Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu'à la porte de
l'hôtel Coligny. Il était à ce moment environ minuit. Pendant le trajet,
Marillac, violemment ému de la scène que nous venons de raconter, ne dit
que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer avec lui dans l'hôtel, ce
à quoi Pardaillan consentit.
Le comte fit réveiller aussitôt le roi de Navarre, Coligny et leurs
compagnons.
Dès qu'ils furent réunis, Marillac leur dit que Catherine de Médicis
connaissait leur retraite.
--Il faut fuir, dit Coligny simplement.
--Il faut rester, répondit le roi de Navarre avec fermeté, mais sans
pouvoir réprimer un frisson. Si Catherine n'a pas encore fait cerner
cette maison, c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connaître à tout
prix.
--Votre Majesté est dans le vrai, dit Marillac.
Il raconta alors, de point en point, son entrevue avec la reine. Une
longue discussion s'ensuivit, et il fut convenu que la reine Jeanne,
véritable chef des huguenots, devait être mise au courant. Les
propositions de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies par
Coligny, qui rêvait sincèrement la paix et que l'idée d'aller porter
secours aux protestants des Pays-Bas enthousiasma.
On décida que Marillac partirait aussitôt que possible.
Il alla retrouver Pardaillan qui s'était à moitié endormi dans un
fauteuil et lui expliqua ce qui se passait.
--Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends de vous, mon ami.
Mon absence peut durer un mois. En cette affaire, c'est un bonheur que
j'aie songé à vous présenter à Alice. Vous irez la voir; vous lui direz
que je vais retrouver la reine de Navarre, et, pour que la séparation
lui soit adoucie, dites-lui que je compte profiter de ce voyage pour
raconter notre amour à la reine. Il est vraisemblable que Jeanne
d'Albret va venir à Paris: à ce moment-là, j'espère, rien ne s'opposera
à ce qu'Alice devienne ma femme.
Les deux amis passèrent une heure encore à deviser de ce qui les
intéressait le plus au monde. Pardaillan de Loïse, et Marillac, d'Alice
de Lux. Puis ils s'embrassèrent, et le chevalier regagna l'hôtel de
Montmorency pour y prendre un peu de repos.
Quant à Marillac, il partit au point du jour comme c'était convenu.
Quelques jours plus tard, le bruit commença à se répandre dans Paris
que la paix de Saint-Germain, de boiteuse et mal assise qu'elle était,
allait devenir parfaitement solide sur ses pieds et tout à fait
inamovible.
Bientôt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi Henri de Béarn devait
épouser Marguerite de France et que des fêtes magnifiques devaient avoir
lieu à ce propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entrée
dans Paris, escortée de tout ce que le royaume comptait de huguenots
illustres.
Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette période, erra à travers
Paris, comme une âme en peine. Ses recherches pour retrouver Loïse
n'aboutissaient à aucun résultat.
Le maréchal de Montmorency, de plus en plus sombre, commençait à perdre
tout espoir. Et le pauvre chevalier en arrivait à se dire que, sans
aucun doute, Loïse et sa mère avaient été entraînées au fond de quelque
province.
Quant à son père, non seulement il ne lui apportait pas les nouvelles
promises, mais il avait complètement disparu.
Le chevalier avait, le jour même du départ de son ami, tenu sa promesse
en allant voir Alice de Lux. Celle-ci l'accueillit avec une sorte de
joie fiévreuse, qui était bien rare chez cette fille habituée à la
plus extrême prudence. Son premier mot fut pour demander si son fiancé
n'avait pas été assailli, en sortant de chez elle.
--Rassurez-vous, madame, répondit Pardaillan; tout s'est passé le mieux
du monde.
--Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit Alice.
Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme inconnu les avait
accostés, comme ce gentilhomme avait invité le comte à le suivre jusque
chez la reine...
--Chez la reine! s'écria Alice frémissante. Au Louvre?...
--Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine maison du Pont de bois.
Et il en est sorti parfaitement sain et sauf, à telles enseignes que,
moi, qui l'attendais à la porte, je l'ai accompagné jusqu'à l'hôtel de
la rue de Béthisy.
--Et, reprit Alice pensive, hésitante et troublée, il ne vous a rien dit
de cette étrange entrevue?
--Si fait. M. le comte est chargé d'une ambassade secrète auprès de la
reine de Navarre, il a dû quitter Paris ce matin et m'a chargé de vous
venir rassurer.
Alice avait pâli. Elle se mordait les lèvres. Mille questions qu'elle
n'osait formuler se pressaient dans son esprit. Une seule chose
rassurait Pardaillan: de toute évidence, elle aimait sincèrement
Marillac.
Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement du monde, il
acheva sa mission en disant à Alice:
--Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a chargé de vous dire
qu'il veut profiter de son voyage auprès de la reine de Navarre pour
l'informer de son amour pour vous...
Pardaillan avait à peine achevé ces mots qu'Alice se mit à trembler
convulsivement. Elle murmura:
--Je suis perdue!
--Vous m'avez sans doute mal compris, madame! s'écria Pardaillan. M. le
comte est résolu à demander à la reine l'autorisation de vous épouser
dès son retour à Paris.. Je pensais vous apporter une grande joie...
--Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien grande joie... ah!
je me meurs...
Alice de Lux, en effet, était tombée à la renverse, évanouie. Elle
demeurait immobile, comme morte. Et le chevalier, avec un indicible
mélange de pitié et de doute, vit que, dans l'évanouissement, deux
larmes, qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient
seules qu'elle vivait encore.
