A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la Hache et
reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, c'est-à-dire un peu avant neuf
heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet
homme, qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel il alla
heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, grommela quelques mots et,
sans daigner s'arrêter, continua sa course.
L'homme stationna un instant devant l'auberge de la Devinière, qu'il
contempla avec une sorte d'émotion, et où il parut un instant vouloir
entrer. Mais, secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin en
murmurant:
--Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!
Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple. Deux
minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l'hôtel
de Mesmes. Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut derrière ce
judas, et une interrogation revêche en sortit. Alors l'homme répondit:
--Dites simplement à M. le maréchal que l'homme qu'il a rencontré à
l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé et désire l'entretenir.
La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se montra et dit:
--Vous venez des Ponts-de-Cé?
--Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers.
--Alors, vous êtes Pardaillan.
--J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. Et vous?
--C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme à vous rendre raison
d'un oubli, si cet oubli vous a choqué.
--Choqué grandement. D'autant que votre figure ne me revient pas le
moins du monde.
--Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. A votre service,
quand vous voudrez, M. de Pardaillan.
--Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le coeur comme une
querelle refroidie.
--Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième officier.
Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit à Pardaillan qui déjà
dégainait:
--Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la querelle ne refroidisse
pas trop. Mais le maréchal ne veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez
entrer, car vous êtes attendu.
Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma lourdement.
--Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur de vous
conduire à la chambre qui vous a été préparée.
Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, Orthès, vicomte
d'Aspremont, se mit en route, accompagné de Pardaillan, avec lequel,
selon les usages, il se mit à deviser gaiement, comme si un duel n'eût
pas été convenu entre eux.
On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on parvint à une grande
belle chambre.
--Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous souper?
--Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant à Paris.
--Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une bonne nuit.
--Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j'espère dormir
d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, dites-moi, M. le maréchal n'est donc
pas en son hôtel?
--Il est absent, en effet; mais il vous attendait pour aujourd'hui ou
demain et, dès qu'il arrivera, il sera prévenu.
Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et Pardaillan entendit la
porte de sa chambre se fermer à double tour.
--Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!
Il courut à la porte: elle était solide et la serrure eût défié toute
tentative d'effraction. Il courut alors à la fenêtre. Elle était au
deuxième étage; il n'y avait pas moyen de sauter d'une telle hauteur
sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au
vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela:
--Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient limpide, à
présent: la patience, la bonne grâce, les promesses et les écus de
Damville, là-bas, à l'auberge des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard!
Et moi, comme un véritable étourneau, je vais donner tête baissée dans
le panneau... J'y suis; le maître a peur, il me veut faire occire par
ses valets!... Par Pilate et Barabbas! c'est bien ce que nous allons
voir!...
Telle fut la première pensée de Pardaillan.
Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail qui le déroutait. Le
maréchal lui avait positivement déclaré qu'il conspirait contre le roi
de France: terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud...
--A moins, murmura-t-il, que cette conspiration
n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il en soit, je
suis pris.
Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan n'en ferma pas moins
les yeux avec délices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore
emplit la chambre.
Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand jour.
--Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!
A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s'ouvrit,
et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé
une plus mauvaise nuit que son prisonnier.
--Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit.
--Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être venu.
--Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. Pardonnez-moi cette
précaution. J'ai voulu vous éviter une rencontre... désagréable.
--Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur.
--Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous demander deux choses,
mon cher Pardaillan. La première, c'est que vous vous laissiez enfermer
pour aujourd'hui encore. Je vous jure que vous n'avez rien à craindre...
Pardaillan fit la grimace.
--Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette
chambre de toute la journée, et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de
ma part!
--J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez
me demander deux choses...
--Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; il n'est pas en
sûreté ici, et je veux le transporter... dans une maison où il sera à
l'abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter
sur vous pour m'aider?
--Monseigneur, du moment que j'ai consenti à entrer à votre service,
j'étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur
moi... Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit
enlevé pendant le trajet.
--Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... Voici donc ce que
j'ai combiné. A onze heures, la voiture quittera l'hôtel...
--Ah! le trésor sera dans une voiture?
--Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je serai à cheval en tête;
et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l'épée d'une main, le
pistolet dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait
d'approcher...
--C'est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expédition
a-t-elle quelque rapport avec... la campagne dont nous parlions aux
Ponts-de-Cé?... En d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou
bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os?
--Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous déjà appris...
--Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait
attentivement le maréchal; je me demande seulement si le trésor en
question ne serait pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en
baissant la voix.
--Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même le maréchal, dont la
physionomie s'éclaira aussitôt.
--Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je
redoublerais de précautions.
--Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il s'agit... de
ce que vous croyez... mais faites comme si réellement vous alliez
escorter... une couronne.
--Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi!...
Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda:
--Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée parce qu'on craint
que je n'apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel?
--C'est exact! dit le maréchal.
--Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai d'ici de toute la
journée et, ce soir, je serai prêt.
Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se
dit:
--Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était prisonnier ici,
pourquoi venir me le dire? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la
précaution de m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! ce
n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est qu'on me cache
quelque chose... que je dois ignorer jusqu'à ce soir... et que je veux
savoir tout de suite, moi!
Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on ne l'avait pas
enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait sur un corridor dans
lequel il fit quelques pas, jusqu'au large et monumental escalier qui
descendait vers la cour.
Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement rencontré.
Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans
l'autre sens et finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette
porte donnait sur un petit escalier tournant.
Content de cette première découverte, il rentra chez lui, à petits pas,
médita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fenêtre,
bref, s'ennuya du mieux qu'il put.
Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa la table, et couvrit
cette table des éléments d'un déjeuner plantureux accompagné de flacons
de réjouissante apparence.
Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait le déjeuner avec
un appétit d'un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint
quelques minutes après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques dents
solides et blanches du routier se découvrirent dans un large sourire.
--Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.
--Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur l'intendant de
Monseigneur m'a remis.
--Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! pensa Pardaillan.--Eh
bien, fit-il tout haut, dites-moi, mon ami, savez-vous ce que contient
ce sac?
--Oui, mon officier: six cents écus.
--Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq cents!
--C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est ce que M.
l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur l'officier.
--Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez l'obligeance d'ouvrir
ce sac.
--C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.
--Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire
à ma santé.
--Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à terre. Je vous
promets de boire demain vos écus.
--Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?
--J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur l'officier toute
la journée.
--Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi tu dois?...
--Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur l'officier sans
m'éloigner.
--Décidément, voilà un animal qui a la politesse bien gênante, songea le
routier. Mais j'y songe! fit-il tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre
cheval! Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore cinq écus.
--Je les tiens.
--Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement au cabaret du
Veau-qui-tète, entre la Truanderie et le Louvre. Tu paieras un compte
d'une dizaine de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste sera
pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon ami!...
Le laquais ne bougea pas.
--Eh bien? fit Pardaillan.
--J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur sont à la
disposition de monsieur l'officier.
Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas
quelque canne à casser sur le dos du laquais lorsqu'une idée subite le
calma.
Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à sa fin, il versa une
rasade qu'il offrit à son geôlier.
--Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.
--Didier, pour vous servir, mon officier.
--Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque tu ne peux aller te
désaltérer au-dehors.
Le laquais secoua la tête et répondit:
--Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais un seul verre
de vin de monsieur l'officier, je serais cassé aux gages, et peut-être
quelque chose de pis encore.
--Le truand! le misérable capon qui m'assassine de sa politesse! rugit
intérieurement le routier. C'est bon, reprit-il, tu es fidèle et
obéissant. Tu iras droit en paradis.
En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre,
pendant que le laquais rangeait la table. Puis il s'approcha de la porte
qu'il ferma à double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant
une main sur l'épaule:
--Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? Tu vas rester là à
m'ennuyer, à m'empêcher de dormir?
--Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir.
--Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me suivrais donc
comme mon ombre?
--Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à l'instant monsieur
l'intendant.
--Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler?
--Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà tout.
--Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais le temps!
En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan saisit vivement son
écharpe qu'il venait de dénouer; et, avant que le malheureux laquais
eût pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le
bâillonnait solidement.
--Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort.
Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, joignit les mains geste
qui pouvait passer pour une supplication assez éloquente, malgré le
silence forcé du suppliant.
--Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé
de tes agaçants--monsieur l'officier. Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu
décidé à m'obéir?
Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l'obéissance la plus
fidèle.
--Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonné et
armorié, ces chausses de drap jaune et cette toque à aigrette... Tu vas
revêtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du
somptueux costume que tu portes si bien. C'est une lubie. Je veux voir
quel air j'aurai en laquais de monsieur l'intendant de monseigneur.
Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir: car le
pauvre homme, tout tremblant, n'y fût pas arrivé tout seul. En quelques
minutes, le changement fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et
Pardaillan se carrait dans le costume armorié du laquais.
--Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit Pardaillan.
Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tête,
comme on fait pour ne pas être gêné par la lumière du jour.
--Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras à ronfler,
et tu ne feras pas un mouvement, à moins que tu ne veuilles que je te
coupe les deux oreilles....
Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le couloir.
Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. Pardaillan se dirigea
à tâtons vers le petit escalier tournant que nous avons signalé. Mais il
n'avait pas fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage à
un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: c'était l'écuyer qui
accompagnait le maréchal pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé.
Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant d'après, il
était rejoint par l'homme:
--Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura l'écuyer.
--Dort! souffla laconiquement Pardaillan.
L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan sur le lit et
referma la porte en disant à voix basse:
--C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé, viens me
prévenir.
Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer du maréchal poursuivit
son chemin à pas étouffés, et descendit le grand escalier.
--Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans le dos! Mais
maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux.
Allons! à la découverte!...
Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à descendre.
--Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il.
Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l'étroit palier du
premier étage. Là une porte était ménagée, qui permettait d'entrer dans
les appartements du maréchal.
Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, lorsqu'à
travers cette porte un bruit de voix lui parvint.
Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très nettement, il
entendit prononcer son nom à diverses reprises.
A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait le laquais Didier,
une chaise sans armoiries s'arrêtait devant l'hôtel de Mesmes; un homme
en sortait mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel.
Sans doute, c'était un personnage d'importance, car il fut introduit à
l'instant même dans le cabinet du maréchal de Damville. Celui-ci,
en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine
émotion, en disant à voix basse:
--Vous ici!... quelle imprudence!...
--L'imprudence eût été plus grande encore si je m'étais rendu chez
monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si
grave que je devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne vis
pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille sans éveiller
de soupçons; je vais tout vous dire; il faut que Guise soit prévenu
aujourd'hui. Il y va de notre tête à tous...
--Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l'air
effaré de son visiteur, ne put s'empêcher de pâlir.
Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la
Bastille.
--Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal.
--Sommes-nous seuls?
--Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution, venez.
Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une étroite pièce qui
faisait suite à son cabinet.
--Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des gens de l'hôtel par mon
cabinet, ma salle d'armes et une antichambre. Quant à cette porte, elle
donne sur un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte.
--Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous
sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connaît notre
secret.
--Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal.
--Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté à notre dernière
réunion de l'auberge de la Devinière.
--Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il?
--Pardaillan, dit Guitalens.
--Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme qui paraît la
cinquantaine, bien qu'il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec,
la moustache grise et rude?
--Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme.
--En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a parlé!
--Son fils? fit Guitalens sans comprendre.
--Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que ce Pardaillan a
surpris notre secret à l'auberge de la Devinière; un mot d'abord:
êtes-vous sûr que ce jeune homme est seul à connaître le complot?
--Oui; je le crois du moins.
--En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais un moyen de m'emparer
de ce Pardaillan et de le réduire au silence. Mais comment avez-vous su?
--Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en
ma qualité de gouverneur de la Bastille; il m'a été amené; on m'a
recommandé de le surveiller étroitement...
--Mais alors, la question est des plus simples.
--Comment cela?
--Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille?
Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser partir.
Le maréchal se demanda un instant si Guitalens n'était pas devenu fou.
--Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous avec plus de
précision. Si ce jeune homme est bien celui que je crois, le mal n'est
peut-être pas aussi grand qu'il vous apparaît.
--Le Ciel vous entende! fit Guitalens.
Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était passée à la
Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs.
--Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant.
--Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout prix nous attacher
ce jeune homme. J'en fais mon affaire.
--Vous le connaissez donc?
--Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît, et cela suffit; allez,
mon cher Guitalens, et rassurez-vous; je me charge de prévenir le duc de
Guise en cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: ce soir ou
demain, le jeune Pardaillan sera en notre pouvoir.
--Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens; je commence à
respirer; si ce sacripant tombe en notre pouvoir, comme vous le pensez,
ramenez-le-moi... vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes à la
Bastille.
--Soyez donc tranquille; demain, je vous amène le jeune Pardaillan pieds
et poings liés, à moins toutefois qu'il n'y ait quelque chose de mieux à
en faire...
Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, mais un peu plus
rassuré qu'il n'en était sorti.
