Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre à Blois, il remarqua,
non sans mécontentement, que son escorte comprenait les seigneurs
catholiques les plus enragés contre les huguenots.
De ce nombre était le duc de Guise, plus brillant, plus souriant que
jamais. Le maréchal de Damville faisait aussi partie de l'escorte
royale. La veille du départ, Henri avait fait venir son intendant--son
âme damnée--, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long entretien
relatif aux prisonnières de la rue de la Hache.
--Tu m'en réponds sur ta tête, avait conclu le maréchal. Dans peu de
temps, bien des choses seront arrangées. Et alors le roi fera un peu ce
que voudrai. Mon matamore de frère ira pourrir dans quelque Bastille.
D'ici là, prudence, et veille nuit et jour. A propos, ajouta
négligemment Damville, il y a, dans les caves de mon hôtel, un cadavre
dont il sera bon de se débarrasser.
--Le cadavre de l'enragé spadassin, fit Gilles. C'est bien simple,
monseigneur. Nous le sortirons de là par une nuit obscure et nous irons
le confier à la Seine.
Il en résulta que, quelques jours après le départ de la cour pour les
conférences de Blois, maître Gilles appela son neveu Gillot.
--Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce soir débarrasser les
caves de l'hôtel du cadavre qui achève d'y pourrir.
La physionomie de Gillot s'éclaircit à l'instant même.
--Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le damné Pardaillan, je
suis votre homme!
--En route! fit l'oncle.
--En route! répéta le neveu, brandissant un couteau.
Alors Gilles ceignit une lourde épée qu'il avait décrochée d'une
panoplie de son maître. Il passa deux pistolets à sa ceinture et
remplaça son bonnet par un casque.
Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il y avait une petite
charrette. Gillot attacha un âne à la charrette.
--Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la lui attacherons au
cou avec une bonne pierre...
Ces préparatifs achevés, ils se mirent en route, l'oncle marchant
en avant l'épée d'une main, la lanterne de l'autre, le neveu venait
derrière, traînant l'âne par la bride. Ils arrivèrent sans encombre à
l'hôtel de Mesmes, firent entrer l'âne et la charrette dans la cour,
barricadèrent la porte et se rendirent tout droit à l'office, où, d'un
grand coup de vin, ils se remirent de leurs émotions.
L'heure était venue d'exécuter la deuxième partie de l'expédition.
Minuit sonna au temple tout proche. Gillot se signa, et Gilles saisit
les clefs de la cave. Devant la porte de la cave, ils s'arrêtèrent un
moment. Puis l'intendant poussa les verrous extérieurs, donna deux tours
de clef, et la porte s'entrebâilla. L'intendant, d'un coup de pied,
poussa la porte. Mais elle résista.
--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot.
--Imbécile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est barricadé lorsqu'on
l'a poursuivi et traqué. Allons, il s'agit de démolir tout cela!
L'oeuvre de démolition commença aussitôt. Au bout d'une heure de
travail, le passage se trouva libre, la porte s'ouvrit toute grande,
ils descendirent l'escalier, Gilles toujours en avant, sa lanterne à
la main. Il était d'ailleurs si assuré maintenant qu'il n'avait plus
affaire qu'à un cadavre, qu'il avait dédaigné de descendre avec l'épée.
Gillot le suivait pas à pas, son couteau à la main.
La cave était vaste et se composait de plusieurs compartiments; il
y avait des coins et des recoins, des trous sombres derrière des
futailles: l'exploration commença... Dans un coin du troisième
compartiment, Gilles se baissa tout à coup avec un cri étouffé:
--Des ossements! s'écria-t-il.
--Les rats l'ont rongé!
--Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme!
Les ossements étudiés, les deux nocturnes visiteurs se regardèrent avec
stupéfaction.
--Des os de jambons, fit l'oncle.
--Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant non loin de là une
montagne de flacons décapités.
--Le misérable, avant de mourir, a bien mangé et bien bu!...
La recherche recommença plus acharnée. Au bout de deux heures, la cave
avait été explorée jusque dans ses recoins les plus cachés: il fut
évident que le cadavre de Pardaillan n'y était plus.
--Voilà qui est étrange, murmura Gilles.
--J'en reviens à mon dire, fit Gillot: les rats l'ont mangé! seulement,
ils n'ont même pas laissé les os.
