LES PRISONNIÈRES

C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers l'époque où le vieux

Pardaillan, vêtu de neuf et transformé de pied en cap, se rapprochait de

Paris, et où son fils cherchait à se mettre en rapport avec François de

Montmorency, que nous nous transportons à l'hôtel de Mesmes où Jeanne de

Piennes et Loïse sont prisonnières depuis une douzaine de jours.

Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait seul dans une

vaste salle du premier étage.

En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment ramené aux

sentiments de sa jeunesse.

Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il s'empara d'elle, il

comprit qu'il l'aimait encore.

--Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée? Pourquoi éprouve-je

des ardeurs de passion que je croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais

maintenant plus que je ne l'aimais autrefois?...

Comme Henri prononçait ces mots au plus profond de sa pensée, on heurta

à la porte.

Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir.

Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, et qui lui servait

d'écuyer, apparut.

--Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé, une grave

nouvelle. Le frère de monseigneur est à Paris!

Damville pâlît.

--Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai suivi; il est en son

hôtel.

--C'est bien, laisse-moi.

Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa tomber dans un fauteuil,

accablé!

Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui, d'une minute à

l'autre, pouvait se dresser devant lui, menaçante, implacable!

--Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais d'un pied

ferme! ou plutôt comme j'irais le chercher, le braver, lui crier dans le

visage: Est-ce moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! Que

voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle est là! Et je l'aime!

Et je ne veux pas qu'il la trouve ici. Je ne veux pas qu'ils se

rencontrent! Qui sait s'il ne l'aime pas toujours, lui!...

Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu à

peu, le calma.

Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.

Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il murmura:

--Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen de m'assurer la

fidélité de cette femme... nous verrons!

En même temps, il se dirigea vers l'appartement où Jeanne de Piennes et

Loïse étaient enfermées. Arrivé à la porte, il écouta un instant et,

n'entendant aucun bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il

gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta en pâlissant:

Jeanne et sa fille étaient devant lui!

Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une étreinte comme pour se

protéger mutuellement, le sein palpitant, elles le regardaient avec un

indicible effroi.

Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière lui, et s'avança

en disant:

--Vous me reconnaissez, madame?

Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse. Le rouge de la honte

empourpra son front. Elle dit:

--Comment osez-vous paraître devant cette enfant?

--Je vois maintenant que vous me reconnaissez! fit le maréchal. Je m'en

félicite. Je vois que je n'ai pas trop vieilli, comme on me le disait

récemment... tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir...

M. de Pardaillan!

Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit le visage des deux

mains.

L'exaltation du sentiment maternel transporta Jeanne aux dernières

limites de l'audace et décupla ses forces.

--Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très calme, vous avez tort

d'évoquer devant ma fille d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en,

croyez-moi. Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant au

pauvre bonheur qui me restait!

Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings se crispèrent. Mais

il se contint.

--Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle que je vous ai

toujours vue; toutes les fois que je me suis trouvé en votre présence,

c'est de la haine ou de la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai

à vous parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est convenable que

notre entretien demeure de vous à moi. Je prie donc votre fille de se

retirer.

Loïse jeta un de ses bras autour du cou de Jeanne.

--Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas!

--Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous séparerons pas. Quoi que cet

homme puisse dire, ta mère est là pour te défendre...

Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler Jeanne échouait.

Un instant, il se demanda s'il n'allait pas recourir à la violence. Mais

il vit Jeanne si décidée qu'il eut peur.

--Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, suppliante et

menaçante à la fois. Si j'avais voulu vous séparer de votre fille, je

l'eusse déjà fait et facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez

ce que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de la franchise. Ah!

vous grondez! Toute votre attitude proteste. Vous ne pouvez empêcher

d'être ce qui est. Et ce qui est, c'est que, si François vous a

abandonnée lâchement, moi, je suis fidèle!

Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les lèvres de Jeanne.

--Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait qu'elle fût

soulevée par tout son amour de jadis, misérable, c'est toi, c'est ta

félonie qui nous a séparés. Mais sache-le, loin de moi, François me

pleure, comme je le pleure!

--Mère, mère! Je te reste! cria Loïse.

--Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes... et tu es bien

maintenant mon unique trésor...

Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la mère et de la fille

enlacées.

--C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa voix un accent de

modération. Plus tard, vous me rendrez justice... oui! quand vous

saurez à quel péril je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me

regarderez-vous avec moins d'horreur. Pour le moment, il faut que vous

sachiez ce que j'étais venu vous dire. Vous ne pouvez demeurer dans

cet hôtel. Ce même péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace

encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une heure, une voiture

vous transportera dans une maison où vous serez en parfaite sûreté...