A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait dans sa chambre,
reprenait son costume, obligeait Didier à remettre le sien sur son dos
avec rapidité, et lui disait:
--Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de ce qui t'est arrivé;
un coup de poignard dans le ventre si jamais tu en parles à qui que ce
soit. Choisis.
--Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier, trop heureux d'en être
quitte à si bon compte.
Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac.
--Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant que je
suis réveillé, comme il t'en a donné l'ordre tout à l'heure dans le
couloir...
Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes allongées, remplit
son verre comme s'il eût été occupé à boire, et attendit les événements.
Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier tournant avait
complètement modifié ses idées; car nos lecteurs ont compris que
Pardaillan avait surpris la partie la plus intéressante de l'entretien
qui venait d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la
Bastille.
Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que le maréchal tenait
à lui cacher, il ne s'en soucia plus. Le danger que courait son fils
l'absorba, et il se mit à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt
le jeune cavalier.
Sa conclusion fut ce qu'elle devait être:
--Je vais à l'instant même sortir de l'hôtel et me rendre à l'hôtellerie
de la Devinière. Si quelqu'un veut s'opposer à ma sortie, ma foi, je
tue! On s'expliquera ensuite.
Sur ce, il boucla son épée, s'assura qu'elle jouait bien dans le
fourreau, et déjà il s'apprêtait à sortir de la chambre lorsque Damville
parut.
--Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon somme? Etes-vous
dispos pour ce soir, maître Pardaillan?
--Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. Peste! vous avez
des serviteurs qui savent tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en
soit, vous pouvez être tranquille! Je suis maintenant capable de veiller
trois jours et trois nuits.
--Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout sera fini.
--Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur?
--Libre comme l'air; libre d'aller où bon vous semblera; mais, bien
entendu, cette chambre demeure à votre disposition pendant toute la
campagne projetée... A propos, ne m'avez-vous pas parlé d'un jeune
homme... votre fils...
--Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.
--Le croyez-vous capable de donner, à l'occasion, un bon coup d'épée?
--Lui? Il ne rêve que plaies et bosses!
--Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder. Où loge-t-il?
--Vers la montagne Sainte-Geneviève.
--Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?
--Comme sur moi-même.
Le maréchal sortit.
--Voilà qui change les choses, murmura le vieux routier en dégrafant
son épée; puisqu'il compte que je lui amènerai mon fils demain, il
n'entreprendra rien aujourd'hui; ce soir, à minuit, dès que je serai
libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, et nous verrons.
D'ici là, inutile de risquer quelque algarade compromettante. Dormons!
Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit tout de bon
jusqu'à l'heure du souper.
A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières dispositions.
Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée pour tout dire,
connut seul la retraite où Jeanne de Piennes et sa fille devaient être
transportées. Il fut expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue
de la Hache et de surveiller les abords de la maison à la porte verte.
Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture jusqu'à l'entrée de
la rue de la Hache. Là, il devait mettre pied à terre, tandis que le
maréchal, conduisant les chevaux par la bride, amènerait la voiture à
l'entrée de la maison.
Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde et s'arrêter à
l'endroit même où s'arrêterait d'Aspremont.
De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient les seuls à savoir en
quel endroit précis la voiture s'était arrêtée. Pardaillan ignorerait
même toujours ce que cette voiture avait contenu.
A onze heures, Orthès, vicomte d'Aspremont, se présenta chez Pardaillan
et lui dit:
--Quand il vous plaira, monsieur...
Les deux hommes descendirent ensemble.
Dans la cour de l'hôtel, la voiture attendait, prête à démarrer. Sans
doute la personne qu'elle devait transporter y était déjà installée, car
les mantelets étaient soigneusement rabattus et fermés à clef...
D'Aspremont se plaça vivement en postillon. Henri, à cheval, fît une
dernière recommandation à Pardaillan.
--Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière la voiture et, si
quelqu'un veut approcher, n'hésitez pas... vous m'avez compris?
Pour toute réponse, Pardaillan montra l'épée nue qu'il tenait sous son
manteau.
Il était en outre armé d'un pistolet et d'un poignard.
Sur un signe du maréchal, la grande porte de l'hôtel s'ouvrit; Henri
prît la tête; la voiture suivit; Pardaillan se mit en marche, scrutant
l'obscurité profonde de ses yeux perçants.
--Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement pas aux abords
de l'hôtel.
A ce moment la voiture tournait dans une ruelle. Un coup de feu retentit
soudain et jeta un éclair dans la nuit.
--En avant! hurla le maréchal.
