen

médical, par le médecin aide-major. A onze heures, revue de compagnie,

dans la cour de l'intendance. A midi trente, dîner. A deux heures, revue

de bataillon, dans la cour principale. A quatre heures, revue de

régiment, dans la cour principale. A six heures, bain. A sept heures,

soupe.

--_Trefflich?_ fit Koenig au terme de cette lecture laborieuse. Voici

monsieur l'aspirant Hering qui a été désigné pour commander votre

groupe. Vous lui obéirez comme à Dieu. J'espère que monsieur le

capitaine n'aura pas à recevoir de plaintes sur la discipline du groupe

cinq.

Automatiquement, toutes les mains présentes s'étaient levées d'un geste

pour le salut militaire.

Je reconnus trois de mes hommes de l'année précédente, les mousquetaires

Schnupf, Maurer et Vogelfænger, et les saluai par leurs noms. Il me

sembla que mes drôles étaient tout contents de ne pas avoir pour les

commander un sous-officier professionnel.

Au sortir de la chambrée 35, nous fûmes surpris par un lointain vacarme

qui paraissait provenir des abords de l'escalier K.

--Que diable est-ce là? fit Koenig.

Nous nous portâmes dans La direction du tumulte. A mesure que nous

approchions, une voix de plus en plus tonitruante se dégageait d'une

bousculade de meubles, de cris d'effroi et de hurlements de douleur. Les

échos en remplissaient le corridor où s'attroupaient déjà des têtes

curieuses. Des mots furieusement vomis commençaient à nous parvenir:

«Salauds! tas d'idiots! cochons!...»

--Je parie que c'est encore ce buffle de Wacht-am-Rhein! grommelait

Koenig.

Devant la chambrée 17, dont la porte était grande ouverte, un spectacle

singulier nous attendait. Au milieu d'une demi-douzaine d'hommes

complètement terrorisés et dont deux, le visage tuméfié, saignaient

lamentablement du nez sur des seaux, se démenait une sorte de fou

furieux, un énorme individu au cou de taureau, au mufle de bête, dont

les yeux apoplectiques, la face vermillonnée et la bouche écumante

présentaient les signes d'un accès de rage au paroxysme.

--Bougres de salauds! vociférait-il inlassablement... Bougres de

salauds! fils de truies thuringiennes!...

Il s'acharnait, pour le moment, de ses deux poings massifs sur un

malheureux mousquetaire qui, sans oser bouger, mais bramant tant qu'il

pouvait, encaissait stoïquement les coups.

--Bougre de triple salaud... Je t'apprendrai, à force de te l'enfoncer

dans les côtes, ton métier de fantassin de Sa Majesté!... Tiens, cochon!

En veux-tu encore, _verdammter Halunke_?... Tiens! tiens!...

Les poings s'abattaient sur la gueule, sur les saillants, sur le crâne

du pauvre diable, qui résonnait comme une boule de bois. Deux filets de

sang dégoulinaient des lèvres et des ecchymoses rouges péchaient le

pourtour des yeux.

--Tiens, _Hundsfott_!... Tiens, charogne!

Celui qui sévissait d'un poing et d'un vocabulaire si énergique n'était

autre, en effet, que le sous-officier Michel Bosch, dit Wacht-am-Rhein,

le plus redouté des gradés de la compagnie.

--Quand vous aurez fini, sous-officier Bosch, fit Koenig d'une voix

blanche, j'aurai à vous dire deux mots.

Bosch, dit Wacht-am-Rhein, s'aperçut alors de la présence du lieutenant.

Mais, sans se démonter, il porta hardiment la main à son calot et

répondit:

--A vos ordres, monsieur le lieutenant. Laissez-moi seulement achever ce

sagouin!... C'est une honte, clama-t-il, de voir comme cette chambrée

est tenue! Regardez, monsieur le lieutenant, l'alignement de ces

sacs!... Et ces lits!... Pas un qui soit à l'ordonnance!... C'est une

véritable écurie!... Quel est le porc qui couche ici? continua-t-il en

se jetant à coups de bottes sur un lit dont il dispersa de tous côtés

les couvertures, les draps, le traversin et la paillasse... Ah! c'est

Rohmann? Il n'est pas là?... Celui-ci, je le rattraperai demain! Je le

ferai pivoter pendant trois heures au soleil avec le peloton de

discipline!... Quant à toi, _ausgespucktes Biest_! fit-il en revenant

sur celui qu'il malmenait à notre entrée, voilà ce qui te revient...

