LA REINE MÈRE

Trois jours après la scène du Louvre, ainsi qu'il l'avait annoncé à son

frère, François de Montmorency se rendit à l'hôtel de Mesmes, résolu à

terminer d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le chevalier

de Pardaillan avait insisté vainement pour l'accompagner.

Il était environ sept heures du soir, lorsque le maréchal arriva

devant l'hôtel de Mesmes. Il fit un signe à son écuyer qui, en cette

circonstance, remplissait les fonctions de héraut d'armes.

Sans descendre de cheval, l'écuyer sonna du cor.

La grande porte de l'hôtel demeura fermée.

Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisième.

Le silence demeura profond.

Aux environs, quelques têtes se montrèrent un instant à des fenêtres,

puis disparurent aussitôt.

Alors, sur un nouveau signe du maréchal, le héraut d'armes mit pied à

terre et heurta rudement le marteau de la porte. Un judas glissa dans sa

ramure.

--Qui demandez-vous? fit une voix.

--Nous demandons, dît le héraut, Henri de Montmorency, qu'on appelle duc

de Damville.

--Que lui voulez-vous? reprit la même voix.

--Nous venons lui demander justice pour une injure dont il nous frappa.

Que s'il refuse, nous en appellerons au jugement de Dieu.

La porte s'entrebâilla. Un officier, aux armes de Damville, sortit, se

découvrit, s'inclina devant François et dit:

--Monseigneur, je suis fâché d'avoir à vous apprendre une mauvaise

nouvelle: l'hôtel est vide depuis hier. Mon maître, monseigneur de

Damville, sur ordre exprès de Sa Majesté le roi, a dû subitement quitter

Paris.

François pâlit et jeta un sombre regard sur l'hôtel.

--Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plaît de vous reposer en

cette demeure, je m'empresserai d'y exercer, vis-à-vis de vous, les lois

de l'hospitalité.

François regarda le héraut, qui répondit.

--Nous refusons l'hospitalité offerte.

L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'hôtel et referma la porte.

Alors, le héraut sonna du cor, et, par trois fois, appela à haute voix

Henri de Montmorency. Puis, il mit pied à terre, s'approcha de la grande

porte et dit:

--Henri de Montmorency, nous sommes venus te demander raison d'une

injure grave. Nous t'avons prévenu que nous serions à ta porte ce soir.

Nous déclarons que tu as fui lâchement, nous te déclarons félon, et nous

te laissons notre gant en signe de défi, tant est juste notre cause!

A ces mots, François déganta sa main droite.

Le héraut prit le gant; dans la sacoche de son cheval, il prit un

marteau et un clou; et, s'approchant alors de la grande porte de

l'hôtel, il y cloua le gant.

Quelques minutes encore, François de Montmorency attendit pour voir si

ce suprême outrage serait relevé par son frère, car il ne doutait pas

qu'il ne fût dans l'hôtel.

Puis, voyant que la porte demeurait fermée, et n'entendant aucun bruit,

il se retira.

A ce moment, deux hommes se montrèrent au coin même de cette ruelle, où

le chevalier de Pardaillan avait tenté son attaque contre le maréchal de

Damville: c'était le chevalier lui-même et le comte de Marillac.

En effet, dès que François de Montmorency eut quitté son hôtel, le

chevalier en était sorti presque aussitôt, et avait couru rue de

Béthisy, où il avait trouvé le comte. En deux mots, il lui avait raconté

la tentative qu'allait faire le maréchal. Marillac n'avait en somme que

peu d'intérêt à aider Montmorency, malgré la sympathie qu'il éprouvait

pour lui. Mais, en revanche, il s'était mis une fois pour toutes à la

disposition du chevalier, pour lequel son amitié et son admiration

allaient grandissant. Aussi, n'hésitât-il pas à suivre son ami, qui

l'entraîna à l'hôtel de Mesmes.

--Si le maréchal entre dans son hôtel, expliqua Pardaillan, et que nous

ne le voyons pas en sortir, nous y entrerons, et il faudra bien qu'on

nous dise ce qu'il est devenu.

--Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je connais assez Damville

pour supposer qu'il voudra éviter cette entrevue.

Les deux jeunes gens, cachés dans une encoignure, assistèrent donc à la

scène que nous venons de retracer.

--Vous voyez que j'avais deviné juste, dit le comte de Marillac, lorsque

le maréchal fut parti.