--Imbécile! dit l'oncle.
C'était son mot favori quand il parlait à son neveu. Cependant, force
lui fut de se rendre à l'explication de Gillot, En effet, une nouvelle
perquisition demeura sans résultat, et il était certain que Pardaillan
n'avait pu s'évader.
--Après tout, dit-il, cela nous évitera la peine d'aller Jusqu'à la
Seine.
N'ayant plus rien à faire dans la cave, l'oncle et le neveu reprirent le
chemin de l'escalier. En mettant le pied sur la première marche, Gilles
leva machinalement les yeux vers la porte qu'il avait laissée grande
ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte était fermée.
En quelques bonds, il l'atteignit, poussé par l'espoir que peut-être
il l'avait lui-même poussée par mégarde. Et là, il constata que non
seulement elle était poussée, mais encore qu'elle était fermée à double
tour!...
--Que se passe-t-il? demanda Gillot.
--Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enfermés!...
Gillot demeura hébété, secoué d'un tremblement convulsif... A ce moment,
un strident éclat de rire retentit derrière la porte fermée.
Et les cheveux de Gillot se hérissèrent sur sa tête! Car, cette voix, il
la reconnaissait!
C'était le vieux Pardaillan qui venait de pousser cet éclat de rire.
Nous l'avons laissé au moment où, n'ayant plus qu'un jambon pour toute
provision, il entrevoyait avec horreur le supplice de la famine comme le
terme fatal de sa carrière d'aventures. Lorsque ce dernier jambon fut
épuisé, lorsqu'après avoir une centième fois fouillé la cave dans tous
les sens Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait plus qu'à
mourir, il prit une résolution:
Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et, au moment où les
souffrances de la faim deviendraient pressantes, eh bien, il échapperait
à la torture par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait.
Couché près de son tas de bouteilles, il y avait sans doute plusieurs
heures qu'il n'avait mangé et se demandait s'il ne valait pas mieux
se tuer tout de suite. Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit
derrière la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha, haletant, de
l'escalier, et écouta...
Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut de la peine à
retenir un cri. Il se dissimula dans un coin au pied de l'escalier;
Gilles et Gillot passèrent à deux pas de lui.
Il attendit qu'ils se fussent enfoncés dans le fond de la cave. Alors il
n'eut qu'à remonter, et tranquillement, il ferma la porte. Son premier
mouvement fut alors de détaler, mais, s'étant convaincu que l'hôtel
était parfaitement désert, la curiosité le prit de savoir ce que
diraient les deux fossoyeurs improvisés.
Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de la porte, une fois
leur perquisition terminée. Et, satisfait de l'adieu qu'il leur jeta
sous forme d'un éclat de rire et d'une menace, il s'éloigna.
Le vieux routier, bien qu'il eût habité peu de temps l'hôtel, le
connaissait pourtant de fond en comble. Rendu à la liberté par le tour
de passe-passe auquel nous venons d'assister, il se rendit directement
à l'office, alluma un flambeau, visita les armoires et commença par se
réconforter de quelques victuailles oubliées. Alors il chercha les clefs
des appartements et, les ayant trouvées, il se mit à visiter l'hôtel.
Il parvint dans une grande salle où se trouvait un grand miroir. Il en
profita pour s'inspecter de la tête aux pieds et constata qu'il était
à faire peur. Il n'avait plus de chapeau, ses vêtements étaient en
lambeaux, tachés de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus d'épée.
D'ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées, et, sauf une cicatrice
rougeâtre au nez, son visage était à peu près intact.
--Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan.
Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du maréchal; il avisa une
haute armoire ventrue à laquelle il essaya toutes ses clefs. A force de
fouiller la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la faire
sauter.
--Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre!
Elle était remplie de linge et de vêtements. Il procéda alors à une
toilette complète dont il avait le plus grand besoin. Quand il fut
somptueusement habillé, il prit à une panoplie une solide rapière.
En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet écarté, où il
tomba en arrêt devant un coffre armé de trois serrures. Au bout d'une
heure de travail, les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrit le
coffre et demeura ébloui: il était plein d'or et d'argent; il y avait là
tout un trésor.
--Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai donc pas cet
or qui est à M. de Damville. Très bien. Mais M. de Damville me doit une
indemnité de guerre que j'estime à trois mille livres.
