AU LOUVRE

Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant matelas qui se

trouvait dans un galetas dénommé «la chambre des princes».

Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur pied.

Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et trouva le maréchal qui

l'attendait avec une sombre impatience.

Cette journée et cette nuit, François les avait passées à agiter des

pensées confuses et contradictoires.

Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu raison et que la

ruse, en cette affaire, serait plus utile que la force. Parfois, il

arrêtait son esprit avec une sorte de charme effaré sur cet événement

qui, par moments, lui semblait chimérique; il avait une fille de

dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré l'existence! Alors, il

souriait, et, presque aussitôt, ses yeux s'emplissaient de larmes.

D'autres fois, il songeait à cette mère admirable, à Jeanne, dont il

avait reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à Margency; et

alors, il comprenait qu'il n'avait cessé de l'aimer...

Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien qu'il fît des

efforts pour écarter la question, elle revenait implacable: il était

marié à Diane de France.

Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; mais son regard

ardent parla pour lui...

Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme qui souffrait. Il lut

dans ses yeux toute l'angoisse de l'attente.

--Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé... elles étaient bien à

l'hôtel de Mesmes.

--Elles étaient! fit le maréchal sourdement.

--Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, il y a dans

tout cela une fatalité inconcevable. J'ai failli les délivrer... un coup

de pistolet tiré à faux, un bras qui tremble...

--Vous vous êtes donc battu? s'écria François.

--Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi.

--Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant de gratitude que je

ne sais comment vous exprimer mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en

serrant les poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre elle. Et

cet homme est de ma famille, de mon sang!... Voyons, racontez-moi ce que

vous savez!...

Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait à son père. Mais il

omit de citer le vieux Pardaillan. Tel quel, ce récit n'en frappa pas

moins le maréchal d'une sorte d'admiration.

--Vous avez fait cela! s'écria-t-il.

--Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier; cela n'a

d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre que le maréchal de Damville

était le ravisseur. Quant à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je

saurai peut-être avant peu...

François saisit violemment la main de Pardaillan.

--Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut que je le sache à

l'instant! Êtes-vous homme à répéter ce que vous m'avez raconté,

même s'il peut en résulter quelque danger pour vous, même devant mon

frère?...

--Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de glace.

--En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi?

--A l'instant même, fit le chevalier.

--C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre au Louvre. Que le roi

fasse justice. Et si le roi se dérobe...

--Eh bien? fit le chevalier haletant.

--Alors, répondit le maréchal d'une voix sombre, si le jugement des

hommes me fait défaut, j'en appellerai au jugement de Dieu. [2]

[Note 2: C'est le vieux nom du duel.]

Le maréchal s'élança vers son appartement.

--Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... C'est-à-dire chez la

reine Catherine! la digne femme qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui

va s'empresser de me faire saisir!

Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut.

Il fit signe au chevalier de le suivre.

Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et Pardaillan y prirent

place, avec quatre pages.

Pendant le chemin, François de Montmorency et Pardaillan ne se parlèrent

pas.

On arriva au Louvre.

Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire que Charles

IX avait admis ses courtisans à son grand lever. Le jeune roi paraissait

de bonne humeur; il venait d'entraîner tout son monde pour visiter

un nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous de ses

appartements.

C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, mais en somme

plutôt petite, relativement aux immenses salles du Louvre; Charles IX

prétendait en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre de

ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la berge de sept à huit

pieds. Il n'y avait pas de quai ou port à cet endroit; la Seine coulait,

libre et capricieuse, creusant des sinuosités, des baies minuscules dans

le sable.

Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où une quinzaine de

personnes étaient rassemblées, le roi Charles IX, tenant à la main une

arquebuse que venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, jetait

de longs regards enivrés sur le paysage qu'il avait sous les yeux.

Et comme son imagination était émue par ce spectacle, l'émotion se

transmit au coeur, et il murmura doucement:

--Marie!...

--Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse permet de viser

avec une justesse extraordinaire.

--Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son rêve, tressaillit et se

mit à examiner l'arme.

Un valet s'arrêta à deux pas du roi.

----Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.

--Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui sollicite l'honneur

d'être introduit auprès de Votre Majesté.

--Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il n'eût pu en croire ses

oreilles. Il aura entendu parler de la grande paix qui se fait. Et il

veut cesser de bouder. Qu'il entre!

Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil de bois d'ébène

sculpté richement. Et tous les assistants debout se rangèrent à droite

et à gauche du fauteuil.

Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les quatre pages du

maréchal entrèrent par deux, le poing sur la hanche, et se placèrent

deux à droite deux à gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis

le maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.