Ils revinrent alors vers l'hôtel Coligny, le comte pensif, le chevalier

inquiet, de cette profonde inquiétude qui serre la gorge, et qu'il

cachait sous ce masque de froideur et ces saillies qui lui étaient

habituelles.

En arrivant devant l'hôtel Coligny, Pardaillan tendit sa main et annonça

qu'il retournait près du maréchal.

Mais le comte le retint.

--Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir? Il s'agit simplement

de dîner avec moi ce soir; puis, vers neuf heures, je vous emmènerai

quelque part, où je meurs d'envie de vous présenter à une personne...

--A qui donc? fit le chevalier en souriant.

--A ma fiancée. Vous acceptez? Vous êtes libre ce soir?...

--Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enfermé à la Bastille, que, pour

avoir l'honneur d'être présenté à celle que vous appelez votre fiancée,

je démolirais la Bastille!

Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du monde de ces choses

énormes, les deux amis se dirigèrent vers une guinguette, où ils

dînèrent de bon appétit.

Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du chevalier, prit le

chemin de la rue de la Hache.

Il avait été maintes fois question, entre Pardaillan et Marillac, de la

scène du Pont de bois; mais jamais Pardaillan n'avait songé à dire que,

ce jour-là, la reine de Navarre était accompagnée d'une jeune fille.

De son côté, Alice de Lux n'avait jamais dit à son fiancé qu'elle se

trouvait dans cette circonstance auprès de Jeanne d'Albret; en effet,

il eût fallu expliquer comment la reine, avait été attaquée; elle

craignait, par un mot imprudent, de révéler son attitude...

Il en résultait d'une part: Marillac ignorait que Pardaillan eût sauvé

sa fiancée; de l'autre, Pardaillan ignorait que la compagne de la reine

de Navarre fût précisément cette jeune fille, dont son ami l'avait

entretenu avec tant de passion.

Cela dit, revenons à Alice de Lux. Il y avait en elle de l'anxiété et

de la terreur. L'anxiété venait de la présence chez elle de Jeanne

de Piennes et de Loïse. Elle avait, il est vrai, pris toutes ses

précautions. Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux

chambres qui donnaient sur le derrière de la maison. Elles y étaient

enfermées à clef. Mais, enfin, un hasard pouvait révéler leur présence à

Marillac.

Et alors, comment expliquerait-elle cette présence?

Ce qui provoquait sa terreur, c'était un laconique billet qu'elle venait

de recevoir.

On n'a pas oublié que ses conventions avec la reine Catherine

l'obligeaient à déposer, tous les soirs, dans la plus basse fenêtre de

la tour, construite pour l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de

police. Généralement, elle se contentait de quelques mots vagues, tracés

d'une écriture contrefaite:

--Rien de nouveau à dire... ou bien--J'ai vu l'homme, tout va bien...

Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport, elle se sentit saisir

par la main, et, dans cette main, on glissa un papier plié.

Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne portait aucune

signature, aucun signe qui pût laisser deviner qui l'avait sinon écrit,

du moins dicté.

Voici ce qu'il contenait:

Retenez l'homme, ce soir, jusqu'à dix heures. Renvoyez-le à cette heure

sans tarder. S'il veut passer la nuit chez vous, trouvez un prétexte;

mais qu'à dix heures il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu'il ne

lui arrivera pas de mal.

La cynique supposition que le comte voudrait peut-être passer la nuit

dans la maison amena une flamme de honte sur les joues d'Alice de Lux,

et deux larmes brûlantes à ses yeux. Quant aux derniers mots du billet,

ils ne la rassuraient pas!... Si Catherine de Médicis voulait que le

comte fût dans la rue à dix heures, c'est qu'elle avait l'intention

de le faire attaquer, enlever... que savait-elle?... toutes sortes de

sinistres pressentiments l'assaillaient...

Et, lorsqu'elle entendit heurter le marteau, sa résolution fut prise à

l'instant. Coûte que coûte, arrive qu'arrive, elle décida de retenir

Marillac toute la nuit, s'il le fallait...

Quelques instants plus tard, le comte entra dans la pièce.

--Chère Alice, dit-il, je veux vous présenter le chevalier de

Pardaillan, que je considère comme un frère.