A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait dans le
coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de cuir des trois mille livres
qu'il avait comptées en pièces d'or, il referma soigneusement le coffre,
puis le cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes. Et ainsi
habillé de neuf des pieds à la tête, une bonne épée au côté, la ceinture
garnie, il se dirigea d'un pas léger vers la grande porte de l'hôtel.
Il se rendit à l'auberge de la Devinière, où il interrogea maître Landry
qui lui apprit que la cour était à Blois,
--Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, monsieur, de vous
féliciter du bien qui vous arrive; je vois, au superbe costume que vous
portez, que vos affaires sont en bon train.
--En effet, maître Landry; je viens de faire un petit voyage... Ce petit
voyage m'a enrichi, ce qui va me permettre de régler le vieux compte que
nous avons ensemble.
--Ah! monsieur, s'écria Landry, j'ai toujours dit que vous étiez un
parfait galant homme.
--Ah! misérable! s'écria soudain le vieux routier. Tu vas payer cher ta
trahison!
Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux ronds de surprise,
tandis que Pardaillan, repoussant la table à laquelle il était assis,
s'élançait au-dehors comme un forcené.
Qu'était-il donc arrivé à Pardaillan? il avait vu passer, devant la
Devinière, Orthès d'Aspremont à qui, non sans raison, il attribuait sa
dispute avec le maréchal.
C'était bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa blessure ne lui ayant
pas permis de suivre Damville. Malheureusement, il paraît que d'Aspremont
était pressé; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan
arriva au coin de rue où il l'avait vu tourner, son adversaire avait
disparu. Tout maugréant, il prit le chemin de l'hôtel de Montmorency.
--Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au chevalier! songeait-il. Ces
Montmorency sont une mauvaise race. Je viens d'en avoir une nouvelle
preuve avec Henri François est-il meilleur?...
Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l'hôtel Montmorency son
fils qui le serra dans ses bras.
--Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le chevalier.
--Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. Mais, toi-même, mon
cher chevalier, que t'est-il donc arrivé?
--A moi, monsieur?... mais rien que je sache.
--Cependant tu as la mine d'un moine qui, par hasard, aurait réellement
fait carême. Tu es pâle, tu es triste...
--Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, je vous dirai la
mienne après.
Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son aventure point par
point.
--En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et Gillot sont
maintenant à votre place?
--Avec cette différence que, si je me suis nourri de jambons, ils en
seront réduits à se nourrir des os que je leur ai laissés.
Le chevalier ne put s'empêcher de rire.
--Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier.
--Mon père, vous savez bien ce qui m'attriste.
--Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles ne sont donc pas
retrouvées?
--Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi, nous avons en vain fouillé
tout Paris... J'ai voulu alors quitter le maréchal, et, ne vous voyant
plus, m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni l'autre...
--Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas!
--Que vous arrive-t-il, mon père?
--J'ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan.
--Quoi! Qu'avez-vous trouvé!...
--Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir, ce qui revient au
même!
--Mon père, prenez garde de me donner une fausse joie qui me tuerait!
--Je te dis que j'ai trouvé, corbacque! Partons!...
--Partons, mon père! fit le chevalier avec une hâte fébrile.
En route le vieux Pardaillan s'expliqua.
--Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent tes deux princesses
au bois dormant. Et, cet homme, c'est le damné intendant de Damville,
celui qui sait tous les secrets du maître.
--Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon père!
Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à l'hôtel de Mesmes,
ils y entrèrent par le jardin. Quelques instants plus tard, ils étaient
devant la porte de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux
routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt, et se mit à
écouter. Sans doute, de l'intérieur, Gilles et Gillot avaient entendu
les pas, car à peine Pardaillan et son fils se furent-ils arrêtés devant
la porte qu'une voix lamentable leur parvint:
--Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous soyez!...
--Qui êtes-vous? demanda le vieux routier.
--Je suis maître Gilles, l'intendant de Mgr de Damville. Nous avons été
enfermés dans cette cave par un misérable, un homme de sac et de corde,
un truand...
--Assez! Assez, maître Gilles! s'écria Pardaillan qui éclata de rire.
--Le damné Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant la voix de
celui qu'il avait voulu enterrer.
--Lui-même, mon digne intendant! Maître Gilles, écoutez-moi bien.
--Je vous écoute, monsieur! haleta l'intendant.