Empoche ça, ordure!

Et détachant son sabre-baïonnette, qu'il leva à deux mains par le

fourreau, il en asséna un coup formidable sur la nuque du fantassin de

Sa Majesté, qui s'abattit sur les genoux en soufflant.

Nous n'en attendîmes pas davantage et quittâmes la chambrée 17 assez

dégoûtés. Quelques instants après, Wacht-am-Rhein nous rejoignait sur le

palier de l'escalier K.

--Je n'ai pas voulu vous blâmer devant vos hommes, fit Koenig, mais je

trouve, Bosch, que vous y allez un peu rudement.

Wacht-am-Rhein partit d'un éclat de rire et répliqua:

--Si ça n'est que ça, monsieur Koenig, remettez-vous. Avec ces

pachydermes-là, il n'y a jamais de casse, et il faut ça pour les

dresser. Ce n'est pas votre système, je sais mais c'est le mien. C'est

aussi celui de tous les bons sous-officiers de carrière. Vous êtes

lieutenant, c'est vrai, mais je suis plus ancien que vous dans le métier

et je connais les hommes. C'est ainsi qu'il faut les mener et non

autrement: à la trique! Plus on tape dessus, plus ils seront aptes

ensuite à taper sur les autres. Voilà comment on fait de bons soldats

prussiens. D'ailleurs, ajouta-t-il plein du sentiment de sa juste cause,

j'ai là-dessus l'assentiment du capitaine Kaiserkopf.

--Je n'en doute pas, fit Koenig. Au reste, là n'est pas la question. Ce

que j'avais à vous dire ne concerne pas la façon dont vous traitez vos

hommes et qui vous regarde. Mais ne savez-vous pas que nous avons reçu

des ordres supérieurs d'avoir à éviter toute cause de bruit dans la

caserne? Or, vous déchaînez un tumulte infernal qui s'entend à un

demi-kilomètre à la ronde!

--Un demi-kilomètre!... Vous exagérez, monsieur Koenig. La voix de mes

hommes ne porte pas si loin. Je ne peux pourtant pas leur commander de

fermer la gueule quand je les étrille! Ce serait de la cruauté.

D'ailleurs ils peuvent bien chanter comme des pourceaux qu'on saigne, on

n'entend rien du dehors. J'ai étudié l'acoustique de la région, _Herr

Leutnant_ on n'entend rien.

--C'est possible, dit Koenig, mais enfin, il y a des ordres.

Contenez-vous.

--Je ferai ce que je pourrai, monsieur Koenig, mais je ne garantis rien.

Si je me contenais par trop, le service en souffrirait. Et le service,

sacré mille millions, le service ayant tout!... C'est tout ce que vous

aviez à me dire?

--C'est tout.

--A vos ordres, _Herr Leutnant_.

Wacht-am-Rhein salua et le bruit de ses bottes s'éloigna dans le

corridor.

--Quelle brute! s'écria Koenig, tandis que nous descendions vers la

cantine. Mais, mon cher, il n'y a rien à faire. Ces gens sont nos

maîtres. Ce sont eux qui tiennent le soldat. Sans eux, pas de

discipline. Les sous officiers sont la force de l'armée allemande, et

nous nous en rendons compte. Il faut en passer par où ils veulent... Je

sais bien qu'il y a les règlements... on a fait quelques exemples...

Tout cela ne signifie rien. En fait, nous sommes impuissants... Et puis,

ajouta-t-il à voix basse, il y a tant d'officiers qui ont une mentalité

de sous-officiers!...

* * * * *

La cantine était pleine de jeunes officiers, quand nous y entrâmes.

Quatre ou cinq capitaines seulement occupaient une table. J'allai

immédiatement claquer des talons devant eux pour leur demander la

permission de rester dans la salle, ce qui me fut accordé d'un signe de

tête. Nous prîmes place, Koenig et moi, en compagnie du lieutenant

Schimmel et de l'ancien volontaire Max Helmuth, promu comme moi à la

dignité d'aspirant. Je fus heureux de les retrouver. Schimmel était

d'ailleurs beaucoup moins sympathique que Koenig; il cultivait le genre

_schneidig_; mais dans sa figure couturée, auprès de laquelle ma balafre

ne devait paraître qu'une modeste écorchure, luisaient des yeux fauves

qui ne manquaient pas d'intelligence.