Alice frémit. Du premier coup d'oeil, elle avait reconnu le jeune homme

du Pont de bois, celui qui, après avoir sauvé la reine de Navarre,

l'avait accompagnée chez le Juif du Temple.

Pardaillan, qui, après s'être incliné, relevait la tête, la reconnut

aussi à l'instant même. Il y eut chez Alice un moment de poignante

angoisse.

Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut si parfaitement

l'air de voir Alice pour la première fois qu'elle-même s'y trompa.

Aussitôt, elle se rassura, du moins en ce qui concernait ce nouveau

danger.

--Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que je retrouve ici la

suivante de la reine de Navarre? Pourquoi paraît-elle si troublée, si

inquiète?... Je me rappelle que la reine lui a reproché, d'étrange

façon, de l'avoir entraînée au Pont de bois...

Et le chevalier se mit à étudier sérieusement la jeune femme. Au bout

de quelques minutes, tous les trois causaient gaiement. Et, cependant,

Alice voyait avec terreur l'aiguille de l'horloge avancer vers dix

heures.

--Comment faire, maintenant? Comment lui dire?

Dix heures sonnèrent. Elle tressaillit et se mit à parler avec

volubilité; et sa causerie eût paru charmante à tout autre qu'à

Pardaillan, dont les soupçons s'éveillaient à chaque mot qu'elle

prononçait. Il lui semblait qu'elle avait des gestes équivoques; il lui

surprenait des pâleurs soudaines et des rougeurs excessives, qui étaient

étranges; et il ne fut pas surpris du cri de terreur qu'elle jeta, au

moment où le comte, se levant, annonça qu'il était temps de se retirer.

--Pour Dieu, fit-elle d'une voix haletante, demeurez encore!...

--Chère âme, dit Marillac, voici encore de vos terreurs...

--Madame, dit le chevalier avec un accent tel qu'elle comprit ce qui se

passait dans son esprit, je vous jure que, ce soir, il n'arrivera rien

de fâcheux à mon ami.

Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance, et n'eut que la

force de murmurer au comte:

--Allez donc, mon bien-aimé, mais souvenez-vous que vous m'avez juré de

veiller sur vous-même...

Et, comme ils sortaient tous trois dans le jardinet, elle se pencha

brusquement à l'oreille de Pardaillan:

--Par pitié, ne le quittez pas qu'il ne soit en sûreté... Je crois qu'on

veut le tuer...

Le chevalier ne put réprimer un tressaillement.

Les deux hommes sortirent et s'éloignèrent. Long-temps, Alice demeura

dans la nuit, sur le pas de sa porte; mais enfin, n'entendant rien, elle

rentra presque rassurée.

--Qu'en pensez-vous? demanda le comte à Pardaillan.

--Je pense... eh bien, oui, c'est vraiment une adorable jeune femme...

--Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m'a recommandé de veiller

sur moi-même. Elle a, par moments, des peurs inexplicables...

--Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve que ces peurs ne sont

pas justifiées? Je crois bien que les femmes ont de certains instincts

supérieurs aux raisonnements des hommes...

A ce moment, comme ils entraient dans la rue de Béthisy, une ombre, qui

les avait suivis pas à pas, s'approcha d'eux soudain. Les deux jeunes

gens se mirent en garde.

--Messieurs, dit l'homme qui venait de les rejoindre, ne redoutez rien,

je vous prie. J'ai simplement deux mots à dire à celui d'entre vous qui

est le comte de Marillac.

Pardaillan tressaillit: il venait de reconnaître la voix de Maurevert.

Il garda le silence et remonta son manteau pour cacher son visage.

Marillac répondit:

--C'est moi, monsieur. Qu'avez-vous à me dire?

--Monsieur le comte, je voudrais vous parler seul à seul.

--Vous pouvez parler devant monsieur, qui est mon ami.

Maurevert hésita un moment, cherchant à entrevoir le visage de

Pardaillan. Enfin, il se décida:

--Monsieur le comte, dit-il, je suis chargé par une personne de vous

prier de m'accompagner jusque chez elle...

--Qui est cette personne? fit Marillac.

--Une femme d'un rang auguste, voilà tout ce que je puis dire, puisque

nous ne sommes pas seuls et que ce secret n'est pas à moi.

--Jusqu'où dois-je vous accompagner, si je m'y décide?

--Jusqu'à la première maison du Pont de bois, monsieur le comte... mais

vous devez être seul.