D'Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, enfonça ses éperons
dans les flancs du cheval conducteur, la voiture s'ébranla au galop.
--Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque et altérée. Arrêtez!
arrêtez!
La voiture et le maréchal fuyaient.
A peine le coup de feu eut-il retenti, à peine le véhicule se fût-il
lancé au galop, à peine ces quelques cris eurent-ils été jetés dans
le silence, que Pardaillan aperçut une ombre qui courait derrière la
voiture.
--Voilà le moment d'agir! songea-t-il.
Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il se lança en avant, à
la poursuite de l'inconnu qui lui-même galopait éperdument, cherchant à
rattraper le maréchal.
Cette course furieuse dura une minute.
Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui, lui porta un coup
de pointe furieux.
Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrière lui.
Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, et un bond agile lui
évita le coup terrible que lui destinait son agresseur. Pardaillan
profita de ce mouvement de l'inconnu pour se placer entre la voiture et
lui. Il lui barrait ainsi le chemin.
L'inconnu se rua en avant, la tête haute.
A l'instant même, les deux fers se croisèrent...
Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent silencieux,
chacun d'eux ayant reconnu en l'autre un escrimeur de force supérieure.
L'obscurité était profonde, et c'est à peine s'ils se distinguaient.
Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, son but étant
simplement d'arrêter l'inconnu assez longtemps pour qu'il ne pût
rejoindre la voiture dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu,
au contraire, voulait absolument passer et passer vite.
Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire et, au jugé, se
fendit à fond dans un coup droit et violent.
On entendit ce froissement de fer qui ressemble au bruit de la soie qui
se déchire: le coup était paré.
L'inconnu se jeta en avant tête baissée:
--Par Pilate! gronda-t-il.
--Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan.
Les deux jurons retentirent simultanément.
Et à peine eurent-ils été proférés que les deux épées se baissèrent
ensemble, et que ce double cri se fit entendre:
--Mon père! s'écria l'inconnu.
--Mon fils! répondit le vieux Pardaillan.
Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le chevalier, prêtant
l'oreille, essaya de percevoir un dernier bruit qui pût lui indiquer de
quel côté s'était dirigé Damville.
Mais il n'entendit plus rien!...
--Perdues! murmura-t-il avec accablement.
Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché ce qu'il pourrait
bien dire à son fils. Il sentait un vague besoin de se disculper et
devinait instinctivement que le chevalier était en droit de lui faire
des reproches.
Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée et, le poing sur
la hanche, commença l'attaque:
--Après une si longue absence, je vous retrouve, mon fils. Et comment
vous retrouve-je? Désobéissant pleinement à mes conseils que vous aviez
juré de suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des ordres!
Je vous avais commandé de vous défier des hommes, des femmes et de
vous-même! Et vous voici, faisant le chevalier errant. Triste métier,
mon fils.
--Mon père, dit le chevalier d'une voix si altérée que le vieux routier
en tressaillit, votre intervention me plonge dans un mortel désespoir.
Nous sommes dans deux camps ennemis...
--Eh! mort-dieu! qui vous empêche de venir avec nous? Ce sera tout
profit. Cent mille livres vous sont assurées, et peut-être une compagnie
vous sera-t-elle...
--Taisez-vous! taisez-vous! s'écria le chevalier. Ah! mon père, ne
devinez-vous pas ce que je souffre, et quel est mon chagrin de vous
entendre parler ainsi!... Adieu, mon père...
--Vous me quittez!
--N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'écria le jeune homme tout
frémissant. Songez, mon père, songez qu'il a pu arriver, cette nuit, un
événement funeste: j'ai tiré l'épée contre vous!
Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités. Le vieux
Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une borne cavalière.
--Qu'est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? Nous sommes
ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que je vais faire dans la vie,
moi?... Que va devenir cette pauvre vieille carcasse?... Je vivais...
l'espoir de le voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine
redouté... l'espoir qu'il fermerait mes yeux au dernier moment... que
sais-je? et tout s'effondre?...
Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées du routier et
allèrent perler au bout de ses moustaches grises.
Au même instant, il se sentit saisir par les deux mains et il eut un
cri de joie rauque, presque terrible, en reconnaissant son fils qui se
penchait vers lui et qui lui disait:
--Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!...
--Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux Pardaillan, commençons
par nous embrasser!
Le père et le fils s'étreignirent avec une joie délirante chez l'un,
avec une joie mêlée de douleur chez l'autre.
--Laisse-moi te voir! s'écria le vieux routier... Si fait, j'y vois tout
de même, moi, je suis comme les chats... Mordieu! mais tu n'es plus le
même! Te voilà fort comme les plus forts... Quelle envergure!... Et ton
poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y frotter encore, moi qui
connais le fin du fin de l'escrime! Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron?
Comme tu as poussé ton--Par Pilate! je me suis dit tout de suite:--Ça,
c'est mon propre sang qui crie! Allons, viens!
--Pas par ici, mon père, s'il vous plaît. Allons chez moi.
--Et où est-ce, ton chez-toi? A la Devinière, je parie?
--Mais oui, mon père.
--Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinière pour toi en ce moment? Un
coupe-gorge, un traquenard...
--Ainsi, vous croyez?...
--Je crois que tu dois commencer par tourner le dos à la Devinière. Je
connais un certain Guitalens qui enrage après toi et qui serait charmé
de te loger dans une de ses oubliettes. Allons, viens...
Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.
Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient au
Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situé sur les confins de la
Truanderie, ruelle Montorgueil.
Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, ils s'installaient
devant un souper improvisé, et le vieux Pardaillan s'écria joyeusement:
--Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon départ de Paris! Et
d'abord, que faisais-tu à guetter cette voiture? Tu savais donc qu'elle
allait sortir, et l'heure?
--Oui, répondit le chevalier.
--Et ce qu'elle contenait?
--Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus sombre.
--Eh bien, tu es plus avancé que moi! Moi, j'escortais la voiture sans
savoir ce qu'elle emportait!
--Donc, mon père, commença le chevalier, vous saurez que maître
Landry Grégoire, le patron de la Devinière, jouit d'une réputation
extraordinaire pour un certain nombre de mets appréciés. Ce matin, je
m'étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à l'hôtel de Mesmes.
En conséquence, je me harnache en guerre, et me voilà parti. Dans la
rue, je rejoins Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon père?
--La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier!
--Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une bonne personne, dont le
coeur s'émeut facilement, Bref, je la rejoins et j'allais la dépasser en
la saluant d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai pas
l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui demande jusqu'où elle
va. Et elle me répond que, comme toutes les semaines, elle va porter des
pâtés chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise et, enfin,
chez le maréchal de Damville. Je crois, mon père, que, de ma vie, je
n'ai éprouvé pareille émotion.
--Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier.
--Bref, à la grande joie de dame Huguette, je lui dis que je l'ai
rejointe justement dans l'intention de lui tenir compagnie. Nous passons
à l'hôtel de Guise, puis à l'hôtel de Nevers, puis nous arrivons à
l'hôtel de Mesmes. Il y a un jardin derrière l'hôtel. Ce jardin a une
porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette pour se rendre
directement aux offices de bouche, qui sont sur les derrières de
l'hôtel. Au moment où dame Huguette pénètre dans le jardin, j'y entre
avec elle.
--Eh bien, s'écrie-t-elle, que faites-vous?
--Vous le voyez, je vous accompagne jusqu'à l'office. Vous direz que je
suis votre cousin, votre frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux
entrer.
--Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le sait, vous nous ferez
perdre la pratique du maréchal, acheva Huguette. Mais, comme je n'avais
nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me laissa entrer avec
elle. Nous pénétrons dans une sorte de vestibule. A gauche, s'ouvrent
les cuisines, à droite, l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige
à droite, et, au moment où elle va entrer: «Je vous attends ici!» lui
dis-je. Un peu tremblante et désolée, elle entre, et moi, marchant droit
à la porte du fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet où je m'enferme.
Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort. J'en profite pour
me glisser dans l'office.
--Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, mon fils! Et qu'est-il
arrivé, dis-moi vite!
--Il est arrivé, mon père, que, par la fenêtre, j'ai vu une servante
escorter dame Huguette dans le jardin, où elles m'ont cherché toutes
deux; et que, de guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le
temps d'examiner la servante, nommée Jeannette, de constater qu'elle
était toute jeune...
Voilà donc ce que tu allais faire à l'hôtel de Mesmes!
--Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il que j'attendis
Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je la pris tout simplement dans
mes bras, et que mon baiser étouffa le cri effarouché qu'elle voulait
pousser. Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la pauvre
Jeannette était persuadée que j'étais amoureux fou d'elle; j'appris en
même temps qu'elle devait se marier, pour plaire à M. l'intendant....
Elle devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier chez le
maréchal de Damville. J'ai appris que l'intendant s'appelle Gilles, et
le neveu Gillot. J'appris que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot,
et qu'elle détestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de plus
douées confidences, lorsque, tout à coup, on marche dans le vestibule.
Jeannette ouvre une armoire, et me pousse dedans, à l'instant où la
porte s'ouvrait.
--Jeannette, dit l'intendant, les prisonnières ne t'ont rien dit ce
matin? Les prisonnières! J'en fus presque défaillant dans mon armoire.
Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son front moite de
sueur, puis continua:
--Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit, répondit
Jeannette. Pas plus ce matin que les autres jours, d'ailleurs. Ces dames
sont bien tristes...
--J'espère, reprit l'intendant, que tu n'as soufflé mot à personne de
la présence de ces étrangères dans l'hôtel, à personne, pas même à mon
neveu!
--Oh! monsieur, vous m'avez tant menacée, qu'il n'y a pas de danger que
j'en parle.
--Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une bonne dot si tu es bien
sage, si tu obéis... Demain, elles ne seront plus ici. Monseigneur les
rend à la liberté. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes du
maréchal. Il voulait faire épouser à la plus jeune un beau parti dont la
donzelle ne veut pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la décider. Mais
puisqu'elles sont aussi obstinées, la fille et la mère, ma foi, il y
renonce. Et il les renvoie... tout cela, entre nous, tu comprends?
--Soyez donc tranquille, monsieur.
--Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à bout de patience.
Allons, au revoir. Jeannette, tu es une fille intelligente, et tu
épouseras Gillot.
--Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit Pardaillan père. Cette
Jeannette m'a l'air d'une gaillarde bien trop futée pour épouser ce
dadais de Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? Et
quelles étaient ces parentes?...
--Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier. A peine eus-je
compris que l'intendant du diable s'était éloigné que je sortis de mon
armoire.
--Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.
--Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.
--Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je reste. Pourquoi veux-tu
que je m'en aille?
--Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu vient me faire sa
cour. Allez-vous-en, je vous en supplie. S'il vous voyait, toute la
maison accourrait à ses cris.
--Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu vas me conduire...
--Où donc?
--Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...
--Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria d'abord Jeannette. Mais,
petit à petit, je réussis à la convaincre et elle finit par se rendre
à ce que je lui demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire
chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures. Je flairais une
feinte et supposais que Jeannette allait me prier de revenir le soir,
lorsqu'elle termina en rougissant quelque peu:
--D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, où je vais vous
conduire, et où je vous apporterai à manger.
Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. Elle me dit de la
suivre. Elle traverse vivement le vestibule, je la suis. Elle ouvre une
porte et pénètre dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue à
la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir, apparaît quelqu'un...
--Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan.
--Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué dans le couloir, à
droite, un renfoncement que je venais de dépasser de deux ou trois
pas. Dans le renfoncement, il y avait une porte. Tandis que Jeannette
s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle, je rétrograde
jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne la tête et voit mon opération.
Elle se met à causer à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps,
j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des caves! Je repousse
doucement la porte et j'écoute.
--Et où vas-tu comme ça, Gillot?
--D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette.
--Ensuite? reprend la fille.
--Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné l'ordre de préparer
pour ce soir la grande chaise à mantelets, avec deux bons chevaux, le
tout bien attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise n'a pas
servi depuis longtemps, et que je vais passer deux bonnes heures à la
mettre en état, je vais chercher une bouteille pour me mettre en train.
--Mais la porte est fermée!
--Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette.
--Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu as bien le temps.
--Non pas, peste!
--Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette effrayée, qui
se cache le visage dans ses deux mains. J'avais commencé à descendre à
reculons. A mesure que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin,
me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans l'espoir que
Gillot ne me verra pas, et que je pourrai remonter, tandis qu'il
cherchera son vin. Mais voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il
m'aperçoit et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui revient,
et il veut pousser un grand cri. Mais trop tard! Je l'avais déjà saisi à
la gorge. Il était temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de
l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence de l'officier
des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait la porte à clef!...
Jeannette s'était sauvée sans doute...
--Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. Ainsi, te voilà enfermé
dans la cave!... Je me demande comment tu vas faire, par exemple!
--Mais, monsieur, puisque me voici près de vous c'est que j'en suis
sorti! La porte était bel et bien fermée à triple tour. Moi, je tenais
toujours mon Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout à coup,
je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, du rouge, au violet. Alors
je desserre. Il se jette à mes pieds en disant:
--Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je ne vous dénoncerai
pas!
--Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier.
--Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu garde de le
détromper: mais, pour plus de sûreté, je l'ai aussitôt bâillonné.
--Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure?
--Mais il pouvait être onze heures du matin, monsieur.
--Juste au moment où je bâillonnai maître Didier!
--Je ne vous comprends pas, mon père.
--Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. Tu en étais au moment
où tu bâillonnes Gillot...
--Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se passe, puis deux!
Pour comble, le flambeau consumé jette ses dernières lueurs et s'éteint.
Me voilà dans une profonde obscurité, assis sur les marches de
l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant que quelque
officier de cave vienne chercher du vin pour me frayer un passage
au-dehors, le pistolet d'une main, le poignard de l'autre. Mais les
heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant à ce qu'avait dit
Gillot à Jeannette, songeant à cette voiture qui devait être prête pour
onze heures, je me demande avec angoisse si les prisonnières vont être
enlevées sans que je sache où on les conduit, sans que je puisse rien
faire pour les délivrer!...
--J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais, enfin, tu as pu ouvrir
la porte?
--Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette.
--Bonne petite Jeannette!
--Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour une minute.
Sauvez-vous!
--Quelle heure est-il? lui demandais-je tout enfiévré.
--Un peu plus de dix heures.
Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze heures!
J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.
Vous reviendrez? me demanda-t-elle.
--Certes! Comment pourrais-je t'oublier!
--Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant son fiancé.
--Gillot? Il dort!...
Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le jardin. Je le
traverse en quelques bonds. Je trouve la porte fermée. Je saute
par-dessus le mur. Je fais le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop
tard pour aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait,
je me décide à attendre seul la voiture... Au bout d'une demi-heure, je
vois la grande porte de l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de
la première ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque qu'elle est
escortée par un seul cavalier qui marche en avant. Mon plan est aussitôt
fait; abattre le postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le
cavalier, l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser, puis
défoncer les mantelets de la voiture et délivrer les prisonnières... Je
fais feu sur le postillon... Vous savez le reste, mon père!...
--Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé de me raconter
tout ce que tu as fait depuis mon départ, et ceci n'est qu'une journée.
--Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance de cette
journée vous indique l'importance du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte
que coûte dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée à la
vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je les délivre, ou j'y
mourrai!... Une question tout d'abord, à laquelle je vous supplie de
répondre...
--Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.
--Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous escortiez la voiture,
n'est-ce pas?
--Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout ce qui tenterait d'en
approcher.
--Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la voiture!...
--Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, n'est-ce pas?
--Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec une douleur concentrée.
--Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où va le damné
maréchal, tu peux me dire, toi, quelles sont ces prisonnières qu'on
enlève avec tant de mystère.
--Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour de votre départ.
Rappelez-vous cette femme dont vous avez jadis enlevé la fille...
Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle.
--Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes... ou mieux,
Loïse de Montmorency...
--Tu l'aimes!...
--Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je veux la délivrer! Et
c'est elle qui se trouve dans cette voiture! Elle et sa mère!...
--Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends les précautions prises
hier et aujourd'hui contre moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu
as entrepris, je l'eusse entrepris, moi!
--Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je vous retrouve au
service du maréchal? Depuis quand êtes-vous dans son hôtel?
--Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé à vue. Seulement,
le maréchal m'avait dît qu'à partir de minuit je serais libre. Je me
proposais de te rejoindre à cette heure-là.
Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de sa rencontre avec
Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui en était résulté. Le chevalier, à son
tour, compléta son récit en racontant les principaux événements de sa
vie depuis le départ de son père.
Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à l'hôtel de Mesmes
et qu'il servirait le maréchal avec fidélité en ce qui concernait son
plan de campagne politique.
C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce qu'étaient devenues
Jeanne de Piennes et sa fille.
--Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui doit être instruit
de cela. C'est celui qui conduisait: un certain vicomte d'Aspremont. Et,
celui-là, je le forcerai à parler.
--Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency de ce qui vient de
se passer. Et je vous attendrai ensuite à la Devinière... songez avec
quelle impatience!
--A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner à la Bastille!
--C'est vrai, je n'y songeais plus.
--Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis longtemps, avec la
maîtresse du Marteau-qui-cogne.
--Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.
--J'irai, mon fils!