Adieu, madame!

Un imperceptible mouvement de joie échappa à Jeanne.

Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement.

--Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute tentative, tout cri

pendant le trajet seraient au moins inutiles... à moins qu'ils ne soient

très dangereux... pour cette enfant.

L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en présence de son

redoutable ennemi tomba d'un coup. Elle éprouvait une de ces terreurs

qui paralysent la pensée.

--C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis perdue!

En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri lui prouvait que

cet homme était encore ce qu'il était jadis.

Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse mère s'était

reprise à espérer. Et pourtant, elle savait qu'elle était au pouvoir

d'Henri de Montmorency.

En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où elles avaient été

amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal, ouvrant soudain la porte,

était apparu à la mère et à la fille au moment même où elles

échangeaient des conjectures sur cet étrange emprisonnement.

Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours s'étaient écoulés

sans qu'il osât risquer une nouvelle entrevue.

Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait touché peut-être,

le maréchal de Damville constatait que sa passion était plus violente

que jamais.

Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien toujours le même

Henri qu'elle avait connu.

--Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix.

--Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme nous conduira,

pourvu que nous ne soyons pas séparées?

La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher, et ce fut seulement

sur le matin qu'elles s'endormirent, brisées, l'une près de l'autre.

Un double événement empêcha le maréchal de Damville de donner suite,

cette nuit-là, à son projet. Chose étrange, en quittant Jeanne de

Piennes, il se trouva presque heureux. En somme, il avait porté le

premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les avait enlevées

pour les soustraire à un péril lui paraissait magnifique.

Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la certitude que

François était à Paris, de vagues pressentiments que son frère pourrait

bien venir à l'hôtel, le décidaient à cette séparation.

Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa d'un ample

manteau, posa sur sa tête une toque sans plume, passa un solide poignard

à sa ceinture et sortit de l'hôtel.

Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache et s'arrêtait au coin

de la rue Traversière, devant la petite maison à la porte verte... la

maison d'Alice de Lux!

Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. Et une lumière

qu'il venait de remarquer à travers les jointures s'éteignit aussitôt.

--On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le diable, il faudra

bien qu'on m'ouvre!

Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on craignit que le

bruit n'attirât la curiosité sur cette maison qui avait absolument

besoin qu'on ne s'occupât pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le

sable du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix aigre se

fit entendre:

--Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle le guet...

--Laura! s'écria Henri.

Une exclamation étouffée lui répondit.

--Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous les diables, j'entrerai

en sautant par-dessus le mur!

La porte s'ouvrit aussitôt.

--Vous, monseigneur! fit la vieille Laura.

--Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?...

--Depuis près d'un an...

--Raison de plus pour m'accueillir avec empressement quand je reviens.

Ça, je veux parler à Alice.

--Elle n'est pas à Paris, monseigneur!

--Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de son retour, l'autre

matin, dans le Louvre.

--Elle est repartie! reprit énergiquement Laura.

--En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, dusse-je l'attendre un

mois.

--Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en même temps qu'une forme

blanche se dessinait sur le seuil de la maison.

C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la salua avec une

grâce non exempte de cette insolence que ce cavalier de haute envergure

se croyait en droit de laisser deviner.

Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma les flambeaux. Le

maréchal se tourna vers Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux

baissés, attendit que Laura fût sortie.

--Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez ma porte; vous

parlez haut, vous me saluez avec toute l'ironie dont vous êtes capable;

tout cela parce que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à me

dire?

Le maréchal demeura un instant étonné.

--Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous demander pardon de

m'être ainsi présenté.

Cependant, Henri avait parcouru du regard cette pièce qu'il connaissait

bien.

--Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous d'abord, qui êtes

plus belle que jamais...

--Ensuite?

--Ensuite cette place vide... cette place où se trouvait un portrait...

--Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire

comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là, pourquoi on a tardé

à vous ouvrir, pourquoi je vous prie de m'expliquer vite ce que vous

attendez de moi et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que

j'existe... j'ai un amant.

Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse ou bien

sublime à Henri s'il avait pu lire dans le coeur de son ancienne

maîtresse.

Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un aveu: ce fut un

avertissement qui, en somme, était à l'honneur du maréchal, puisqu'on le

supposait capable de discrétion absolue.

--Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il disait une

grossièreté; vous m'en voyez tout heureux; le genre de service que

je viens vous demander exigeait que vous m'ayez assez oublié pour

comprendre ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous m'ayez

conservé votre bonne volonté.

--Elle vous est acquise.

--Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit Henri qui, sur un

signe d'Alice, prit place dans un fauteuil.

A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en étouffant un cri. Elle

saisit le maréchal par un bras, et, avec une vigueur centuplée par

quelque effroyable danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma

la porte.

A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, effarée.

--Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!...

Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait de s'arrêter à la

porte extérieure, et que ce quelqu'un ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une

personne qui pût ouvrir ainsi: le comte de Marillac...

En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut à Alice qui,

livide, bouleversée, debout au milieu de la pièce, s'appuyait à un

fauteuil.

--Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer.

--Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou bien quelque

émotion...

--Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse; l'émotion de vous

voir, la joie...

Elle se raidit convulsivement et parvint à donner une physionomie

naturelle à son visage.

Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit clairement ce qui

se passait dans l'esprit du jeune homme.

--Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant; voici que j'ai

failli me trouver mal parce que je vous vois le jeudi au lieu de demain

vendredi. Mais c'est une si heureuse surprise, mon doux ami.

--Chère Alice! murmura le jeune homme en la prenant dans ses bras et

en posant ses lèvres sur ses cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque

j'approche de cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate, et

une joie puissante qui me soulève, me transporte...

Alice se rassurait, et songeait:

--Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe après tout! Il ne verra

pas Déodat... il ne le reconnaîtra pas...

--Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir, reprit le comte.

--Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis si heureuse...

--Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera bien bref... Je venais

vous avertir que je ne pourrai pas, demain, passer près de vous les

heures de charme auxquelles vous m'avez habitué...

--Je ne vous verrai pas demain!

--Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans une heure, à une

fort grave réunion ou vont se trouver de hauts personnages... mais je ne

veux rien avoir de caché pour vous...

Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets politiques. Et,

sur-le-champ, cette torturante interrogation se posa dans son esprit

affolé:

Comment l'empêcher de parler? Comment faire pour que Damville n'entende

pas?

--N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait Déodat, la pensée de

ma pensée? Sachez donc que ce soir...

--A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne veux rien entendre de

vous que des paroles d'amour...

--Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne de ma vie, vous

devez être celle pour qui il n'y a point de secret en moi...

--Parlez plus bas, je vous en supplie...

--Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous entendre?...

--Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces. Songez que ma tante est

curieuse... et bavarde...

--Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais pas!

A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut.

--Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques minutes... Je veux

profiter de la présence de M. le comte de Marillac pour ne pas vous

laisser seule...

--Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors d'elle.

--Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, vous vous défiez donc de

moi?...

--Moi! s'écria-t-elle dans un élan, me défier de vous!...

Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître calme, elle murmura:

--Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite...

L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la porte de la rue se

fermer très fort.

--Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous veux persécuter

de ma confiance et de mes secrets...

Elle fit une dernière tentative désespérée.

--Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je veux vous la

montrer...

Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente monta à son front. Mais,

dans ce coeur généreux, le respect de celle qu'il considérait comme sa

fiancée s'imposa aussitôt.

--Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs plus que

quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, Alice? Le roi de Navarre!

Oui, le roi en personne. Et l'amiral de Coligny! Et le prince de

Condé... Ils se sont réunis rue de Béthisy...

--Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la malheureuse au fond de son

âme.

--Sans compter quelqu'un que nous attendons... le maréchal de

Montmorency!

Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si le comte n'eût pas

été, à ce moment, effrayé par ce tressaillement, il eût peut-être pu

remarquer Un bruit, quelque chose comme une exclamation étouffée, tout

près de lui, derrière une porte...

--Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi

pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver mal!...

--Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet... je ne me sens pas

bien...

Un instant, Alice se demanda si un évanouissement ne serait pas la seule

solution possible. Mais avec cette rapidité de calcul qu'elle possédait

au suprême degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait,

Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être la première porte

venue... celle du cabinet où se trouvait Henri de Montmorency!

--C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent de ces

vapeurs...

--Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce et si belle que ces

inquiétants malaises s'en iront...

--Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé...

--Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui m'attend. Des

résolutions graves vont être prises. Écoutez, si notre plan réussit,

c'est la fin de toutes ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne

s'agit de rien moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos

conditions...

Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant un suprême effort,

courut à la porte en disant:

--Silence! Voici ma tante!...

Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.

Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter Déodat. Si elle eût été

moins bouleversée, elle se fût demandé pourquoi elle n'avait pas

entendu s'ouvrir la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura

coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire.

Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme venait en effet de

rentrer.

--Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation commencée, nous

n'aurons pas demain notre bonne soirée.

--Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, et que le Ciel vous

conduise!...

Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura, serra les mains de sa

fiancée. Comme d'habitude, elle le reconduisit jusqu'à la porte de la

rue.

--Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces vapeurs que vous

m'avez vues ne sont pas sans raison. Depuis quelques jours, je suis

inquiète, je fais des rêves terribles, de sinistres pressentiments

m'assaillent...

--Enfant! Enfant!...

--M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute son âme dans la

question.

--Si je t'aime! Comment peux-tu me demander cela?

--Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le jeune homme, Déodat,

je t'en supplie en grâce, veille sur toi! Si ton père était là, je

te dirais: Défie-toi de ton père!... Déodat, je te dis plus encore:

Défie-toi de ta fiancée!...

Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par un baiser:

--Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement. Est-ce que, dans

un sommeil, dans une folie, il ne peut pas m'échapper une parole

imprudente! Oh! Déodat, jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que

tu bois, le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés... jure! jure...

--Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette exaltation

d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par me faire peur. Aurais-tu

entendu quoi que ce soit? que sais-tu?...

--Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. Mais mes

pressentiments, à moi, ne me trompent jamais et deviennent de terribles

réalités... Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour.

--Oui, chère adorée, tu as ce serment!...

Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils échangèrent un

dernier baiser, et, rapidement, le comte de Marillac s'éloigna dans la

nuit.

Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses idées

et envisager la situation. Montmorency avait tout entendu. Cela, elle

en était sûre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait

entendu. Tout!...

Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux Guise, avait

intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre part, sa haine contre son

frère devait le pousser à cette dénonciation, même dans le cas où il eût

voulu épargner les huguenots.

La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle échafaudait, fut

d'une clarté d'éclair: en sortant d'ici, le maréchal ira au Louvre et

dénoncera son frère, Coligny, Condé, Navarre...

Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort...

Le front dans les deux mains, les dents serrées, Alice lutta quelques

secondes à peine contre l'horrible nécessité qui se présentait à

elle: supprimer la possibilité de la dénonciation en supprimant le

dénonciateur possible.

Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, décidé.

Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce débat avec

elle-même avait à peine duré une minute. La mort de Montmorency lui

apparut en même temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle se

vit poignardant le maréchal au moment même où elle vit son ami, son aimé

montant à l'échafaud.

Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, décrocha rapidement

un court poignard acéré, solide, non un joujou de femme, mais l'arme

meurtrière avec sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son

manche bien en main.

Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu faire à des

Espagnols quand elle était à la cour de Jeanne d'Albret: la lame cachée

dans la manche du vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que,

dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever le bras pour que ce

bras se trouvât armé.

Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au cabinet où Henri

était enfermé et l'ouvrit de la main gauche.

Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela, elle avait résolu

de le frapper quand ils seraient assis tous les deux, l'un en face de

l'autre, causant bien tranquillement.

--Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a pas écouté; et,

tandis qu'il sera bien occupé à me le prouver, le moment sera propice...

Le premier mot du maréchal de Damville fut:

--Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout ce qui s'est dit

ici.

Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, hormis cela. Un geste

d'effarement lui échappa. Dans le mouvement de la manche flottante, le

maréchal vit luire le poignard...

Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant d'un pas, il dit

tranquillement:

--Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une cotte de mailles qui ne

me quitte jamais et contre laquelle s'émousserait votre poignard.

Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie qu'elle ferma. Elle

s'appuya contre cette porte, et répondit:

--Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va m'obliger à une lutte

répugnante où je risque d'avoir le dessous, mais je suis forcée de vous

tuer!

Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle l'emmancha

solidement dans sa main; et elle fixa sur le maréchal un regard

intrépide.

Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. Puis, ramenant les yeux

autour de lui, par une sorte de prudence, il se plaça de façon que la

table demeurât entre Alice et lui.

--Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte entre nous deux ne

saurait être douteux.

--Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; tuez-moi donc; vous ou

moi, il faut que l'un des deux meure ici.

--Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez point. Si je dois porter

les mains sur vous pour me livrer passage, je me contenterai de vous

désarmer, et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, je

l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous tuerai.

Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait qu'il avait compris

son désespoir.

--Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences, je vous

déclare que, le seuil de cette maison franchi, je me croirai libre de

faire tel usage qui me conviendra des secrets que j'ai surpris.

Un tremblement agita la jeune femme.

--Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, je me croirai engagé

à un oubli absolu, et sur la foi de ma parole vous pourrez reprendre

toute sécurité... Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier?

Elle secoua rudement la tête.

--Je ne crois pas à votre parole, fit-elle.

Henri pâlit légèrement.

--Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! Écoutez, causons en

amis. Je devine en vous un furieux désespoir d'amour. Vous avez été

ma maîtresse. Je vous ai toujours vue alors un peu froide, et vous

intéressant à peine aux questions de coeur. Or, vous voici changée. Pour

que vous ayez vis-à-vis de moi l'attitude que vous avez, il faut que

vous aimiez de toute votre âme, de toute votre chair! Alice, vous

supposez que je veux me servir de ce que j'ai entendu. Je vous déclare:

vous ne voulez sauver ni le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le

prince de Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte de

Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet homme, Alice, c'est

simplement à mes yeux l'homme qu'en ce moment vous aimez plus que votre

vie, pour lequel vous voulez mourir!...

Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche.

--Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez; car si par hasard je

me trompais, ce que j'ai à vous dire n'aurait plus de signification.

Alice, vous ai-je bien comprise?

--Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme que vous dites que

j'aime ainsi.

--Bon. Nous allons donc nous entendre.

Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe.

--C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous demander pourquoi je

suis si patient, pourquoi je m'exerce à être éloquent, moi qui suivant

mon tempérament devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici? Pourquoi j'ai

besoin de vous?

Pour la première fois depuis le commencement de cet entretien une lueur

humaine parut dans le regard fixe et farouche d'Alice. Le maréchal

saisit cette lueur.

--Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai davantage

tout à l'heure. Aux questions que je viens de poser, je vais répondre

moi-même. Pourquoi je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce?

Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours fait profession

de mépriser l'amour? C'est que j'aime, Alice! C'est que mon amour est

aussi ardent, aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à moi,

est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme que vous aimez vous

aime, vous! Et la femme que j'aime me déteste, me méprise, me hait!

Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente et si

communicative qu'Alice en trembla. Lentement, elle décroisa ses bras qui

retombèrent le long de ses hanches puissantes.

Les doigts crispés sur le poignard se détendirent.

L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.

Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de la douleur, eût souri

de son triomphe. Mais Henri était sincère. Et c'était cette sincérité

qui désarmait Alice.

Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de l'amour et du désespoir

d'Henri, elle comprit qu'elle pouvait traiter de gré à gré avec cet

homme.

Elle s'avança vers lui la main tendue.

Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout entier à l'évocation

de son amour dont il ne s'était jamais entretenu avec personne, il en

venait à oublier le but de sa visite.

--Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, et soyez

persuadé que le secret de votre douleur ne sortira jamais de mon coeur.

--Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde.

Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent avec une égale

expression de pitié.

Le maréchal, plus calme, continua:

--Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous avais pas vue

décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous eusse pas parlé de cet amour qui

me ravage. Il se trouve maintenant que le service que je venais vous

demander devient une garantie pour vous, comme votre secret devient une

garantie pour moi. Je m'explique. Voici ce qui arrive. Je me suis emparé

de la femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec sa fille dans

mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, il faut que cette femme

habite hors de chez moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne

m'échappera pas. Je venais vous demander le service

--De me constituer sa gardienne!

--Oui, répondit violemment le maréchal.

De nouveau, ils se mesurèrent du regard.

--Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre amant, vous pouvez

faire de moi l'homme le plus malheureux du royaume en prévenant le

maréchal de Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez vous, que

Jeanne de Piennes est innocente du crime dont je l'ai accusée!

Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche, produisirent

sur Alice une indicible impression.

Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle odieux qu'on lui

destinait, elle frémit d'horreur.

--Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que j'aime la femme de mon

frère! que j'aie réussi à les séparer! que je poursuive encore cette

femme de ma passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant, voici

le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une gardienne prudente, insensible,

incorruptible... ou sinon...

--Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse.

--En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac, et je l'envoie à

l'échafaud.

--Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant peut-être à sa

pensée de meurtre, pensée de suicide, il ajouta:

--Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon otage. Je prends la

vie de votre amant en garantie. Si vous ne consentez pas, c'est que vous

n'aimez pas!

Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent au ciel, sa bouche

se crispa comme une imprécation.

--Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, hideuse et

sublime; ô mon Déodat, pour toi, je descendrai le dernier échelon de

l'infamie!...

Le maréchal s'inclina profondément devant elle.

--Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, Je serai ici. Disposez

tout pour vous assurer de vos prisonnières.

Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la bouche écumante,

tomba à genoux et haleta.

--Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui viendra me relever

dans cet abîme de honte!...

--Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante et pitoyable.

Alice fit un bond terrible et se retourna.

Panigarola était devant elle.

--Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.

Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal de Damville venait

de disparaître, debout, drapé comme une statue dans les plis blancs et

noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le

moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 51 / 80 题