Vivement, Pardaillan entraîna alors Marillac à quelques pas de

Maurevert.

--Savez-vous quel est l'homme qui vous parle? C'est Maurevert, l'un des

sbires de Catherine. Et savez-vous qui vous attend à la maison du Pont

de bois? C'est la Médicis elle-même!

--Vous en êtes bien sûr?

--J'en mettrais ma main au feu. Ainsi, mon cher, renvoyons Maurevert

avec tous les honneurs qui lui sont dus, c'est-à-dire...

Pardaillan n'eut pas le temps d'achever sa phrase.

Marillac s'était retourné vers Maurevert, et, avec une sorte de

désespoir fébrile, avait dit:

--Je suis prêt à vous suivre, monsieur!... (Il faut bien que je voie

enfin ma mère de près? songea-t-il avec une terrible amertume.)

--Que faites-vous! s'écria Pardaillan.

--Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert.

Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en proie à un trouble

incompréhensible, saisit son ami dans ses bras, comme pour lui dire un

suprême adieu, colla sa bouche à son oreille, et, d'une voix palpitante,

prononça:

--Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bénis pour tout le bonheur que

m'a donné votre charmante amitié...

--Ah ça! murmura Pardaillan, devenez-vous fou?

--Non! Car j'espère bien que Catherine de Médicis va me faire

assassiner, et ce sera beau, voyez-vous!

--Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas!

--Tu vas me quitter, Pardaillan! Car, là où je vais, tu ne peux venir!

Pardaillan, ce n'est pas le comte de Marillac qui va chez la reine

mère... oui, je dis bien, la reine mère... C'est Déodat; c'est l'enfant

ramassé sur les marches d'une église! Maintenant, veux-tu savoir

pourquoi, sachant que je vais être assassiné, je vais chez la reine?...

--Oui, oh! oui, fit Pardaillan qui haletait.

--Eh bien, c'est parce que je veux connaître ma mère! Et que Catherine

de Médicis... est ma mère!...

Et, s'arrachant de l'étreinte de son ami, le comte fit un signe à

Maurevert et s'élança rapidement dans la direction du Pont de bois.

Le chevalier demeura quelques minutes comme étourdi.

--Déodat, fils de la Médicis! murmura-t-il.

Puis, reprenant son sang-froid, il s'élança à son tour vers la maison

qu'il connaissait bien, décidé à en surveiller les abords tant que le

comte y serait, et à y pénétrer au besoin.

Et, tout en courant, tout en arrangeant son dispositif de bataille avec

cet esprit de méthode qui était une de ses grandes forces, une question

se posait dans son esprit:

--Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait Marillac dans la rue?

En peu d'instants, il atteignit le Pont de bois.

Le chevalier examina un instant la maison mystérieuse où il avait pris

contact avec Catherine de Médicis. La maison était muette, sa face toute

voilée d'ombre.

--Reine, magicienne, démon, tout ce qu'elle voudra! mais qu'elle ne

touche pas à un cheveu du comte. Car j'irais la chercher au fond de son

Louvre, et, du roi de France, je ferais un orphelin avant l'heure!

Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux fixés sur la maison

mystérieuse du Pont de bois.

Dans cette maison, c'était une scène poignante qui se déroulait à ce

moment, malgré la froideur apparente des paroles échangées, avec, pour

acteurs, la reine Catherine, l'astrologue Ruggieri, Déodat, l'enfant

trouvé--la mère, le père, le fils.

Mais, pour donner à cette scène toute sa signification, nous précéderons

Déodat de Marillac dans la maison, comme déjà nous y avons une fois

précédé Pardaillan. Cette fois, Catherine de Médicis n'écrit pas. Elle

se pose cette question:

--Viendra-t-il?

Ruggieri la contemple silencieusement, avec une angoisse grandissante.

Voici ce que dit Catherine:

--Je ne veux pas qu'il meure ce soir. Je vais le sonder, savoir qui il

est, mettre à nu son âme. S'il est tel que je l'espère, si je reconnais

en lui mon sang et ma race, il est sauvé. Tu es le père, et je comprends

tes appréhensions. Moi, René, je suis la mère; mais je suis aussi la

reine. Je dois donc étouffer les cris de la maternité, songer aux choses

de l'État, et, si cet homme s'écarte de moi, il mourra!

--Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments d'émotion, oubliait

l'étiquette, qu'il vive ou meure, en quoi cela peut-il intéresser les

affaires de l'État? Qui saura jamais...