L'ordonnance servit la bière.

--_Prost!_

--_Prost!_

--_Prost!_

--_Prost!_

--Nous sommes prêts, archi-prêts, déclarait Schimmel. Pourvu que cette

fois-ci soit la bonne! Vont-ils se décider, à Berlin?

Schimmel, qui avait fait des voyages d'espionnage en France, ne cachait

pas son assurance.

--Si je pouvais parler, dire seulement le quart de ce que je sais!...

Vraiment, ce sera drôle!... Croyez-m'en, Koenig. Et ce que je connais

n'est qu'une parcelle, une minime parcelle de notre vaste organisation

en pays ennemi.

--La ligne de leurs forteresses est solide, observa Koenig. Il faudra

sans doute de grands sacrifices...

--Les hommes sont là pour ça.

--Et puis, monsieur le lieutenant, il y a les trouées, fit Helmuth qui

se piquait de stratégie.

--Oui, Charmes, Stenay... Quoi qu'il en soit, messieurs, soyez certains

d'une chose, c'est que nous serons sous les forts de Paris avant que les

Français aient achevé leur mobilisation. C'est même ce qu'il y a

d'ennuyeux pour nous, ajouta-t-il: ce sera si vite fait que notre

avancement risque d'en être singulièrement compromis.

Un peu partout, me sembla-t-il, aux diverses tables, les conversations

flottaient sur le même thème. Du roulis des voix, des verres et des

fourchettes émergeaient des mots plus fortement prononcés: aéroplanes,

poudres, calibres, canons de campagne, artillerie lourde, effectifs,

coupoles, shrapnells, zeppelins. A la table des capitaines, où fumait

une énorme choucroute, une orageuse discussion se déchaînait. Ailleurs

déferlaient des rumeurs politiques, où les noms de _Serbien_ et de

_Russland_ s'élevaient et revenaient sur des vagues de mépris ou de

fureur. J'aperçus le joli lieutenant von Bückling brandissant avec

agitation son monocle, tandis qu'en face de son buste corseté, le

cinglant premier-lieutenant Poppe battait l'air dans une démonstration

qui paraissait géométrique. L'incessante oscillation des têtes qui

mangeaient ou se répondaient crêtait vivement le bleu foncé des tuniques

et le rouge des cols, que rompait par endroits la note grise des

uniformes de guerre arborés déjà par quelques lieutenants. Une forte

odeur de charcuterie montait de toutes parts, pendant qu'entrait par les

fenêtres ouvertes le sourd grondement de la caserne et que, du haut de

sa place d'honneur, dans son pesant cadre doré, un grand portrait de

Bismarck dominait de sa moustache énorme cette scène animée.

--Avec tout ça, qu'allons-nous manger? demanda Koenig en consultant le

menu. Messieurs, on nous offre des côtelettes de porc à la sauce

bordelaise, du boeuf à la mode, du ragoût de veau, du poulet chasseur,

des tournedos portugaise...

--C'est une honte, s'écria Schimmel à cette énumération, de voir combien

de mots étrangers encombrent encore notre langue allemande. En cuisine,

notamment, c'est un véritable scandale. Nous ne manquons pourtant pas

d'excellents termes allemands pour remplacer tous ces intrus. Quand

purgera-t-on nos menus de ces vocables français qui les déshonorent?

--Vous avez raison, fit Koenig en riant. Mais comment, par exemple,

remplaceriez-vous le mot «Kotelett»?

--Par le mot bien allemand de _Rippe_. Une côtelette de porc, c'est une

_Schweinsrippe_.

--Et la sauce bordelaise?

--Rien de plus simple. La sauce bordelaise est une sauce au vin rouge.

Nous dirons donc _Rotweinsauce_.

--Ah! pardon, vous laissez le mot _Sauce_!

--C'est juste. Alors _Rotweintunke_ ou _Rotweinbeiguss_.

--Bravo! applaudîmes-nous.

--Et le boeuf à la mode? demanda Koenig.

--Le boeuf à la mode? Voyons... Que diriez-vous de _Sauerbraten_?

--Ça va, mais c'est moins savoureux qu'en français. Comment vous en

tirerez-vous maintenant avec le ragoût de veau?