--J'ai eu pitié de vous... et c'est pour cela que je reviens. Je me suis
dit qu'il serait indigne d'un chrétien de vous laisser, ici, mourir
lentement de faim... Alors, je viens pour vous pendre!...
--Miséricorde! Vous me voulez pendre!
On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan ouvrit la porte.
Et, dans l'obscurité, il aperçut Gilles, à genoux sur l'une des marches
de l'escalier; il était livide, hideux.
--Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette porte; armez vos
pistolets; et, si l'un de ces deux misérables fait mine de vouloir
sortir, tuez-le sans pitié.
--Grâce, monseigneur, gémit l'intendant.
--Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais un moyen de sauver
ta vie?
--Oh! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec désespoir: tout ce
que vous voudrez, tout! demandez-moi ce que j'ai pu entasser d'or et
d'argent depuis que je vis.
--Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.
--Quoi alors? Dites! Parlez!
--Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et même tu pourras t'en
aller d'ici, à une seule condition... Tu me diras où ton maître le
maréchal a conduit la dame de Piennes et sa fille...
Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.
--Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que vous voulez savoir pour
me donner vie sauve?
--Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte.
Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles, qui grelottait et
claquait des dents, se raidit et n'eut plus un frémissement. D'une voix
ferme, il dit:
--Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas!
--Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan. Ce vieux est
superbe! Dommage que je sois forcé de le tuer!
Il tira sa dague et, de sa même voix glaciale, il dit:
--Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais je vais te tuer d'un
seul coup, au coeur, si tu ne parles...
--Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en déchirant son pourpoint d'un
coup violent. Seulement, si le désir d'un mourant vous est sacré, je
vous supplie de dire à Mgr de Damville que je suis mort pour lui...
Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d'étonnement.
--Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une voix qui grelottait.
Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait de derrière une
futaille.
--N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne oncle d'abord,
toi ensuite.
--Je le sais, fit Gillot, tout blême, et, pour me sauver, je vais vous
proposer un marché. Je sais où se trouvent les deux personnes que vous
cherchez...
--Il ment! gronda le vieillard qui, se débarrassant de l'étreinte de
Pardaillan, se précipita sur son neveu.
Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que déjà Pardaillan l'avait
saisi à la gorge et le remettait au chevalier.
--Parle! dit-il alors à Gillot.
--Il ne sait rien! Il ment! vociféra Gilles.
--Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait de l'aplomb.
Le jour où j'ai reçu l'ordre de préparer la voiture, et où j'ai eu
précisément affaire à ce digne jeune homme que voici, toutes ces
manigances m'ont mis la cervelle à l'envers; et, à dix heures, j'ai
suivi l'expédition. Je sais où la voiture s'est arrêtée, et je m'offre
d'y conduire ces messieurs...
--Où est-ce? palpita le chevalier.
--Rue de la Hache! fit Gillot.
--Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupéfait, à l'esprit de qui
l'image d'Alice de Lux se présenta aussitôt.
Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans la rue. Il était
impossible que la fiancée de Marillac eût de pareilles accointances avec
le duc de Damville!
--Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact?
--Tais-toi! Tais-toi, infâme! hurlait le vieux Gilles.
--Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle fait le coin de la
rue Traversine: elle a un jardin, et il y a une porte verte à ce jardin.
Le cri de rage que poussa l'intendant eût suffi pour démontrer que
Gillot venait de dire la vérité.
--Courons! s'écria le vieux Pardaillan.
Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle.
Il songeait qu'il s'était présenté à diverses reprises dans la maison de
la rue de la Hache et qu'il avait toujours trouvé porte close depuis son
entretien avec Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystère cachait
la vie d'Alice et quel malheur pour Déodat allait sortir de ce mystère.
--Allons! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l'interrogeant !... si je
la retrouve!
Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, mais il s'apprêta à
suivre son fils.
--Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il à Gilles et à Gillot.
Allez vous faire pendre ailleurs!
--Hélas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant.
--Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier. Rassurez-vous, je
vous promets d'informer le maréchal de Damville de la belle résistance
que vous avez faite.
Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans doute, il ne tenait
pas à se retrouver seul à seul avec son oncle. Gilles s'était assis sur
un billot et, la tête dans les mains, réfléchissait à son triste
sort. Les deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations et
sortirent de l'hôtel pour se rendre aussitôt rue de la Hache.