A ses cris, la vieille Laura arriva effarée; elle avait d'ailleurs tout
écouté à travers la porte.
--Ne vous inquiétez pas, dit-elle avec un sourire qui parut bizarre à
Pardaillan, ma nièce est sujette à ces vertiges.
En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes d'Alice avec du
vinaigre et s'efforçait de lui faire avaler quelques gouttes d'un
élixir, contenu dans un petit flacon.
--Ah! fit le chevalier, madame est votre nièce?
--Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez éprouvé quelque
douleur? une peine de coeur, peut-être?
Alice, qui rouvrait les yeux, aperçut le chevalier.
--Non, répondit-elle en faisant un effort presque sublime.
--Une joie, alors? insista l'atroce vieille.
--Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste.
L'instant d'après, elle paraissait remise. Elle avait, d'ailleurs,
repris son sang-froid et reconquis cette force d'âme qui faisait d'elle
une femme réellement extraordinaire. Le chevalier, par discrétion,
voulut se retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le détail
tout ce que Pardaillan savait.
Enfin, il se retira, plus intrigué que jamais, se promettant bien de
déchiffrer le mystère qu'il devinait là. Mais, lorsque, quelques jours
plus tard, il voulut faire une visite à Alice, il trouva la maison
fermée comme l'hôtel de Mesmes. Il interrogea des voisins; mais nul ne
put lui donner le moindre renseignement.
Le chevalier, désoeuvré, mortellement ennuyé, employait donc le plus
clair de son temps à se promener dans Paris. Un jour qu'il avait franchi
les ponts et qu'il errait dans l'Université, le hasard le conduisit sur
la montagne Sainte-Geneviève, dans une ruelle solitaire, qui longeait le
couvent des Carmes, sur son flanc gauche.
Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent des Barrés.
Et même, plusieurs de ces maisons, par une porté de derrière,
communiquaient avec le couvent. C'étaient en général des boutiques que
les moines subventionnaient en secret, et où on vendait des objets de
piété.
Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs artificielles,
comme on en met sur les autels, dans les églises.
Ce jour-là, comme il faisait très chaud, les gens de la boutique
travaillaient sur le pas de la porte, dans la rue.
Il y avait là un homme, qui paraissait diriger le travail, deux femmes,
une jeune fille, activement occupés à façonner des fleurs. A quelques
pas de ce groupe, un enfant travaillait tout seul...
Pardaillan s'arrêta à le contempler.
En effet, l'enfant était remarquable par la vive intelligence qui
éclairait ses grands yeux profonds. Il était pâle et malingre. Il
dégageait de la tristesse.
Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu le bout de branche
artificielle qu'il travaillait, et clignait des yeux pour mieux
l'examiner; alors, il rectifiait les détails qui lui semblaient
défectueux, et la besogne reprenait, plus acharnée, plus passionnée. Cet
enfant avait une âme d'artiste.
Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intéressait à ce travail, au point
d'en être ému.
--Que fais-tu là, petit? demanda le chevalier. Tu travailles?
--Oh! non, monsieur, je m'amuse.
--Oui-da? Mais c'est très joli ce que tu fais...
La glace était rompue. Le chevalier s'était accroupi près de l'enfant.
Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait des bouts de branches, piquait
des fleurettes qui tremblotaient sur leur tige en fil de fer.
--Je fais de l'aubépine.
--De l'aubépine? Mais pourquoi faire?
--Ah! voilà... j'ai un petit jardin à moi tout seul.
--Où cela donc?
--Là, dans le grand jardin du couvent, tout contre la chapelle.
--Et tu veux y planter de l'aubépine? sourit Pardaillan.
--Oh! non, c'est pour l'entourer...
--Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la véritable aubépine? Et puis,
l'aubépine ne fleurit pas en cette saison?...
--Ah! voilà... c'est pour ça... mon aubépine, à moi, sera toujours
fleurie... vous voyez bien!
--Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubépine
--N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette approbation,
d'ailleurs méritée. Je m'appelle Clément. Et puis, vous ne savez pas?
--Non, mon petit, je ne sais pas...
--Eh bien, écoutez: je n'ai pas de mère, moi, savez-vous pourquoi?
--Non, mon enfant, dit le chevalier ému.
--Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mère, c'est qu'elle est morte...
Savez-vous ce que c'est d'être mort? Eh bien, on vous met dans la
terre... ma mère est dans la terre, au cimetière des Innocents...
Le petit artiste continua:
--Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubépine, quand il y en
aura tout autour de mon petit jardin et que ça fera un gros buisson, un
jour, je prendrai tout et j'irai mettre mon aubépine là-bas, où ma mère
est dans la terre...
--Au cimetière des Innocents?
--Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est là; mais il a été bien long à me le
dire... De cette façon, ma mère sera contente, n'est-ce pas?
--Certainement, mon petit, très contente.
La conversation s'arrêta là, l'enfant s'étant remis à son travail avec
une attention telle que le chevalier n'eut pas le courage de l'en
déranger par d'importunes questions.
Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent qui sonnait.
S'étant retourné alors, il vit un moine à figure pâle qui prenait
l'enfant par la main, et il l'entendit qui disait:
--Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer...
--Bon, pensa le chevalier, il paraît que mon petit ami s'appelle Clément
et Jacques...