Schimmel réfléchit, plissa un instant sa figure ravagée puis accoucha:

--_Brauneingemachtes Kalbfleisch._

--Un peu pénible, jugea Koenig, mais on peut l'accepter.

--Pour le poulet chasseur, continua Schimmel satisfait de son succès, je

vous proposerai ceci: _Huhn mit Edelpilzbeiguss_. Voilà qui me semble

réussi.

--Réussi indiscutablement, approuva Helmuth.

--Quant aux tournedos portugaise... portugaise... Ma foi, c'est plus

difficile! avoua Schimmel embarrassé.

Nous nous mîmes tous quatre à chercher. Le mot «portugaise» contenait

tant de choses qu'il semblait presque intraduisible. Je suggérai

cependant: _Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_, et j'eus le

plaisir de voir ma traduction adoptée à l'unanimité.

--Et voilà, conclut Schimmel avec un geste tranchant, voilà à quoi nos

Herren Professoren devraient bien s'occuper, au lieu de perdre leur

temps à fatiguer nos jeunes gens par l'étude des racines grecques.

--Fort bien, fit Koenig en reprenant le menu qui avait passé

de main en main, mais il s'agit pour le moment de décider ce

que nous allons commander. Sera-ce des _Schweinsrippen mit

Rotweinbeiguss_, du _brauneingemachtes Kalbfleisch_ ou des

_Perlzwiebeln-und-Tomaten-Lendenschnittchen_?

--Pour moi, dit Schimmel, je prendrai simplement une bonne choucroute à

l'allemande.

--Moi aussi, dit Koenig.

--Moi de même, fit Helmuth.

Je ne pus que me rallier à ce choix général, et bientôt une magnifique

choucroute, abondamment garnie de saucisses de Francfort et de jambon de

Westphalie, faisait rivaliser notre table avec celle des capitaines.

--Oui, messieurs, reprit alors le lieutenant Schimmel, je vous disais

qu'il nous faut souhaiter la guerre. Je ne m'occupe pas de politique,

moins encore d'économie politique, et je suppose qu'à ces deux points de

vue la guerre aussi ne pourra que nous valoir des avantages. Je ne me

place qu'au point de vue militaire; mais là je sais bien une chose,

c'est que jamais l'Allemagne n'a été plus prête; et j'en sais bien une

autre, c'est que la France ne l'est pas. J'ignore ce qui se passe du

côté russe; je ne connais de la Russie que ce qu'en dit le _Militær

Wochenblatt_; mais Poppe, qui l'a pratiquée, déclare qu'elle est encore

moins prête que la France. Alors, que risquons-nous?

--Rien, c'est bien clair, dit Helmuth.

--Plusieurs fois déjà, continua Schimmel sans cesser de mâcher sa

choucroute, plusieurs fois nous avons laissé fuir l'occasion. Cinq, si

je compte bien, depuis 1871. La dernière, c'était lors de l'affaire

d'Agadir. Mais nous avions un point faible, qui était l'aviation.

--Votre avis, demanda Koenig, est que notre aviation est maintenant

supérieure à l'aviation française?

--Très supérieure.

--Je parle des aéroplanes, non des dirigeables.

--J'entends bien. Extrêmement supérieure. Ce n'est pas parce qu'ils

exécutent des tours de clown la tête en bas que cela change quoi que ce

soit à la situation. Ces prouesses, militairement, ne signifient rien.

--_Ganz richtig_, approuva Helmuth.

--Aujourd'hui, reprit Schimmel, nous leur damons le pion en tout... En

tout, vous m'entendez bien!... Notre infanterie, vous la connaissez

aussi bien que moi, Koenig. Notre cavalerie, magnifique. Notre

artillerie, splendide. En tout, vous dis-je!... Notre train, notre

génie, nos services de communications, tout est parfait, tout est au

point. Il n'y a plus qu'à marcher.