--Qui peut bien demeurer dans la maison à porte verte? demanda le vieux
routier. Sans doute quelque officier de Damville qui s'est retranché là
avec une petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre la
nuit.
Le chevalier eut un instant d'hésitation, puis il dit:
--Mon père, je crois qu'en cette affaire il faut que j'agisse seul...
--Ah ça! tu connais donc la maison?
--Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle soit inhabitée... en
ce moment.
--Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement qu'il y a là un
secret.
--Qui n'est pas à moi! C'est le secret d'un ami que j'aime comme un
frère...
--Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y a pas de danger?
--Aucun danger, mon père.
--Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue.
--Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on. Et, si on
s'aperçoit que quelqu'un peut intervenir, cela suffirait sans doute pour
que la porte ne soit pas ouverte.
--Je vais donc t'attendre... où cela?
--Mais, mon père, vous pouvez m'attendre chez Catho!
--Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais au fond de la
cave?
--Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle a installé, rue
Tiquetonne, un nouveau cabaret.
--Qui s'appelle?
--L'Auberge des deux morts qui parlent.
--Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!... Je
l'épouserai, chevalier!
Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent; le chevalier
continuant son chemin vers la rue de la Hache, le vieux routier
s'acheminant vers le nouveau cabaret de Catho pour y attendre son fils
en dégustant une pinte d'hypocras.
Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une devanture et une
enseigne toutes neuves. C'était l'Auberge des deux morts qui parlent.
Seulement, pour corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop
macabre, Catho avait fait peindre deux noirs... deux Maures qui étaient
censés tenir conversation en agitant leurs gobelets. Pendant que le
vieux Pardaillan admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le
chevalier approchait de la maison à la porte verte. Tout de suite, il
remarqua que les contrevents étaient soigneusement rabattus sur les
fenêtres, comme si la maison eût été inhabitée. Le coeur battant, il
heurta le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse.
Mais, cette fois, le chevalier était décidé à savoir ce qui se passait
derrière ces murs et à savoir ce qu'il y avait dans ce silence et
ce mystère. Alors, il jeta un coup d'oeil à droite et à gauche pour
s'assurer qu'aucun voisin ne l'épiait, puis, s'élançant d'un bond, il
atteignit la crête du mur de bordure. Alors il se hissa à la force
du poignet et sauta dans le jardin, et marcha droit à la porte de la
maison, décidé à faire sauter la serrure. Au moment où il y arrivait,
cette porte s'entrouvrit et, dans la pénombre, une forme blanche apparut
à Pardaillan. C'était Alice de Lux!
Comme elle était changée! Comme elle était pâle! Et comme sa voix parut
rauque, presque dure, lorsqu'elle dit:
--Hâtez-vous d'entrer puisque vous forcez ma porte!
Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans cette pièce où
Marillac l'avait présenté. Elle demeura debout. Elle ne lui offrit pas
de siège.
--Pourquoi me persécutez-vous ainsi? dit-elle.
--Madame, dit le chevalier en se remettant de l'émotion qui
l'étreignait, votre accueil étrange m'aurait déjà chassé de cette
demeure, si un puissant intérêt...
--Un mot seulement: venez-vous de sa part?...
--Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé par le comte de
Marillac?
--Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant, ce ne peut être que
lui qui vous envoie. Il a vu la reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la
reine a parlé! La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que je
suis! Il sait!
--Madame, s'écria Pardaillan, vous commettez une affreuse erreur; ce
n'est pas le comte de Marillac qui m'envoie!
Alice de Lux, qui était blanche comme une morte, rougit légèrement, puis
devint livide.
--Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle. Qu'ai-je dit?
Insensée!...
Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier s'agenouilla:
--Madame, dit Pardaillan d'une voix si mâle et si douce qu'elle semblait
l'accent idéal de la franchise et de la pitié, madame, je vous supplie
de croire que j'ai déjà oublié les paroles échappées à votre délire! Ce
que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez à mon ami!
--Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a long-temps que je souffre
seule, toute seule avec moi-même!
Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il était venu! Il se
releva, saisit les deux mains d'Alice, l'attira à lui, la prit dans ses
bras, et ses lèvres, doucement, se posèrent sur les cheveux parfumés de
la jeune femme.