--Toute la question est là! interrompit Catherine d'une voix sourde. Si

le secret devait toujours être gardé, je m'efforcerais d'oublier que

quelqu'un par le monde peut, un jour, se dresser devant moi et me

demander compte de sa détresse. Oui, je crois que je parviendrais à

l'oublier. Mais vivre avec cette menace perpétuelle impossible! Crois-tu

donc que mon coeur, à moi aussi, ne se soit pas ému quand tu m'as dit

qu'il vivait!

--Ah! madame, s'écria amèrement l'astrologue, pourquoi ne pas me dire

que vous avez résolu sa mort et que rien ne peut le sauver!

--Je te répète qu'il n'est pas condamné!... pas encore!... Je veux

que mon fils, mon vrai fils selon mon coeur, mon Henri, soit roi sans

conteste. Que Dieu appelle à lui ce malheureux Charles, et voilà Henri

sur le trône. Cela se fera très simplement. Oui, mais devant nous se

dresse un ennemi terrible. Il faudra que nous succombions ou qu'ils

soient exterminés. Les Bourbons, René, voilà notre ennemi! Jeanne

d'Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la couronne de France pour

son fils, Henri de Béarn. Si je ne suis pas devenue folle, je dois

penser que la meilleure méthode pour me défendre, c'est de supprimer

Jeanne d'Albret... que son fils se trouve sans royaume, et voilà les

Bourbons écrasés à jamais!... Or, qui mettre sur le trône de Navarre?

Qui! sinon quelqu'un qui serait à moi, qui serait de ma race. Mon fils

Henri, roi de France... et lui... ce fils inavouable, roi de Navarre?

Ruggieri secoua tristement la tête, et, lorsqu'il entendit frapper,

lorsqu'il eut introduit Maurevert suivi de Marillac, il ne put

s'empêcher de frémir en jetant à son fils un regard à la dérobée.

Maurevert, d'ailleurs, ne demeura pas dans la maison.

Dans la salle du rez-de-chaussée, Ruggieri et Marillac demeurèrent un

instant seuls, silencieux.

--Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le comte! finit par dire

l'astrologue.

Marillac, bouleversé lui-même par une indicible émotion, ne remarqua pas

le trouble qui agitait Ruggieri. Il se contenta de s'incliner, et, comme

Ruggieri lui faisait un signe, il le suivit d'un pas ferme.

Arrivé au premier étage, Ruggieri poussa une porte et s'effaça pour

laisser passer le comte le premier.

--Ma mère! songea le jeune homme.

--Voilà donc mon fils! pensa la reine.

--Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si vous me

reconnaissez...

--Vous êtes..., dit Marillac, emporté par l'irrésistible besoin de

passion filiale qui germait en lui.

--Eh bien? interrogea Catherine, dont le coeur à cet instant battit

sourdement.

--Je reconnais Votre Majesté, reprit le comte, vous êtes la mère... du

roi Charles IX de France...

--Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise. J'ai su que

vous étiez à Paris; ce que vous y êtes venu faire, quelles personnes

vous y avez accompagnées, je ne veux pas le savoir... Je sais seulement

que le comte de Marillac est un ami fidèle de notre cousine d'Albret; je

sais que la reine Jeanne a, en vous, une confiance sans borne; et comme

je veux parler à cette grande reine à coeur ouvert, j'ai pensé que vous

lui seriez un messager agréable...

Le comte, faisant un effort sur lui-même, répondit d'une voix très

calme:

--J'attends les communications dont Votre Majesté veut bien me charger,

et j'ose vous assurer, madame, qu'elles seront fidèlement transmises à

ma reine...

--Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir de soulagement. Et

comment saurait-il, d'ailleurs?

--Ce que j'ai à vous dire, reprit-elle, est d'une extrême gravité.

D'abord, comte, ne vous étonnez pas que je vous reçoive ici, la nuit, en

présence d'un seul ami fidèle, au lieu de vous recevoir au Louvre. Il y

a à cela deux motifs: le premier, c'est que tout le monde ignore votre

présence à Paris et celle de certains personnages. Le deuxième, c'est

que toute la négociation dont je vous charge doit demeurer secrète...

Le comte s'inclina.

--Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer pourquoi je vous

confie la solution de la redoutable querelle qui, hélas! a déjà coûté

tant de sang aux hommes, tant de larmes aux mères... et je ne suis pas

seulement reine; moi aussi, je suis mère!

Cette parole, d'une incroyable imprudence, en un tel moment, provoqua

chez Déodat--chez le fils!--une prodigieuse explosion de douleur

intérieure. Ce sentiment fut si violent que le comte devint livide et

il fût tombé s'il ne se fût appuyé au dossier d'une chaise. Catherine,

toute à sa pensée, ne s'aperçut de rien. Mais Ruggieri avait vu, lui...

avait compris!...

--Il sait!... rugit-il au fond de lui-même.

--Je vous ai choisi, continua la reine, parce que je sais combien Jeanne

d'Albret vous aime. Je vous ai choisi parce que j'ai des vues sur

vous...

--Des vues sur moi! s'écria le comte avec une profonde amertume dont

Ruggieri saisit le sens. Aurais-je donc l'honneur d'être déjà connu de

Votre Majesté?...

--Oui, monsieur, je vous connais... et même depuis beaucoup plus de

temps que vous ne pouvez supposer...

--J'attends que Votre Majesté m'expose ses vues, dit Marillac d'une voix

altérée.

--Tout à l'heure, comte. Pour le moment, je dois vous indiquer les

propositions franches qu'en toute loyauté je vous charge de faire

parvenir à ma cousine d'Albret. Veuillez m'écouter attentivement et

noter chaque article dans votre mémoire. Ainsi, j'aurai tout fait pour

la paix du monde et, si quelque calamité frappe le royaume, je n'en

serai responsable ni devant Dieu, ni devant les rois de la terre.

--A tort ou à raison, je suis considérée comme représentant le parti de

la messe; à tort ou à raison aussi, Jeanne d'Albret est considérée comme

représentant la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui propose: une

paix durable et définitive; le droit pour les réformés d'entretenir un

prêtre et d'élever un temple dans les principales villes; trois temples

à Paris; dix places fortes choisies par la reine de Navarre, à titre

de refuge et de garantie; vingt emplois à la cour réservés aux

religionnaires; le droit pour eux de professer en chaire leur théologie;

le droit d'accession à tous emplois, aussi bien qu'aux catholiques...

Que pensez-vous de ces conditions, monsieur le comte?

--Madame, dit Marillac, je pense que, si elles étaient observées, les

guerres de religion seraient à jamais éteintes.

--Bien. Voici maintenant les garanties que j'offre spontanément, car on

pourrait juger insuffisantes ma parole et la signature sacrée du roi...

Marillac ne répondant pas, la reine poursuivit.

--Le duc d'Albe extermine la religion réformée dans les Pays-Bas.

J'offre de constituer une armée qui, au nom du roi de France, portera

secours à vos frères des Pays-Bas, et ce, malgré toute mon affection

pour la reine d'Espagne et pour Philippe. Afin qu'il n'y ait point de

doute, l'amiral Coligny prendra lui-même le commandement suprême et

choisira ses principaux lieutenants. Que dites-vous de cela, comte?

--Ah! madame, ce serait réaliser le voeu le plus cher de l'amiral!...

--Bien. Voici maintenant la garantie par où on verra éclater la

sincérité de mes offres et mon désir d'une paix définitive. Il me reste

une fille que se disputent les plus grands princes de la chrétienté. Ma

fille, en effet, c'est un gage d'alliance inaltérable. La maison où elle

entrera sera à jamais l'amie de la maison de France: j'offre ma fille

Marguerite en mariage au roi Henri de Navarre. Qu'en dites-vous, comte?

--Madame, j'ai entendu dire que vous êtes un génie en politique; je vois

qu'on ne se trompe pas.

--Vous croyez donc que Jeanne d'Albret acceptera mes propositions et

quelle désarmera...

--Devant votre magnanimité, oui. Majesté!... Elle n'eût pas désarmé

devant la force et la violence. Ma reine, comme Votre Majesté,

est animée d'un sincère désir de paix. Elle accueillera avec joie

l'assurance que, désormais, il n'y aura plus de différence entre un

catholique et un réformé...

--Vous porterez donc mes propositions à Jeanne d'Albret. Je vous nomme

mon ambassadeur secret pour cette circonstance, et voici la lettre qui

en fait foi.

A ces mots, Catherine tendit au comte un parchemin tout ouvert et déjà

recouvert du sceau royal.

La reine réfléchissait. Elle tournait et retournait dans sa tête la

pensée qu'elle voulait émettre et jetait à la dérobée de sombres regards

sur ce jeune homme qui était son fils.

Enfin, elle commença d'une voix hésitante:

--Maintenant, comte, nous en avons fini avec les affaires de l'Etat et

de l'Eglise. Il est temps que nous parlions de vous. Et tout d'abord,

je veux vous poser une question bien franche, à laquelle vous répondrez

franchement, j'espère... Jusqu'à quel point êtes-vous attaché à la reine

de Navarre? Jusqu'où peut aller votre dévouement pour elle?

Marillac frissonna. La question était toute simple en apparence. Mais

fut-ce l'accent de Catherine? Le comte crut y entrevoir une sourde

menace contre Jeanne d'Albret.

Catherine se douta peut-être de l'effet qu'elle venait de produire, car

elle reprit, sans attendre la réponse:

--Comprenez-moi bien, comte. La reine de Navarre, si elle accepte, comme

je n'en doute pas, les propositions que je lui soumets, viendra à Paris

pour les fêtes de la grande réconciliation. Je veux, en effet, que le

mariage de ma fille avec le jeune Henri soit l'occasion d'une joie

populaire dont on gardera le souvenir pendant des siècles. Sachez donc

que je rêve pour Henri de Béarn une destinée glorieuse. Puisqu'il va

être de la famille, je lui veux un royaume véritable et digne de lui.

Qu'est-ce que la Navarre? Un joli coin de terre sous le ciel, certes, et

qui serait encore un royaume acceptable pour un gentilhomme dépourvu de

tout au monde. Mais, pour Henri de Béarn, je veux quelque chose comme

une autre France... la Pologne, par exemple!

--La Pologne! s'écria le comte étonné.

--Oui, mon cher comte. J'ai des nouvelles sérieuses de ce grand Etat.

Avant peu, sans doute, je pourrai disposer de ce beau trône... Je le

réserve à un de mes fils. Et Henri de Béarn ne sera-t-il pas aussi mon

fils, du jour où il aura épousé Marguerite de France? Dès lors, la

Navarre n'a plus de roi.

--Majesté, dit fermement Marillac, je ne crois pas que Jeanne d'Albret

abandonne jamais la Navarre...

--Tout est possible, comte, même que Jeanne et son fils refusent la

gloire que je rêve pour eux, dans mon ardent désir d'effacer un triste

passé. Mais enfin, si vous vous trompiez... si, pour une raison ou une

autre, la Navarre se trouvait libre... eh bien, il lui faudrait un

roi... Vous, monsieur!

Cette déclaration produisit sur Marillac l'effet d'un coup de foudre: il

eut la sensation violente, instantanée, que Catherine savait qu'il était

son fils. Un tremblement convulsif l'agita.

--Moi! balbutia-t-il, moi! roi de Navarre!

--Vous, comte, dit tranquillement Catherine.

--Moi! reprit Marillac. Mais, madame, pour qu'un pauvre être sans nom

devienne un roi, il faut de puissants motifs.

--Je les trouverai. Ne vous inquiétez pas, comte!

--Vous ne me comprenez pas, madame! Ce n'est pas le motif de ma royauté

que je cherche! C'est le motif qui vous pousse, vous, à vouloir faire

de moi un roi! C'est la pensée qui vous guide! Ah! madame, c'est cela

seulement que je veux savoir, le reste n'est rien!

L'exaltation du comte surprit Catherine; mais elle l'attribua à

l'étonnement.

--Qu'importe, comte! dit-elle. Ne vous ai-je pas dit que j'avais des

vues sur vous? Saisissez la fortune qui passe à portée de votre main,

sans vous inquiéter du caprice qui l'a poussée de votre côté. Toute la

question maintenant est, pour moi, de savoir le degré d'affection qui

vous rattache à Jeanne d'Albret. Car c'est sur vous que je compte pour

faire aboutir une entreprise que je mûris...

Et comme le comte faisait un mouvement:

--C'est-à-dire, ajouta-t-elle avec un sourire livide, l'entreprise qui

doit assurer à Henri de Béarn un autre royaume...

Marillac baissa la tête.

--Madame, dit-il d'une voix qui, triste et sourde au début, finit par

devenir éclatante, madame, je ne sonderai donc pas les intentions de

Votre Majesté, et me bornerai à répondre aux questions qu'elle me pose.

Vous avez prononcé, tout à l'heure, un mot qui m'a profondément ému.

Vous avez dit: moi aussi, je suis mère!... Vous devez comprendre aussi,

du moins je le suppose toujours, quelle peut-être l'affection d'un fils

pour sa mère...

Une sorte de pâleur livide s'était étendue sur le visage de Catherine.

--Monsieur, dit-elle sourdement, vous avez d'étranges façons de vous

exprimer...

--Pardonnez-moi, madame, dit Marillac avec une froideur terrible: il

m'est permis de tout supposer, de douter de tout, depuis que j'ai été

abandonné par ma mère.

--Monsieur!... Un gentilhomme peut douter de tout au monde, excepté de

la parole d'une reine!

--Ah! madame, vous m'avez demandé quelle est mon affection pour ma

reine. C'est celle d'un fils! Je ne suis pas un gentilhomme, moi!

J'ignore qui fut mon père. Qui suis-je, moi? Moi, que vous voulez faire

monter sur un trône! Un enfant trouvé, madame! Une femme, une seule, a

eu pitié de moi. Cette femme m'a ramassé, m'a pris dans ses bras,

m'a emporté, m'a élevé à l'égal de son fils; cette femme, c'est une

véritable mère... c'est ma reine... c'est la grande et noble Jeanne

d'Albret... Un dernier mot, quant à ma véritable mère, celle qui m'a

abandonné, ce que je puis souhaiter pour elle, c'est de ne jamais la

connaître!...

Le comte de Marillac, en disant ces mots, se recula, croisa les bras sur

sa poitrine et attendit. Mais il connaissait mal la reine. Sans émotion

apparente, sans qu'un pli de son visage eût tressailli, elle se contenta

de hocher la tête.

--Je comprends, monsieur, dit-elle, je comprends tout ce que vous avez

dû souffrir, et je comprends aussi votre affection pour ma cousine

d'Albret. Je vois qu'on ne m'avait pas trompée. Vous êtes bien l'homme

au noble coeur qu'on m'avait dépeint. Pour le moment, il suffit que vous

fassiez tenir à la reine les propositions que j'ai formulées...

Selon l'usage, Catherine, en donnant ainsi congé au comte, lui tendit

sa main à baiser. Mais, sans doute que le jeune homme ne vit pas ce

mouvement. Car il se contenta de s'incliner profondément.

Ruggieri fit un mouvement pour l'accompagner. Mais Catherine le retint

d'un regard. Dès qu'elle eut compris que Marillac avait atteint la salle

du rez-de-chaussée, elle saisit la main de l'astrologue.

--Il sait! dit-elle.

--Je ne crois pas! balbutia Ruggier!...

--Et moi, je te dis qu'il sait! Allons, vite, le signal!...

--Madame! madame! c'est notre enfant!...

Violemment, elle l'entraîna à la fenêtre qu'elle ouvrit.

--Le signal! gronda-t-elle.

A ce moment, Marillac apparaissait sur le pont. Catherine entrevit sa

haute et ferme silhouette élégante.

--Grâce, Catherine! bégaya le père épouvanté. Grâce pour l'enfant de

notre amour!

Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet qu'il portait suspendu

à une chaînette d'or, et elle l'approcha de ses lèvres. Elle allait

siffler, jeter le signal dont elle parlait...

A ce moment, sur les décombres, en face de la fenêtre, une ombre venait

de se dresser. L'homme, ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri,

rejoignit rapidement le comte, le prit par le bras et tous deux

s'éloignèrent.

Cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan.

--Il s'était fait accompagner! murmura Catherine avec un accent de rage

qui épouvanta Ruggieri.

--Oui! répondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres hommes sont postés

dans le voisinage. Nos quatre spadassins n'en viendraient pas à bout...

D'ailleurs... voyez, il est trop tard!

Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur et grinça:

--Il m'échappe, pour ce soir... mais ce n'est que partie remise. Je sais

maintenant où le trouver... Il sait tout, René! Comment? Par qui? Ah!

sans aucun doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui lui a

dit la vérité... Mais comment a-t-elle su, elle-même?... Oh! il faut que

cet homme meure avant peu... il faut que Jeanne disparaisse...

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 65 / 80 题