A l'ouïe de ces propos réconfortants, mon jeune coeur d'Allemand se

soulevait d'enthousiasme et se délectait d'espérance. Je voyais nos

innombrables troupes franchir victorieusement la frontière et se

répandre en pays ennemi. Tout cédait à leur approche, les régiments

s'effondraient, les divisions se disloquaient, les murailles bétonnées

sautaient, les coupoles d'acier volaient en éclats. Successivement les

villes se rendaient et les provinces tombaient. C'était d'abord Nancy,

l'orgueilleuse cité lorraine, avec ses grilles, ses balustres, ses

palais; puis, nos obusiers nous frayant violemment passage, nos armées

envahissaient la Champagne, débordaient sur la Bourgogne, la Brie, le

Valois, coulaient irrésistiblement vers Paris. Troyes, Reims, Soissons

succombaient. L'inondation poursuivait sa marche torrentielle, gagnait

la Normandie au nord, la Beauce au sud, et tandis qu'un ouragan de fer

et de feu noyait et broyait Paris, que la double ceinture des forts

crevait comme une digue impuissante et que, dans une dégringolade

effroyable de poutrelles, de tôles, de fermes, de chevrons, la tour

Eiffel, haute de trois cents mètres, venait s'écraser pitoyablement sur

le sol, de nouveaux flots dégorgeaient inextinguiblement des bondes de

l'est, où Verdun, Toul, Epinal, Belfort ne formaient déjà plus que des

amas de ruines fumantes.

Sans m'abandonner aux perspectives lointaines qu'avait ouvertes devant

moi le juge de district Obercassel, je croyais déjà toucher des yeux cet

avenir si proche qu'en l'espace d'un mois la réalisation en pouvait être

acquise. J'assistais en imagination à l'entrée triomphale de notre armée

de l'Ouest, notre fier Kronprinz à sa tête, dans la capitale française

abattue. J'entendais les puissants appels du _Deutschland, Deutschland

über alles_ rugis par douze musiques de régiment à la fois sur la place

de la Concorde. A Versailles, un nouveau couronnement se préparait.

Amiens, Rouen, Chartres étaient occupés, Orléans enlevé, la Loire

franchie, Bourges saisi, Lyon investi. Partout les populations se

soumettaient et les pantalons rouges fuyaient; les convois de

prisonniers s'acheminaient par milliers sur l'Allemagne. Quelques

semaines encore et le Midi rayonnant s'ouvrait aux pas des cohortes

germaines extasiées. Le sol du Languedoc était foulé; la Provence

huileuse recevait l'empreinte de nos talons. Et par un matin flamboyant,

un escadron de nos hussards, débouchant d'un vallon touffu d'orangers,

découvrait tout à coup la Méditerranée baignée de soleil, tandis que

leurs chevaux, le poitrail haletant et la crinière gonflée, reniflaient

le vent brûlant de l'Afrique.

--Quelle gloire! murmurai-je, emporté par mon rêve.

--Et surtout, dit Koenig, dont la pensée semblait avoir pris un cours

semblable à la mienne, surtout quel bienfait pour le monde!... Nos

moeurs, nos arts, notre science affirmant leur suprématie; notre langue

et notre littérature se conquérant de nouveaux domaines: nos qualités

nationales imposant leur supériorité et démontrant leur valeur: l'ordre,

la discipline, le travail, la ténacité, l'honneur, l'amour du droit et

le respect de la parole jurée; notre bonne foi et notre fidélité

germaniques triomphant de l'intrigue, du mensonge et de l'envie; enfin,

tout l'univers s'élevant à la culture allemande, qui n'est autre,

messieurs, nous pouvons le déclarer sans orgueil, que la culture

elle-même.

Schimmel avait suivi ce petit discours d'un oeil ironique.

--Tout cela, dit-il, mon cher Koenig, est fort beau: mais c'est de

l'idéalisme! Pour moi, si ma philosophie n'est point incapable de

concevoir de si belles choses, elle se contente à moindre compte. Dans

quelques jours, peut-être, s'il plaît à Dieu, nous serons en France.

Nous y serons hors de toute loi, sinon celle de la guerre, exempts de

toute contrainte autre que le succès de nos armes et le bon plaisir du

guerrier. Rien qu'à y songer, je me sens déjà plein de joie et d'ardente

convoitise. Quel pays que la France! Quelles femmes, quels vins, quelles

richesses!... Voilà la réalité, voilà ce qui est appréciable et

tangible... La culture, c'est très bien. Vous la répandrez, je n'en

doute pas, mon cher Koenig, vous et vos pareils. Mais croyez-moi, laissez

cela aux professeurs, qui s'en chargent. Nous autres, nous sommes des

soldats. Nous risquons notre peau, mais nous y trouvons le bénéfice de

compensations immédiates. Pour moi, si, comme je l'espère, je rentre en

France le sabre au clair et à la tête de ma section, je veux bien me

battre, bien tuer, bien manger, bien boire et bien b..... Après quoi, je

m'en f... et je laisse la place aux professeurs... _Prosit!_

Peu à peu Schimmel avait élevé la voix et quand, parvenu au bout de son

couplet, il eut haussé victorieusement son verre, de sonores hourras

partirent des tables voisines.