Et, tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel qu'Alice ne se
rappelait avoir jamais éprouvé pareille impression d'apaisement et de
douceur.
--Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas de retour à Paris?
--Non, madame.
--Et, fit-elle avec hésitation, vous n'en avez reçu aucune nouvelle?
Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce qu'il pense?
--Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout le monde sait à Paris
que la reine de Navarre est à Blois, en conférence avec le roi de
France. Il est donc certain que le comte se trouve à Blois, depuis plus
de quinze jours.
--Quinze jours!...
--Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme le comte, de Blois à
Paris, il y a quatre journées de marche.
Un éclair de joie puissante parut dans les yeux d'Alice. Avec son tact
ordinaire, le chevalier ne tirait aucune conclusion de ce qu'il venait
de dire. Mais cette conclusion s'imposait d'elle-même à l'esprit
d'Alice:
--Si la reine de Navarre m'avait dénoncée, il serait ici depuis
longtemps!
Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret n'avait pas parlé.
Alice redevint la charmante maîtresse de maison qu'elle était. Sur son
appel, la vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements, des
confitures, selon la mode. Mais Pardaillan ne voulut goûter à aucune des
douceurs qu'elle lui présenta.
--Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrivée à se rendre maîtresse de
sa propre émotion, me pardonnerez-vous jamais la façon indigne dont je
vous ai accueilli... j'étais folle...
--Ne pensons plus à cela, madame. Et, puisque vous me traitez en ami,
puis-je vous demander un sacrifice?
--Quel qu'il soit, je suis prête!
--Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant, supposez, madame, que le
comte, votre fiancé, soit détenu prisonnier chez moi... et supposez que
vous veniez me demander sa liberté!... Ah! madame, à votre agitation,
je vois que vous m'avez compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que
vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu'à rendre la liberté
à Jeanne de Piennes et à sa fille?
A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait plus bouleversée.
--Vous aimez Loïse... Loïse de Montmorency...
--Oui, madame!
--Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout ce qui m'approche est
flétri!...
--Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?...
--Loïse et sa mère ne sont plus ici!... Elles ne sont plus ici, depuis
le lendemain du jour où vous m'avez annoncé que le comte de Marillac
allait voir la reine de Navarre.
--Damville les a reprises! gronda le chevalier... Oh! cet homme se
cache! Mais, dusse-je parcourir la France, je mettrai la main sur lui!
Et alors...
--Non, chevalier! Le maréchal ne les a pas reprises. C'est moi qui leur
ai rendu la liberté...
--Libres! Elles sont libres!...
--Lorsque je me suis vue condamnée lorsque j'ai compris que mon noble
fiancé allait me maudire ah! chevalier, quel horrible enchevêtrement de
malheur dans ma vie!... je n'avais plus à redouter les révélations dont
Damville me menaçait, puisque ces révélations, la reine de Navarre
les faisait elle-même!... Je monte chez les prisonnières... Je leur
dis:--Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait allez... vous êtes
libres!... Et voici que si ce funeste accès de générosité ne m'était pas
venu Loïse sortirait maintenant d'ici, emmenée par vous qui l'aimez! Ah!
oui, je suis maudite!
Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement le chevalier. C'est déjà
une joie immense pour moi de savoir que Loïse n'est plus au pouvoir du
damné maréchal... Mais ne vous ont-elles pas dit où elles comptaient se
retirer?
--Hélas! j'étais si bouleversée que je n'ai même pas songé à le leur
demander...
Il y eut un moment de silence.
--Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question... Rassurez-vous,
madame, elle m'est toute personnelle... Vous avez dû parfois vous
entretenir avec elles?...
--Deux ou trois fois seulement.
--Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances... ou d'autres...
enfin, tenez, madame, je veux savoir si jamais mon nom a été prononcé
par Loïse...
--Jamais, dit Alice.
Un nuage passa sur le front du jeune homme.
--Pourquoi aurait-elle parlé de moi? songea-t-il, elle m'a oublié depuis
longtemps... Et pourtant c'est bien moi qu'elle appela à son secours, le
matin où je fus arrêté.
Pardaillan n'avait plus rien à faire chez Alice de Lux. Il prit donc
congé. Mais la jeune femme le supplia de la revenir voir. Il promit.
Cette infortunée lui inspirait un profond intérêt.
En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan se rendit rue
Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent.