JEANNE D'ALBRET

Au moment où le comte de Marillac se mit en route pour accomplir la

mission de confiance que lui avait donnée Catherine, la reine de Navarre

se trouvait à La Rochelle, place forte considérée par les réformés comme

le meilleur de leurs refuges.

Jeanne d'Albret avait concentré là les forces dont elle disposait. Elle

avait imaginé un plan aussi simple que hardi, et qui comportait deux

actions simultanées.

Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle tout ce qu'il y

avait de protestants en France décidés à risquer un grand coup pour

conquérir la liberté de conscience.

Une fois cette armée réunie et organisée, elle en prendrait le

commandement elle-même et marcherait droit sur Paris.

Telle était la première action du plan.

La deuxième consistait à tenter, dans l'intérieur même de Paris, un coup

de main qui devait coïncider avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur

les hauteurs de Montmartre par où elle comptait attaquer.

Ce coup de main, c'était l'enlèvement du roi Charles IX que l'on eût

transporté au camp des réformés.

Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre les devants, s'installer

dans Paris et y préparer l'enlèvement.

Telle était la deuxième action du plan.

La résultante de ces deux combinaisons, la voici:

Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de Paris avec une armée forte

d'environ quinze mille fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A

un signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri de Béarn, suivi de

Condé et de Coligny, montait à cheval; quatre cents huguenots parisiens

se formaient autour de lui; cette troupe traversait la ville assiégée

et marchait sur la porte Montmartre en criant aux Parisiens que le roi

Charles IX se trouvait dans le camp huguenot.

Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris presque sans coup

férir, se réunir à son fils, marcher sur le Louvre, et, là, imposer ses

conditions à Catherine de Médicis.

Les choses en étaient là lorsque Jeanne d'Albret reçut une lettre qui la

troubla fort et ébranla ses résolutions.

La lettre venait de Charles IX et lui était apportée par un gentilhomme

du roi.

En substance, Charles IX assurait la reine de Navarre de sa bonne

volonté, affirmait son sincère désir de terminer à jamais les luttes

qui ensanglantaient le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois pour

discuter des conditions d'une paix durable et définitive.

Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en continuant ses

préparatifs, eut l'esprit préoccupé de cette lettre. Elle avait

simplement dit à l'envoyé du roi qu'elle ferait tenir une réponse.

Le soir du seizième jour, après son départ de Paris, le comte de

Marillac arriva en vue de La Rochelle.

Son coeur battit à la pensée qu'il allait revoir la reine.

Or, les seize journées de route monotone qu'il venait d'accomplir,

il les avait passées à se demander comment la reine de Navarre

accueillerait son idée de mariage avec Alice de Lux. Quand il y

songeait, il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien faire à

ce mariage.

Mais, pour la première fois, il éprouvait de vagues inquiétudes.

Qu'était-ce qu'Alice de Lux? D'où venait-elle?

Le comte de Marillac n'était et ne pouvait être jaloux. Il était

inquiet, voilà tout: inquiet non pas de ce qu'il penserait, lui,

d'Alice; mais de ce qu'en penserait la reine. Que savait-il d'Alice de

Lux?

Donc, le comte de Marillac était violemment agité en entrant dans la

ville de La Rochelle. Il s'informa aussitôt de la maison où logeait la

reine.

Lorsque Marillac se trouva en présence de Jeanne d'Albret, il oublia

toutes ses préoccupations personnelles et il eut un moment de joie qui

éclata dans ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec une

affection passionnée.

--Vous voilà donc, mon cher enfant, dit la reine émue.

Jeanne d'Albret considéra un instant le comte avec une tendresse grave.

Une question était sur ses lèvres, et elle hésitait à la formuler.

Attentif aux pensées de la reine, Marillac comprit et dit:

--Sa Majesté le roi de Navarre est en parfaite santé, madame, et aucun

danger ne le menaçait à l'heure où j'ai quitté Paris. J'en dirai autant

de monsieur l'amiral et de monsieur le prince.