--Bravo!... _Hoch_ Schimmel!... Voilà qui est parler! criait-on de

divers côtés.

Le premier-lieutenant Poppe se dérangea pour venir lui serrer la main,

et la table des capitaines elle-même fut secouée d'un frémissement

joyeux.

Les échos de cette animation générale ne s'étaient pas encore calmés,

que la porte de la salle s'ouvrit. Elle livra passage au major von

Nippenburg, qu'accompagnait le capitaine Kaiserkopf. Tout le monde se

leva.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, replet et rose, sans un

poil sur la nuque, non plus que sous le busc de son nez d'épervier.

Ganté, sanglé, la casquette profondément enfoncée sur le crâne, la

torsade à deux brins aux épaules, la cravache sous l'aisselle et les

jambes arquées par l'exercice du cheval, il avait l'air tout à la fois

burlesque et matamore. Auprès de lui, le capitaine Kaiserkopf paraissait

un colosse.

--Bonsoir, messieurs, dit-il. Je vous en prie, reprenez place.

Il circulait de table en table, saluant aimablement du geste.

--Vous n'êtes pas très commodément installés... Vous êtes à l'étroit,

messieurs... Vous regrettez votre casino...

--D'autant plus, fit la grosse voix de Kaiserkopf, que ces bougres de

sous-officiers nous font ici à côté un sabbat... _Potztausend!_

Cette observation déchaîna une franche hilarité. Le fait est que les

sous-officiers du régiment, qui avaient leur cantine dans la salle

voisine, ne se gênaient guère pour procéder à leur vacarme habituel,

dont, chaque fois que la porte s'ouvrait, nous percevions les éclats et

le grossier tintamarre.

--Que voulez-vous, messieurs... poursuivait le major. A la guerre comme

à la guerre!

A peine avait-il laissé choir ces mots qu'un vif émoi s'emparait des

assistants. Des officiers se précipitaient:

--La guerre!... Vous avez dit la guerre, monsieur le commandant?...

Est-ce la guerre?...

Assailli de la sorte, le major ne vit d'autre ressource que de lever au

plafond ses bras courts.

--Je vous en prie, messieurs, chevrota-t-il, calmez-vous... Je n'ai pas

dit la guerre... Si j'ai dit la guerre, c'était sans y prendre garde,

dans l'emploi d'une expression usuelle à laquelle je n'attachais pas

d'autre importance... Je ne sais rien, messieurs... Je vous assure que

j'ignore tout... Comme vous, j'attends... Calmez-vous, messieurs, je

vous en supplie...

--Calmez-vous donc, nom de Dieu! tonitrua le capitaine Kaiserkopf. Le

major von Nippenburg vous dit qu'il ne sait rien: c'est qu'il ne sait

rien.

Cette injonction eut raison du tumulte. Que le major von Nippenburg sût

quelque chose qu'il ne voulût pas dire ou que vraiment il ne sût rien,

le résultat en était le même et la conséquence identique: la patience.

Ce fut le moment de me lever de nouveau, de faire trois pas à la

rencontre du major qui s'avançait vers notre table et de me présenter à

lui. Il voulut bien me reconnaître, m'adressa plusieurs questions et me

demanda des nouvelles de mon père. Cet accueil ne manqua pas

d'impressionner le capitaine Kaiserkopf.

--_Gewiss_, fit celui-ci, je crois que nous pouvons compter sur ce jeune

gaillard. J'ai vu ses notes, qui sont bonnes, et je lui ai confié le

cinquième groupe de la troisième section.

--Montrez-vous digne de cette confiance, monsieur Hering, me dit le

major, et nous pourrons, je l'espère, avant qu'il soit longtemps, vous

octroyer le porte-épée.

Il s'informa du bagage des officiers dont le lieutenant Koenig avait été

chargé.

--Tout est en règle, monsieur le commandant; le train n'a plus qu'à

enlever.