François de Montmorency s'arrêta à trois pas du fauteuil et s'inclina

profondément. Puis, se redressant, il attendit que le roi lui adressât

la parole.

Charles IX contempla un instant en silence la noble tête du maréchal,

campé dans une attitude de force et de dignité.

Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard dédaigneux et

presque haineux.

--Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin Charles IX. Depuis

si longtemps que vous avez déserté la cour de France, on pouvait

craindre que vous ne fussiez mort. Je vous vois heureusement bien

vivant.

Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries anodines, Charles

IX ajouta d'un ton plus sérieux;

--L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous revenez enfin.

Encore une fois, soyez le bienvenu.

--Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier Votre Majesté de

m'accorder audience.

--Vous l'avez... Parlez.

--Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière.

--Eh bien, soit...

A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les courtisans, y compris

le duc d'Anjou, frère de Charles IX, s'inclinèrent ensemble et battirent

en retraite vers la porte.

--Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le roi en désignant

Pardaillan.

Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur Charles IX. En entrant

dans le cabinet, les yeux de Pardaillan s'étaient tout d'abord portés

sur Quélus, Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il savait

sourire par moments, c'est-à-dire avec cette impertinence glaciale qui

lui était particulière. Sans doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert

le reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager d'un air fort

insolent.

Montmorency se hâta de répondre:

--Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un témoin de ce que je

vais dire. Je sollicite pour lui le même honneur que pour moi...

Charles IX fit un signe de tête approbatif.

--Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. Puisque je vois

Votre Majesté si bien disposée à mon égard, j'oserai la supplier de

donner des ordres pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au

Louvre toute affaire cessante.

--Mais c'est donc un conseil de famille que vous voulez tenir en notre

présence?

--Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et comme le roi de

France est le père de tous ses sujets, il est raisonnable que ce conseil

se tienne en présence du père.

Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait les deux frères.

Mais, cette haine, il en ignorait les causes. Il eut le pressentiment

qu'il allait connaître ces causes que les deux maréchaux avaient tenues

si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc avec un marteau

d'argent, et, son valet de chambre s'étant montré à l'instant, il

demanda Cosseins, son capitaine des gardes.

--Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à M. de Cosseins pour

trois jours, dit le valet de chambre.

--C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes de Mme la reine mère

est là, faites-le venir!

Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait dans le cabinet.

Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey, en apercevant le

chevalier de Pardaillan qu'il avait arrêté lui-même et bel et bien

conduit à la Bastille, s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis.

Pardaillan parut examiner avec une profonde attention une arquebuse

accrochée à la muraille; puis, comme Nancey continuait à le considérer,

hypnotisé, le chevalier se décida a lui faire des yeux, du sourire et de

la main, un petit signe amical, presque protecteur.

--Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que vous arrive-t-il,

Nancey?

--Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, je viens

d'avoir un éblouissement, un étourdissement...

--C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à l'hôtel de Mesmes

et dites à M. de Damville que je veux lui parler.

Le capitaine se courba en deux et sortit.

--Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, je dois dire

à Votre Majesté que je suis venu demander justice et que, devant elle,

j'accuserai le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime de

rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine que j'en

appelle! C'est encore à votre honneur! Les terribles choses que j'ai à

raconter doivent demeurer secrètes, sire!

--Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le voulez, nous serons

donc l'arbitre de cette affaire.

--Votre Majesté me comble. Mais, en raison même de la gravité des

accusations que je prétends porter contre mon propre frère, ne

convient-il pas qu'il soit présent avant que je n'entre dans le détail?

Il s'agit de deux femmes...

--C'est juste, maréchal, c'est juste.

--Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et près d'une

demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:

--Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui sont ces deux femmes?

--Oui, sire: deux humbles ouvrières.

--Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné.

--Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, ce qui leur

assurait leur pauvre existence.

--Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis occupé moi-même des

broderies d'armoiries, et je crois connaître les cinq ou six ouvrières

qui, dans Paris, sont capables de mener à bien ce genre de travaux.

--Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.

--Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. En face d'une auberge?

--L'auberge de la Devinière, sire!

--C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains l'une contre l'autre.

Je la connais! c'est à coup sûr la plus habile brodeuse d'armoiries et

devises qui soit dans Paris.

Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela cette scène où il

avait offert à Marie Touchet la tapisserie exécutée par la brodeuse de

la rue Saint-Denis et portant la devise:--Je charme tout.