--C'est mon fils qui vous envoie? demanda la reine.

--Non, madame, fit Déodat. Je vous suis député par madame Catherine qui

a pris soin de m'accréditer auprès de Votre Majesté.

En même temps, il tira de son pourpoint la lettre de Catherine de

Médicis et, mettant un genou à terre, la tendit à Jeanne d'Albret.

Le comte de Marillac ne se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu

entièrement la missive.

--Vous avez donc vu la mère du roi de France?

--Je l'ai vue, madame.

Marillac fit un récit fidèle et circonstancié de son entrevue avec

Catherine, en tout ce qui concernait les propositions de paix et de

mariage.

--Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de parler, je vous

chargerai de porter une réponse à la reine mère. En même temps, vous

serez porteur d'une lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je

vous donnerai des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny. Je

réfléchirai aujourd'hui et demain aux propositions qui nous sont faites.

Après-demain, je rassemblerai notre conseil, et il sera délibéré sur

toutes ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre dans trois

jours le chemin de Paris. Pour le moment, laissons de côté la politique

et la guerre, et parlons de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu

la reine Catherine?

--Oui, madame, j'ai vu ma mère... et ma mère a reconnu en moi le fils

qu'elle a abandonné...

--Êtes-vous bien sûr de cela?

--Votre Majesté va en juger. Ma mère n'a pas prononcé un mot

d'affection; ma mère n'a pas eu un geste qui pût laisser supposer

qu'elle me reconnaissait: ma mère n'a pas eu pour moi un regard de

pitié...

--Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret.

--C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine Catherine soit autre

chose pour moi qu'une reine ennemie. Je n'ai parlé à Votre Majesté que

des propositions que la reine mère me chargeait de lui porter. Mais, à

moi aussi, elle a fait une proposition...

--A vous comte! s'écria Jeanne en tressaillant.

--La voici, madame: on offrirait à Sa Majesté Henri de Béarn le trône de

Pologne, de façon que la Navarre se trouve sans roi...

--Et alors? dit Jeanne d'Albret.

--Alors, Majesté, si le roi votre fils acceptait de régner sur la

Pologne, on mettrait un autre roi sur le trône de Navarre... et ce

roi, madame... ah! c'est à peine si j'ose vous répéter ces étranges

combinaisons ce serait moi!...

Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et méditative. Oui! comme

l'avait dit le comte, c'était bien là une preuve absolue que Catherine

de Médicis avait reconnu son fils en Déodat...

Quant à l'éventualité qu'Henri de Béarn pût aller occuper le trône de

Pologne, Jeanne résolut de ne pas s'y arrêter un instant. Certes, la

Pologne était un beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans

l'âme, n'eût pas abandonné son pays même pour le trône de France.

Et quant à Henri lui-même, malgré son extrême jeunesse, elle lui

soupçonnait de plus vastes ambitions, et peut-être qu'un jour le roi de

France fût un Bourbon et qu'il portât ce double titre: Roi de France et

de Navarre...

--Que pensez-vous de cette royauté qu'on vous offre?

--Je pense, madame, répondit sans hésitation le comte de Marillac, que

je me sens inapte à régner. Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute

que je n'envisagerais pas sans une sorte d'horreur la nécessité de

m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine.

Le comte était fort ému en prononçant ces paroles.

--Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur, moi que jusqu'à ce

jour vous avez vu désespéré... y a-t-il un bonheur possible pour moi?...

Ah! madame, l'heure est venue de vous dire toute ma pensée, de vous

parler à coeur ouvert, comme à la seule qui m'ait témoigné quelque

intérêt.

--Eh bien, comte?...

--Eh bien, madame, j'aime!...

Le visage de Jeanne d'Albret s'éclaira.

--Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse... Car, si vous

aimez, c'est que vous devez être aimé... comme vous le méritez...

--Je suis sûr qu'elle m'aime autant que je l'aime...