--Bien, bien, très bien... Je vois que l'esprit est excellent, fit-il en

explorant de nouveau du regard la salle rumorante. Je suis très

satisfait...

Puis, après nous avoir encore adressé un petit salut de la main, il se

dirigea vers la table des capitaines, y prit place et, les ordonnances

accourues, après s'être longuement concerté avec son acolyte, commanda

un punch.

--C'est un malin, murmura Schimmel; il se rend populaire. Ce n'est pas

le major von Putz, du premier bataillon, qui en ferait autant. Tous les

supérieurs sont en ville, au Fürstenhof, au Theatergarten ou chez le

général, tandis que nous moisissons ici à ne rien savoir.

Pour moi, je ne me sentais aucunement moisir. Très content de moi-même

et des égards que je m'étais vu témoigner, heureux de me trouver dans

cette atmosphère militaire et dans la compagnie de ces officiers

distingués, je ne demandais qu'à jouir de ma situation présente, en

attendant tranquillement les événements. Je m'enquérais de ce qu'étaient

devenus ceux de mes anciens camarades que je n'avais pas revus,

l'enseigne Wollenberg, l'exempt Lothar, le volontaire Otto Fuchs et le

baron Hildebrand von Waldkatzenbach. On m'informait alors que Wollenberg

était parti avec l'active, ainsi que l'exempt Lothar, nommé

sous-officier, tandis que Fuchs, non encore mobilisé, était désigné pour

le bataillon de dépôt. Quant au baron Hildebrand von Waldkatzenbach, qui

avait raté l'examen d'officier de réserve, son rang d'aspirant, à ce que

m'apprenait Helmuth, avait cependant fini par lui être concédé sur

l'intervention d'une princesse appartenant à une famille souveraine.

Nous ne tarderions pas à le revoir parmi nous.

Tout cela me ravissait d'aise. Halle et son université étaient bien

loin. Je me sentais militaire dans l'âme, et je me demandais déjà si je

n'avais pas menti à ma vocation, si je n'aurais pas dû, comme

Wollenberg, arborer la cocarde de l'enseigne, plutôt que de coiffer la

casquette orange du corps d'étudiants de Teutonia.

Au reste, le bruit croissant et la mêlée dissonante où la forte voix du

capitaine Kaiserkopf grondait sans effort comme une basse persistante,

la fumée des pipes et des cigares, le brandissement des chopes, le

scintillement des liqueurs conféraient de plus en plus à cette réunion

le caractère d'une vaste kneipe. Un bourdonnement continu provenait de

la salle des sous-officiers, gonflé d'échos de disputes et de

braillements de chants. De temps en temps la porte s'ouvrait, un

officier entrait ou sortait, et le charivari devenait alors énorme.

Dominant toutes les autres, une voix avinée, où l'on ne pouvait

reconnaître que celle du sous-officier Michel Bosch, gueulait:

_Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein!

Wer will des Stromes Hüter sein?

Lieb Vaterland, magst ruhig sein:

Fest steht und treu die Wacht am Rhein!_

Puis la porte se refermait, le tapage s'assourdissait et le brouhaha des

officiers reprenait le dessus.

Il était près de minuit et j'avais beaucoup bu. Mon cerveau commençait à

se brouiller, mes yeux à se fermer; je ne les maintenais ouverts qu'à la

force d'une volonté fléchissante.

_Zum Rhein, zum Rhein, zum deutschen Rhein..._

Le beuglement de Wacht-am-Rhein me réveillait en sursaut.

--Allons, Hering!... Moi, fit Koenig, je vais me coucher. Demain réveil à

quatre heures et demie!

Je me levai lourdement pour le suivre. Il me sembla que je titubais.

Quelques minutes plus tard, j'avais regagné mon logement et, déshabillé

aussi rapidement que me le permettaient mes gestes vagues, je me jetais

avec délice sur le lit du feldwebel Schlapps et sous ses photographies

de femmes, tandis que, dans la chaleur de la nuit et le ronflement de

la caserne endormie, me parvenait encore, par la fenêtre entr'ouverte,

une lointaine et confuse clameur, que perçait comme une vrille le

refrain belliqueux:

_Fest steht und treu die Wacht am Rhein,

Fest steht und treu die Wacht, die Wa-a-acht a-a-am Rhei-ei-ein!..._

Nach Paris! Roman · 第 14 / 34 题