LE GÎTE

En quittant la maison de la rue des Barrés, le père et le fils

discutèrent, en se promenant sur les bords de la Seine, de l'endroit où,

ils se cacheraient et de ce qui leur restait à faire. Tout en discutant,

ils descendaient le cours du fleuve, et ils vinrent à passer devant une

guinguette.

--J'ai faim! dit le chevalier.

--Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier. Entrons! J'espère que

tu as de l'argent pour payer une omelette et une bouteille.

Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif.

--J'ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier.

--Monsieur, je pense que nous ne devons pas le regretter. Catho nous a

sauvé la vie...

--Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de faim et de soif, elle

n'aura pas sauvé grand-chose!...

Avec un soupir, les deux hommes s'éloignèrent de la guinguette. Tristes

et silencieux, ils continuèrent à descendre le cours du fleuve.

--Chevalier, dit tout à coup le vieux Pardaillan, nous cherchons la

pitance et le gîte... viens, faisons-nous renards et loups... reprenons

la route, reprenons ensemble nos longues étapes que guide le hasard;

nous parcourrons la France, nous verrons le monde entier, si tel est

notre bon plaisir!...

Au discours du vieux routier, le chevalier répondit en secouant la tête;

il ne voulait pas quitter Paris parce que Loïse était à Paris. Du moins,

il avait la conviction qu'elle y était.

--Ainsi, reprit le père, tu refuses encore de me suivre?

--Mon père, je vous l'ai déjà dit: plutôt que de quitter Paris, je

mourrais.

--Bon, bon... cherchons donc un gîte?

--Je crois, monsieur, en avoir trouvé un, fit le chevalier.

--Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu?

--Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'hôtel de Montmorency. Le

noble duc m'a offert l'hospitalité. Allons la lui demander pour tous

deux.

--Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai jadis sa fille et

que ce digne maréchal doit avoir conservé quelque bonne dent contre ton

père?

--Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette rancune est maintenant

évanouie.

--Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalité chez

Montmorency, que ne le disais-tu plus tôt? Cela m'eût épargné des

inquiétudes. Voilà donc ton gîte tout trouvé.

--Le vôtre aussi, mon père.

--Ne t'inquiète pas de moi. Du moment que tu as un gîte, le mien est

tout trouvé aussi.

--Et c'est?

--Pardieu, l'hôtel de Mesmes! Allons, chevalier, je t'accompagne

jusqu'au bac, et puis je prendrai le chemin du Temple. Nous aurons ainsi

un pied dans l'un et l'autre camp.

Ce plan, après réflexion, parut le plus simple et le meilleur au

chevalier qui l'adopta aussitôt.

En arrivant au bac qui était presque en face du palais que Catherine

faisait bâtir sur l'emplacement de l'ancienne Tuilerie, le père et le

fils s'embrassèrent; le bateau étant à ce moment sur l'autre rive, le

chevalier dut attendre quelques moments et en profita pour dire à son

père:

--Monsieur, vous m'avez déjà rendu le service d'aller à la Devinière

pour ramener mon chien Pipeau. Or, j'y ai laissé un autre ami auquel je

tiens assez...

--Serait-ce un autre chien?

--Non, monsieur, c'est un cheval.

--Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval vaut de l'argent, s'il est

bon...

--Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, mon père!

--Et pourquoi?

--Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le chevalier.

--Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor... où ai-je entendu ce

nom-là?... Galaor... j'y suis! C'est aux Ponts-de-Cé... M. de Damville

me racontait l'histoire d'une aventure à lui arrivée, et où il avait été

sauvé. Ah ça! mais c'est donc toi qui as sauvé Damville?...

Le chevalier sourit.

--Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!...

A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua, tandis que

le vieux routier, tout joyeux, tout courant, prenait le chemin de la

Devinière...

En arrivant à l'hôtel de Montmorency, le chevalier, suivi de Pipeau, se

fit conduire au maréchal.

--Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne à qui je comptais

demander l'hospitalité n'est pas à Paris...

Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par la main et le

conduisit dans une chambre magnifique.

--Chevalier, lui dit-il, vous êtes chez vous.

Pendant ce temps. M. de Pardaillan père arrivait à la Devinière, tout

courant, se précipitait dans les cuisines et demandait d'une voix

empressée:

--Où est Galaor?...

--Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie. Mais cet homme que

vous avez blessé...

--Quelle écurie, mort-diable? interrompit Pardaillan.

--A droite de la cour, dit l'aubergiste effaré.

Le vieux routier n'entendait plus. Déjà il courait à l'écurie indiquée,

suivi de maître Landry, qui lui désigna un beau cheval aubère à tête

fine et intelligente.

--Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé...

--Vous m'ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte d'Aspremont, s'écria

Pardaillan qui commençait à seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est

tombé sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il mort?

--Mais il n'est pas mort, monsieur!

--Diable!... Ah! le misérable! Et qu'en avez-vous fait?

--C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut repris ses sens, il a

dit que la chose vous coûterait cher!

--Bah! vraiment?

--Et il a voulu être porté à l'hôtel de Mesmes!

--Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrêta court et se mit à

réfléchir. Bah! s'écria-t-il tout à coup, Galaor arrangera tout cela!

Allons, adieu, maître Landry.

Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'éloigna au trot rapide

de Galaor. Bientôt, il arriva à l'hôtel de Mesmes, fit placer Galaor

à l'écurie par Gillot qui reconnut aussitôt l'ancienne monture du

maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège ce cheval, qui avait

disparu tout à coup, était ramené par l'homme qui lui voulait couper les

oreilles.

Cependant, le vieux Pardaillan s'était rendu chez le maréchal.

--Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses questions à

régler.

--D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan.

--Oui; je vous avais recommandé de vous faire son ami, et voici qu'on me

le ramène en triste état; vous me privez d'un fidèle serviteur...

--Je vous en ramène un autre, monseigneur.

--Où est-il? fit vivement le maréchal.

--A l'écurie, monseigneur. Si j'osais vous faire une prière, ce serait

de descendre avec moi jusqu'à vos écuries.

Le maréchal, intrigué, acquiesça d'un geste et suivit Pardaillan.

Celui-ci descendit dans la cour, ouvrît la porte de l'écurie et montra

du doigt, sans rien dire, Galaor attaché à son râtelier.

--Mon ancien destrier de bataille! fit le maréchal étonné. Qui me l'a

ramené?... Vous?...

--Moi, monseigneur. Il m'a été donné comme vous l'aviez donné; et celui

qui vient de m'en faire présent, c'est celui-là même qui, certain soir

où vous étiez attaqué par des truands, vous prêta main-forte.

--C'est vrai; cet inconnu m'a sauvé la vie, dit le maréchal.

--Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils unique et héritier

de votre humble serviteur!

--Venez, dit le maréchal qui, sortant de l'écurie, remonta rapidement à

son cabinet, agité, silencieux, tandis que le vieux routier l'examinait

en dessous, en souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec

Orthès.

--Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque je suis arrivé ici,

M. d'Aspremont m'a regardé et m'a parlé d'une façon qui m'a déplu. Je le

lui ai dit. En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui, nous

avons trouvé l'occasion de nous exprimer en douceur toute l'estime que

nous avons l'un pour l'autre.

--Ainsi, pas de haine entre vous?

--Pas la moindre haine, dit sincèrement Pardaillan.

--Bon. Venons-en donc à Galaor, c'est-à-dire à votre fils. Vous dites

que c'est lui qui, si heureusement, me prêta main-forte?

--La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donné Galaor en signe de

reconnaissance.

--Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous m'aviez promis de me

l'amener.

Le vieux routier réfléchit un instant; et, pour dérouter entièrement le

maréchal, il résolut d'employer l'arme la plus redoutable: la vérité.

--Monseigneur, dit-il, j'ai proposé à mon fils d'être à vous: il ne

l'a pas voulu parce qu'il est déjà à M. de Montmorency. Mon fils,

monseigneur, a surpris un redoutable secret: il a assisté à votre

entrevue, à l'auberge de la Devinière. Il a donc tout lieu de redouter

votre colère ou la terreur de quelqu'un de vos acolytes, M. de

Guitalens, par exemple. Il est persuadé que, si vous le teniez, vous

l'enverriez à la Bastille, d'où il s'est échappé par miracle. Voilà les

bonnes et solides raisons qu'il m'a données, pour ne pas venir ici. En

outre, il est à Montmorency. Or, je suis à vous, moi! Il en résulte

que je me trouve dans la nécessité ou de vous trahir, ce qui serait

abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui me paraît plus

impossible encore.

--Mais, demanda le maréchal, pourquoi le jeune homme est-il contre moi?

--Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency, voilà tout. Il vous

en veut si peu, monseigneur, et il a si peu envie de chercher à vous

nuire, qu'il va quitter Paris dès ce soir...

--Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan, franchise pour

franchise. Il est très vrai que j'ai eu un instant l'idée de le rendre

à Guitalens, dont il a surpris la conversation avec moi, je veux que le

diable m'écorche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre fils a

le génie de la bravoure; mais il est sans appui. Amenez-le-moi! je

l'enrichis!

--Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison même de cette attitude qu'il

a eue au Louvre, il est poursuivi, traqué, et qu'il lui faut quitter

Paris, sous peine d'être pendu.

--Dans mon hôtel, le chevalier sera plus en sûreté que dans le château

où, sans aucun doute, mon frère l'envoie.

--Mais, si je ne me trompe, il doit être déjà parti. La chose pressait.

En effet, voici ce qui nous est arrivé.

Ici, Pardaillan raconta le siège du Marteau-qui-cogne.

--Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il était temps que le

chevalier quittât Paris.

--Mais alors, vous êtes tout aussi compromis que lui! Pourquoi êtes-vous

resté?

--Parce que je vous avais promis de vous aider, monseigneur, dit

simplement Pardaillan.

Le maréchal tendit sa main au vieux routier, qui s'inclina plutôt pour

cacher son sourire, que par respect.

Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, après avoir failli se trouver sans

gîte, eurent définitivement chacun un véritable palais pour demeure.

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 63 / 80 题