Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan fils, pour nous occuper
de M. de Pardaillan père. Qu'était-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas
cherché à revoir le chevalier?
Transportons-nous à l'hôtel de Mesmes, le lendemain du jour où François
de Montmorency, accompagné de son héraut d'armes, vint faire sa
provocation.
Henri, caché derrière un rideau de fenêtre, avait assisté à la
provocation. L'insulte était grave et définitive. Mais peut-être
Damville ne jugeait-il pas le moment venu de la relever, car il donna
l'ordre de laisser le gant où il était.
D'ailleurs, l'hôtel devait passer pour inhabité. La plupart des
domestiques avaient été envoyés dans une autre maison que le maréchal
possédait, dans la rue des Fossés-Montmartre, non loin des marais de
la Grange-Batelière. La petite garnison de l'hôtel y avait été envoyée
aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour de Damville que trois ou
quatre soldats, un officier, le vieux Pardaillan et deux domestiques.
Jeannette, promue au rang de cuisinière, faisait à manger à tout le
monde, en prenant des précautions toutes les fois qu'elle sortait.
D'Aspremont, blessé, avait été porté dans la maison des
Fossés-Montmartre.
Le lendemain de la provocation, donc, le maréchal de Damville, qui
avait pour Orthès tout autant d'affection qu'il en pouvait avoir pour
quelqu'un, alla voir le blessé et eut avec lui une longue conversation,
où il fut surtout question de Pardaillan. Le maréchal rentra, pensif, à
l'hôtel de Mesmes et fit appeler Pardaillan.
--Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous quelles personnes
se trouvaient dans la voiture qui a été attaquée, la nuit où nous sommes
sortis d'ici?
--Je ne m'en doute pas, monseigneur!
--Savez-vous qui avait intérêt à attaquer cette voiture?
--Là-dessus, je puis vous répondre, puisque vous m'en avez instruit
vous-même: votre frère, le maréchal.
--Oui. Et ne m'avez-vous pas affirmé que votre fils ne peut être à moi,
parce qu'il est à mon frère?
--En effet, monseigneur... mais ces questions...
--Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous aviez tué l'homme qui
nous avait attaqués... Eh bien, l'homme que vous avez tué se porte à
merveille!
--Ah! ah! voilà du nouveau, dit froidement le vieux routier qui, d'un
geste rapide, s'assura que sa dague et sa rapière étaient en bonne place
et prêtes à fonctionner.
--Vous voyez que je suis bien renseigné. Mais je sais autre chose.
Voulez-vous que je vous en instruise?
--Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance dont je lui serai
toujours reconnaissant.
--Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que vous n'avez pas
poursuivi jusqu'à la porte Bordet, que vous avez accompagné bras dessus,
bras dessous, jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous n'avez
nullement cloué d'un coup d'épée, et qui vient rôder autour de l'hôtel,
en sorte que je le ferai prendre et ficeler...
--Je serais charmé de le savoir, monseigneur.
--Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan, et c'est votre fils!
--Le même qui vous tira des mains des truands? interrogea le vieux
routier avec une insolence admirable.
Le maréchal demeura un moment sans voix. Il s'attendait à voir pâlir
Pardaillan, et Pardaillan lui riait au nez.
--Ne nous fâchons pas, reprit sourdement Damville, ou, du moins, pas
encore. Voyons: ce que je viens de vous dire est-il exact?
--Du moment que vous le dites, monseigneur, je serais bien audacieux
d'affirmer le contraire: vous dites que mon fils vous a attaqué, cela
doit être. Vous dites que je l'ai accompagné. C'est possible. Il ne me
reste qu'à vous féliciter d'avoir été si bien renseigné.
Les deux hommes se mesurèrent du regard. Et, cette fois encore, ce fut
le tout-puissant seigneur qui baissa les yeux devant l'aventurier.
Pardaillan continua:
--Mon langage vous déplaît, monsieur le maréchal. Est-ce ma faute?...
Comment! Je me trouve en présence de la pire solution! Pour vous rester
fidèle, je risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce à
concilier vos intérêts avec les siens!
--Pardaillan, la question n'est pas là...
--Où est-elle donc, monseigneur?
--Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient dans la
voiture?
--Je l'ignore, monseigneur!...
--Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a dû vous le dire!
--Vous vous trompez, monseigneur!
Le maréchal s'avança de deux pas rapides vers Pardaillan:
--Et qui sait si vous n'êtes pas d'accord avec lui! Le fils chez
Montmorency, le père chez Damville... la chose s'arrangeait
d'elle-même... monsieur de Pardaillan, vous et votre fils, je vous tiens
pour des misérables!
Le vieux routier se redressa, un peu pâle.
--Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible, je tiendrai cet
outrage pour nul et non avenu tant que vous n'aurez pas relevé le gant
qui pend encore à votre porte.
Damville bondit, fou de fureur, et se précipita la dague haute sur
Pardaillan...
Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du maréchal qui s'était
levé ne retomba pas sur lui, il le saisit au poignet, l'arme s'échappa.
Henri jeta un hurlement.
--Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous tuer; c'est mon droit;
je vous laisse vivre pour que vous puissiez vous laver de l'outrage de
Montmorency; remerciez-moi!
--C'est toi qui vas mourir! rugît Henri. A moi! A moi!...
--Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapière.
A ce moment, tout ce qui restait de monde dans l'hôtel se ruait dans
la pièce aux cris du maître. Pardaillan vit qu'il avait devant lui six
hommes armés.
--Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier!
Pardaillan, traçant un vaste demi-cercle avec sa rapière, bondit vers la
gauche de la pièce.
--Ici, la, meute! cria-t-il.
Les assaillants se ruèrent de ce côté, dégageant ainsi la porte. C'est
ce que voulait Pardaillan. En un clin d'oeil, il plaça sa rapière entre
ses dents solides comme des dents de loup, empoigna un énorme fauteuil
et le lança à toute volée sur les assaillants qui refluèrent vers le
fond.
Au même instant, il remit l'épée à la main et se jeta vers la porte
qu'il franchit en poussant un éclat de rire.
En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la meute enragée, atteignit
le bas de l'escalier. Là, il y avait une porte qui ouvrait sur cette
cour. Il fondit sur elle pour l'ouvrir.
--Malédiction! gronda-t-il.
La porte était fermée!
--Sus! Sus! Nous le tenons! vociféra l'officier.
Au bas de l'escalier, vers la gauche, commençait le couloir qui
aboutissait aux offices et aux derrières de la maison; de là, Pardaillan
pouvait sauter dans le jardin, et, là, il eût été sauvé... mais, du
premier coup d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule de
l'office était fermée.
Il était pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept furieux solidement
armés, derrière lui une porte infranchissable.
Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient plus
l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que trois de front, et, encore,
en se gênant.
--A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver à les tuer l'un
après l'autre.
C'est ce qu'il résolut, n'ayant plus que cette alternative, ou de faire
ce grand carnage, ou de mourir.
Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les paraît, ripostait à
chaque seconde; sa longue rapière s'enfonçait dans le tas; un homme
était blessé; les autres poussaient d'effroyables hurlements.
Une épée l'atteignit à son épaule et déchira son pourpoint.
La blessure saigna légèrement.
Il avait déjà reculé de cinq pas; il n'y avait encore que trois de ses
assaillants blessés, l'un d'eux, il est vrai, hors de combat, étendu à
terre, tout râlant.
A ce moment, il sentit une étrange pesanteur à sa main droite: c'était
la blessure que lui avait faite d'Aspremont qui se rouvrait.
Il saisit son épée de la main gauche.
--Sus! sus! vociférait Henri. Il est aux abois!
--A nous la bote! hurlaient les autres.
Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements de l'acier,
les coups secs des battements, les râles, les jurons énormes, un vacarme
indescriptible.
Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche au moment où,
après s'être fendu à fond sur l'officier, il faisait une retraite du
corps. L'officier roula sur le sol qu'il talonna un instant: il était
mort!
Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant lui.
Mais il était exténué; sa main gauche le faisait horriblement souffrir;
il dut reprendre l'épée de la droite; et, haletant, il s'appuya de la
gauche au mur. Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber... Il
recula encore de deux pas pour éviter un coup furieux que lui portait
Damville. Mais il fut atteint au genou au même instant par un soldat.
--C'est fini, murmura-t-il.
Son épée lui tomba de la main...
Cet instant était celui où il reculait en se soutenant toujours de la
main au mur.
Tout à coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait, il vit un
trou noir béer près de lui, et, à bout de forces, presque évanoui, il
s'y laissa tomber!...
--Fermez la porte! vociféra Henri, et laissez-le crever dans cette
cave!...
Les soldats obéirent; la porte fut solidement fermée et verrouillée.
C'est en effet dans la cave que le vieux Pardaillan avait roulé--dans
cette même cave où son fils s'était trouvé enfermé. En s'appuyant de
la main à la porte qui était simplement poussée, il avait ouvert cette
porte et s'était laissé tomber, dans un dernier effort de l'instinct
vital.
Pardaillan avait roulé le long des marches et était demeuré étendu sans
vie sur le sol de la cave. Si le maréchal l'y avait suivi, il n'eût
eu qu'à l'achever d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas
l'enragé aussi atteint qu'il l'était. Il redouta les suites de ce combat
dans l'obscurité, alors que sa troupe était déjà si réduite.
--Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus là qu'un cadavre que
j'enverrai jeter à la Seine!
Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il perdait beaucoup
de sang par ses blessures, et, en somme, il risquait de mourir là
d'épuisement. Mais ces vieux reîtres avaient l'âme chevillée au
corps. Au bout d'une heure d'évanouissement, le corps étendu au bas de
l'escalier commença à remuer les bras, puis les jambes; puis la tête se
redressa; puis, enfin, ranimé par la fraîcheur de la cave, le routier se
souleva, s'assit, passa ses mains sur son front.
Enfin, il put penser. Et sa première pensée fut:
--Tiens! Je ne suis pas mort?
Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque chose de frais, de
poussiéreux, de rond, ou plutôt de cylindrique.
--Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?... D'un coup sec
appliqué au hasard sur le sol, le goulot de la bouteille sauta.
Pardaillan se mit à boire avec délices: ce qu'il buvait, c'était un vin
frais, généreux, capiteux, doux au palais, chaud au coeur.
Déjà l'effet du vin généreux se faisait sentir. Pardaillan comprenait
que ses forces lui revenaient, avec les forces, la mémoire.
--C'est bon! fit-il en hochant la tête. Puisque je n'ai pas été tué,
puisqu'ils ne sont pas descendus m'achever ici, voyons à prendre des
forces. Et d'abord, où en suis-je?
Là-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes mieux qu'un
chirurgien, se mit à se palper, à se visiter longuement.
Le résultat de cet auto-examen fut celui-ci:
Premièrement, il avait une plaie contuse en arrière de la tête; ladite
plaie provenant sans doute de la chute le long de l'escalier de la cave;
item, pour les mêmes causes, une dent brisée et le nez écorché; item,
pour les mêmes motifs, une douleur lancinante au coude du bras droit.
Deuxièmement, il avait une blessure à la main droite provenant de son
duel avec d'Aspremont, ladite blessure s'étant rouverte pendant la mêlée
dans le couloir.
Troisièmement, une estafilade au poignet gauche.
Quatrièmement, une plaie profonde un peu au-dessus du genou droit.
Cinquièmement, l'épaule droite déchirée.
Sixièmement, une blessure pénétrante au sein droit.
Tout compte fait, et l'examen le plus sévère ayant été établi,
Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou blessure, et estima qu'en
somme il n'y avait pas dans tout cela de quoi mourir au fond d'une cave.
Alors, il entreprit de bander ses blessures.
Tant bien que mal, il put se défaire de ses vêtements. Et comme il
portait chemise sous le pourpoint, il s'écria:
--Voilà, pardieu, de quoi panser et bander vingt blessures!.
N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut avec du vin que
Pardaillan les lava.
Il put se mettre debout et, à tâtons, s'exerça à faire quelques pas. Il
eut un grognement de satisfaction; en somme, la vieille machine tenait
bon.
Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas trop dur, et s'y
endormit profondément.
Lorsqu'il se réveilla, il regarda autour de lui, essayant de percer les
ténèbres de la cave.
--Ah ça, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se préoccuper de mes
blessures? Si je ne me trompe, dans quatre ou cinq jours au plus tard,
la mort viendra me guérir de ces plaies et m'offrir le repos pour
jamais! En effet, je vais mourir de faim...
En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier qui montait à
la porte et essaya de voir si, par quelque manière, il en viendrait à
bout..., mais il se rendit compte facilement qu'autant eût valu essayer
de percer les épaisses murailles qui servaient de fondements à l'hôtel.
Alors seulement, la pensée lui vint que, s'il ne pouvait pas ouvrir, il
n'en était pas de même de ceux qui étaient au-dehors, et qu'on pouvait
venir l'égorger pendant son sommeil.
Par une bizarre contradiction, ou par un dernier espoir, Pardaillan, qui
consentait à mourir de faim, se refusa énergiquement à mourir égorgé;
il résolut de barricader la porte et d'empêcher qu'on pût entrer dans la
cave, puisqu'il ne pouvait en sortir.
Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en quête des matériaux
nécessaires, et, pour se donner du coeur à l'ouvrage, commença par se
diriger vers le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il décapita et
la porta à ses lèvres. A côté, il découvrit une vraie mine de jambons.
Ils étaient proprement arrangés sur de la paille, en sorte que
Pardaillan, en attaquant le premier, se dit avec satisfaction:
--Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes et voici la
nourriture aussi agréable que substantielle.
Ajoutons qu'il parvint à barricader la porte au moyen de madriers.
Il était sûr, désormais, qu'on ne pourrait plus arriver à lui pendant
son sommeil, sans le réveiller.
Et comme, s'il avait perdu sa rapière dans le combat, il avait au moins
conservé sa dague, il avait de quoi se défendre.
Peu à peu, il s'habitua à l'obscurité; le mince filet de lumière qui
tombait d'un soupirail finit par lui paraître un véritable rayon de
jour.
Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.
Le temps s'écoulait cependant. Grâce à une constitution de fer
Pardaillan triompha rapidement de la fièvre.
Les blessures se cicatrisèrent.
Malheureusement, la mine aux jambons s'épuisa avec non moins de
rapidité. Et pourtant, avec son habitude des sièges, le vieux
renard avait tout de suite pensé à se rationner, il l'avait fait
scrupuleusement le premier moment.
Malgré l'économie qui devint vite de la parcimonie, pour se tourner
enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperçut un jour qu'il ne lui restait
plus qu'un jambon.
A ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être plus encore
qu'il était enfermé dans cette cave.
Les blessures étaient guéries.
Somme toute, jusque-là, il n'avait souffert ni de la faim, ni de la
soif. Mais maintenant le problème allait se poser à nouveau; et, cette
fois, il était inéluctable.
En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait employé son temps et
toutes les ressources de son imagination à trouver un moyen d'évasion.
Les projets se succédèrent dans son esprit, mais, à la pratique, il dut
en reconnaître l'inanité et les abandonner l'un après l'autre. Il n'y
avait aucun moyen de sortir de là!
Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se trouver sans vivres!
Et alors commencerait une longue et terrible agonie pour aboutir à la
mort la plus douloureuse!