François de Montmorency, violemment ému, était devenu très pâle. Et,

lorsque Charles IX, pensif, ajouta:--On l'appelait la Dame en noir...,

le maréchal éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une voix rauque

de désespoir, il répondit:

--La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son nom, sa fortune,

sa situation! Parce qu'un maudit et un criminel par aveuglement l'ont

condamnée! Le maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est moi!...

La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse de Piennes et de

Margency! Elle s'est appelée duchesse de Montmorency!...

Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, étonné, hésitant. Il

connaissait de Jeanne de Piennes ce que l'on en savait couramment:

à-savoir que, mariée secrètement à François de Montmorency, elle avait

été répudiée, grâce à l'insistance du connétable auprès du roi Henri II,

et grâce à l'insistance du roi Henri II auprès de la cour de Rome.

Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, devenue l'épouse

de François, avait toujours vécu séparée du maréchal, et il se vit en

présence d'un redoutable problème de coeur et de famille.

Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, comprit ce qui se

passait dans l'âme de Charles IX.

--Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce moment d'aucun

mariage à défaire ou à refaire. C'est à votre seule justice que je

suis venu faire appel justice pour deux malheureuses qui, après tant

d'infortune, ont été arrachées au peu de bonheur qui leur restait! C'est

un ravisseur que je viens accuser ici... et le ravisseur, le voilà!

François de Montmorency tendit violemment son poing fermé vers la porte

qui s'ouvrait à ce moment, livrant passage à Damville.

Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!...

--Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique qu'il avait dans ses

fortes émotions, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, me voici aux

ordres de Votre Majesté.

Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme effacé dans un angle.

De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.

Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non seulement pour empêcher

François de l'accuser, mais encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer

à la Bastille, peut-être à l'échafaud!...

C'était simple et effroyable:

Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il avait juré de ne

pas révéler, il allait le dénoncer!...

Simplement dire que le roi de Navarre, le prince de Condé, Coligny

étaient à Paris, et que François de Montmorency les avait vus, et qu'ils

avaient conspiré l'enlèvement du roi!

--Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait venir sur la demande

expresse de votre frère. Écoutez donc, s'il vous plaît, ce que M. le

maréchal de Montmorency veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez,

maréchal.

--Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander à M. de

Damville ce qu'il a fait de Jeanne de Piennes, et de Loïse, sa fille, ma

fille...

Il y eut une seconde de silence funèbre.

Le maréchal ajouta:

--Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager à ne plus

poursuivre ces nobles et infortunées créatures, je le tiens quitte du

reste.

--Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.

Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, regard rouge,

aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:

--Sire, pour que je réponde dignement, plaise à Votre Majesté de

demander à M. le maréchal s'il n'a pas été dans un hôtel de la rue de

Béthisy? quelles personnes il y a vues? et ce qui a été convenu?

François devint pâle comme un mort.

--Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi ne l'entendit pas.

--Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, je vais répondre pour

lui!...

--Un instant, monseigneur! fit soudain une voix calme.

Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil, se plaçant ainsi

entre les deux frères. Et, avant qu'on eût songé à lui imposer silence,

avant qu'Henri fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention

de cet inconnu, le chevalier poursuivit:

--Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais, appelé comme témoin, je

dois parler. Et je me permets de dire à Mgr le maréchal de Damville que

la réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi que ce soit Sa

Majesté...

--Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, vous qui osez parler

devant le roi sans qu'on vous interroge!

--Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, c'est qu'il est

complètement inutile de parier de la rue de Béthisy si nous ne parlons

pas d'abord de la rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de

l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y réunissent!...

A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency pliait les

épaules, courbait les reins, comme si chaque parole fût jeté sur lui

quelque poids énorme.

--Que signifie cela? s'écria Charles IX.

--Simplement que la question de Mgr de Damville était oiseuse et n'a

rien à voir dans l'affaire qui nous rassemble.

--Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai que votre question

soit inutile à l'affaire qui vous réunit en notre présence, vous et

votre frère?

Henri poussa un soupir et répondit:

--C'est vrai, sire!...

François adressa au chevalier un regard d'une éloquente gratitude.

Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant, ses soupçons,

peut-être! Charles fronça le sourcil. Son front d'ivoire jauni se

plissa.

--Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans une intention

quelconque que vous avez ainsi parlé. Vous avez parlé de la rue de

Béthisy... De quel hôtel s'agit-il? Parlez!...

Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny, rendez-vous

naturel des huguenots.

Henri comprit que de sa promptitude dépendait maintenant sa vie... S'il

ne trouvait pas une prompte réponse, son frère était perdu; mais le

damné inconnu qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait la scène

de la Devinière!...

--Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse de Guise...

C'est une histoire de femmes.

--Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.

--Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à raconter pour moi,

un ami du duc de Guise.

Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, en qui il sentait un

redoutable compétiteur. Il connaissait d'ailleurs la conduite de sa

femme qui, pour le quart d'heure était au mieux avec le comte de

Saint-Mégrin.

--Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant. Mais que vient faire

en tout ceci l'auberge de la Devinière?

Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait: «Vous nous sauvez, je

vous sauve!» et répondit:

--Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre Majesté que

l'auberge de la Devinière est un lieu où se réunissent des poètes pour

causer de poésie... des dames, de grandes dames y viennent aussi causer

de poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte pourpoint

de satin mauve, manteau de soie violette, haut de chausses à rubans...

C'était le portrait de Saint-Mégrin.

Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses dents:

--Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que ce cher Guise ait

entendu...

Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la sueur qui inondait

son front et reprit:

--Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis venu, confiant dans

sa justice, réclamer la liberté de deux malheureuses femmes qu'on

détient malgré elles.

--Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre cause.

--Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse de Piennes, et sa

fille Loïse ont été ravies de leur logis, rue Saint-Denis, par violence;

elles sont détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville ici

présent qui est le ravisseur.

--Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous?

--Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne sais de quoi il est

question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept ans les personnes dont il

s'agit. C'est donc à moi de réclamer justice.

--Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait repris toute sa

fermeté, la démarche que j'ai tentée auprès de Votre Majesté serait

inqualifiable si je n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le

chevalier de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et une partie de

la soirée, jusqu'à onze heures, caché dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre

Majesté l'y autorise, le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et

entendu.

--Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.

Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa grâce un peu raide

et hautaine.

Damville ne put s'empêcher de frémir.

--Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?...

--Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes aux questions,

voulez-vous me permettre de demander à Mgr de Damville par quel bout il

veut que je commence mon récit?

--Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.

--A votre guise, monseigneur, je commencerai par la fin, c'est-à-dire

par la voiture qui sort mystérieusement; par le commencement,

c'est-à-dire par les facéties de votre intendant Gille; ou enfin, même,

par le milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il s'agit de

toutes sortes de choses et de gens, notamment de votre serviteur le

chevalier de Pardaillan, conversation dans laquelle joua un rôle

quelqu'un qui venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.

A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement que le chevalier

connaissait l'entretien qu'il avait eu avec Guitalens, Damville

chancela, livide, hagard. Et il balbutia:

--Commencez par où vous voudrez, monsieur!

--La victoire est à nous! pensa Pardaillan.

Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait de faire usage, il

obtiendrait tous les aveux qu'il voulait, il ouvrait déjà la bouche pour

commencer son récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. Les

paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura les yeux fixés sur

la personne qui venait d'apparaître.

--Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX. Comment! c'est

vous, madame?...

C'était Catherine de Médicis.

Elle s'avança, laissant la porte ouverte.

--Voici l'orage! pensa Pardaillan.

La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui donnait à sa

physionomie une si terrible expression de cruauté.

--Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de colère, j'ai donné

audience particulière à M. le maréchal de Montmorency, et nul, ici, pas

même vous, n'a le droit...

--Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; mais vous

m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il y a ici un ennemi de la

reine, votre mère, du duc d'Anjou, votre frère, et de vous-même!

Pardaillan demeura très calme.

--Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX.

--Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a fallu une singulière

audace pour oser pénétrer dans le Louvre, après avoir insulté le duc

d'Anjou, votre frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles,

enfin, après m'avoir bafouée.

--Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!

--C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.

--Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, saisissez cet

homme.

Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons et Maurevert,

devançant les gardes, s'élancèrent dans le cabinet en hurlant:

--Sus! sus! A mort!...

En même temps, ils avaient tiré leurs épées.

Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin et

Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.

François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits l'un que l'autre;

mais, tandis que François songeait déjà à intercéder pour le chevalier,

Henri, pâle de joie, comprenait que cet incident le sauvait.

Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était tenu sur ses

gardes. Dans l'instant qui suivit, on le vit saisir l'épée de Quélus,

la lui arracher, la briser sur ses genoux et en jeter les morceaux à la

figure des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, d'une

rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se regardèrent, stupides,

puis, tous ensemble, foncèrent.

Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait suffi à Pardaillan

pour concevoir et exécuter une de ces bravades folles auxquelles il

semblait se complaire par fantaisie.

Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une voix d'un calme

féroce, d'une ironie aiguë, proférer ces mots:

--Saluez donc la justice du roi!...

Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. Pardaillan venait de

lui arracher sa toque, brisant les longues épingles d'or qui la fixaient

et, par la même occasion, arrachant quelques poignées de cheveux.

La toque tomba aux pieds de Catherine.

Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, avait sauté sur le

rebord de la fenêtre ouverte en criant:

--Au revoir, messieurs...

Et il sauta!

Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron atteignaient la

fenêtre et allaient le saisir.

Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner, tandis que,

hurlants, ils montraient le poing, et, grave, sans hâte, soulever son

chapeau dans un grand geste, puis s'en aller, de son pas souple et

tranquille.

--L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou.

Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.

Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit une arquebuse toute

chargée, ajusta le chevalier.

La détonation retentit.

Pardaillan ne se retourna pas.

--Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!...

Et des bateliers qui descendaient la Seine virent avec étonnement cette

fenêtre du Louvre à laquelle se montraient cinq ou six gentilshommes

penchés, le poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.

Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le cabinet royal,

pleines de confusion et exemptes d'étiquette, chacun donnant son avis

sans écouter celui du voisin.

--Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce soir, cet homme sera

au pouvoir de Sa Majesté.

--Vous avez l'ordre! fit Catherine.

Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus qui se plaignait

de la tête.

En même temps, le roi, frappant du poing sur le bras du fauteuil où il

s'était assis, grondait.

--Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je veux que le rebelle

soit tout à l'heure à la Bastille! Ah! monsieur de Montmorency, je vous

félicite des gens que vous m'amenez!

--Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne pas surveiller qui il

fréquente, dit Catherine d'une voix miel et fiel.

Henri de Damville sourit, il triomphait.

François laissait passer l'orage.

--M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, dit rageusement le duc

de Guise.

--Prenez garde, duc! répondit François; je puis vous répondre, à vous

qui n'êtes ni la reine ni le roi...

Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la poitrine et en le

regardant dans les yeux, il ajouta:

--Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs!

Guise, épouvanté, recula.

--Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan m'a insultée dans

une circonstance que je raconterai à Votre Majesté. Il a osé porter les

mains sur votre frère...

--Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou d'une voix

nonchalante, en lissant sa barbe rare avec un peigne.

Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait:

--Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour moi, pour le duc

d'Anjou...

--Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on l'arrête et qu'on

instruise son procès. Ainsi, on verra que j'aime ma famille... car

j'aime ma famille, moi, autant qu'elle m'aime...

Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa mère et à son

frère, le roi redevint tout joyeux et fit signe qu'il voulait être seul.

Catherine sortit avec le duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les

autres assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency

demeura ferme à son poste; ce que voyant, Henri de Damville demeura

également.

Le roi les regarda avec étonnement.

--Je croyais avoir dit que l'audience était terminée, fit-il.

--Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté m'a promis de me

rendre justice: j'attends!

--C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez donc...

--Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de Pardaillan n'est plus

là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu... Une voiture a quitté

l'hôtel de Mesmes cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux

femmes. En vain le nierait-on!...

--Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, puisqu'on m'y oblige,

je ferai ici une confidence que je ne ferais devant personne au monde.

Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, mystérieusement,

acheva:

--Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal d'aventure sont venues

me demander l'hospitalité et m'ont prié de les ramener à leur hôtel.

Votre Majesté exige-t-elle le nom de cette haute dame?...

--Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX en riant.

François se tordit les mains avec une rage désespérée. Il comprit, qu'il

ne pourrait convaincre le roi.

Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en pleine faveur,

dépourvu de preuves irrécusables, il avait vu s'enfuir avec Pardaillan

sa seule chance de succès.

--Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, maréchal, dit le roi.

Allez, messieurs, allez... Holà, un instant: nous voyons avec peine

et chagrin la plus noble maison de France divisée par des querelles

intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse bientôt...

Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri, radieux, François, la

rage au coeur.

Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency mît lourdement sa main

sur l'épaule de son frère.

--Je vois que votre arme est toujours la même, dit-il d'une voix rauque

et sifflante: mensonge et calomnie!

--J'en ai d'autres à votre service! dit Henri.

François jeta sur son frère un regard sanglant.

--Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de réfléchir. Mais,

lorsque je me présenterai à l'hôtel de Mesmes, tout sera fini. Si, à ce

moment, tu ne rends les deux malheureuses que tu m'as volées, prends

garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où je te trouverai, je

te tuerai! Attends-moi!

--Je t'attends! répondit Henri.

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 55 / 80 题