--En effet, dit doucement la reine, c'est un grand bonheur qui vous

arrive, mon enfant. Mais vous ne m'avez pas dit encore le nom de votre

élue...

Marillac frémit. Un malaise inexprimable s'empara de lui.

--Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix tremblante. Elle a été

aussi malheureuse que je l'ai été. Comme moi, elle a trouvé en Votre

Majesté un asile de douceur et de bonté. Faible, sans appui, fuyant

la persécution, seule au monde, vous l'avez recueillie avec cette

inépuisable générosité d'âme qui fait que le monde vous aimera plus

encore qu'il n'admirera en vous la guerrière de génie...

--Alice de Lux! murmura la reine de Navarre.

--Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant sur la reine un regard

d'ardente curiosité.

Mais déjà la reine s'était faite impénétrable. Oui, Jeanne d'Albret

possédait vraiment cette haute générosité d'âme dont le comte venait

de parler, puisqu'elle sut retenir le cri douloureux qui allait faire

explosion sur ses lèvres.

--Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac tout pâle. De grâce,

que pensez-vous?...

--Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la connais peu. Je lui ai

parlé une douzaine de fois en tout.

Le comte comprit que la reine était troublée.

--Madame, s'écria-t-il, il est nécessaire que je sache votre pensée tout

entière...

Jeanne d'Albret avait baissé la tête. Le comte lui demandait une vérité

terrible--ou un mensonge.

--Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre Majesté ne me répond

pas, c'est qu'elle condamne ma fiancée...

--Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne d'Albret.

Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que Marillac, plus que

jamais, eut l'intuition de la catastrophe qu'il attendait, pour ainsi

dire.

--Madame, ayez pitié d'un malheureux qui vous porte dans son coeur, qui

n'a que vous au monde, pour qui vous êtes famille, amitié, affection,

tout!... Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment qu'il

me faut... Jurez-moi que vous venez de dire la vérité!...

--Comte de Marillac, je vais vous donner une preuve d'affection telle

que mon fils seul eût pu en attendre une semblable de moi... Je ne puis

vous répondre... Je ne puis faire le serment que vous me demandez avant

d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai, je lui parlerai et alors, mon

enfant, je vous répondrai... Ce que je puis vous répéter, c'est que

je ne connais pas cette jeune fille et que je vous aime assez pour la

vouloir connaître avant de vous dire si elle est digne ou non de votre

amour...

Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune homme.

--Où est Alice de Lux? demanda la reine.

--A Paris, répondit le comte d'une voix presque inintelligible. Rue de

la Hache. La maison à porte verte, près de la nouvelle tour...

--C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai pour Paris...

--Madame! balbutia le comte avec angoisse.

--Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous prendrez le

commandement de mon escorte. Allez, comte...

Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira péniblement,

s'arrêta quelques minutes...

--Mais, rugit-il au fond de lui-même, il y a donc une vérité sur Alice?

Quelque chose que j'ignore?

Il rentra, brisé par la fatigue morale plus encore que par la fatigue

physique, dans l'hôtellerie où il était descendu.

Lorsqu'il se présenta à la reine de Navarre, celle-ci put juger des

ravages qui s'étaient faits dans l'esprit de Marillac. Ses traits

s'étaient durcis. Sa parole était devenue brève et rauque.

--Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la reine.

Elle évita soigneusement de parler d'Alice et donna au comte ses

instructions pour que l'on pût partir dans la journée même.

--Nous allons à Blois, dit-elle en terminant. Puisque Charles me donne

rendez-vous dans cette ville, je ne veux pas fuir la conférence qu'il

m'offre. De Blois, nous irons à Paris, quel que soit le résultat de la

conférence. Nous irons officiellement si la paix se fait, nous irons

secrètement dans le cas contraire...

Le comte s'inclina sans répondre et sortit pour s'occuper, avec une

activité fébrile, des préparatifs du départ.

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 71 / 80 题