Deux mois environ avant les événements que nous venons de raconter, deux
homme, vers le soir d'une froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique
auberge des Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume et les
allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie à petites étapes;
l'autre paraissait être son écuyer.
Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville qui, venant de
Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était détourné de son chemin pour
s'arrêter aux Ponts-de-Cé.
Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il tenait sans doute à
ne pas attirer l'attention sur lui.
Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge des Ponts-de-Cé. A tout
moment, l'écuyer sortait sur la route et regardait dans la direction
d'Angers.
Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant l'auberge et, sans
descendre de cheval, s'informa d'un voyageur qui devait être arrivé la
veille ou le jour même.
Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency qui esquissa un
signe mystérieux.
Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le maréchal ferma
soigneusement sa porte et demanda vivement:
--Vous venez du château d'Angers?
--Oui, monseigneur.
--Vous avez à me parler de la part du duc?
--Quel duc, monseigneur? fit le cavalier.
--Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse.
--Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions, monsieur le
maréchal, nous sommes fort surveillés...
--Bon! Guise est-il encore à Angers?
--Non. Il en est reparti il y a trois jours et se rend à Paris. Le duc
d'Anjou est parti hier.
--Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente?
--Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou est trop préoccupé de ses
mignons et de ses bigoudis.
--Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre d'Henri de Guise?...
--Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain, à neuf heures et
demie du soir, à l'auberge de la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis.
Vous souviendrez-vous, monsieur le maréchal?
--Je me souviendrai.
--Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous serez masqué. Vous aurez
une plume rouge à votre toque.
--Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, bien. Est-ce
tout?
--Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne faut pas que mon
absence ait été remarquée...
--Allez, mon ami, allez...
--Je vous serai reconnaissant de rendre compte à Mgr Henri de Guise que
je me suis bien acquitté de la commission, et de lui dire que je suis à
lui corps et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en apparence!
--Ce sera fait. Comment vous appelez-vous?
--Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je dois être sous peu.
Et Maurevert, ayant salué, se retira.
--Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal. Comment Henri de
Guise peut-il employer de pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit
son maître aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas demain? Quant
à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, j'irai, mais je prendrai mes
précautions!
Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency devait effectivement
assister à la réunion de la Devinière, en cette soirée où Ronsard et
ses poètes célébrèrent la muse antique, et où le duc de Guise et ses
acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi.
Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans la chambre du
maréchal.
--Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda l'écuyer.
--Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois prêt demain matin à la
première heure, et, en attendant, fais-moi monter à souper, la route m'a
creusé l'appétit.
L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les ordres de son maître.
A ce moment, Henri de Montmorency entendit des vociférations furieuses
éclater sous sa fenêtre, dans la petite cour.
--Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu!
--Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate! Par Barabbas!
--Cette voix! fit Henri en tressaillant.
--Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs.
--Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas dans l'étable parmi vos
vaches!
--Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter dehors!
--Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner!
--Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison de dire: Routier,
argotier!
Le reste de la phrase se perdit dans une série d'interjections féroces,
qui bientôt se changèrent en hurlements, lesquels à leur tour devinrent
des gémissements.
Henri était descendu rapidement dans la cour, et il aperçut deux ombres
dont l'une rossait l'autre avec la conscience et l'entrain d'une main
experte en ce genre d'exercice.
--A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste.
Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier.
Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, salua courtoisement le
nouveau venu, et lui dit:
--Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous devine gentilhomme.
Je le suis moi-même, et je prétends vous faire juge de l'algarade, si
vous y consentez.
Le maréchal fit un signe de tête approbatif.
--Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à distinguer dans
l'obscurité les traits de son interlocuteur, ce manant que je viens
d'étriller de mon mieux prétend que je dois retirer mon cheval de
l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable.
--L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit l'aubergiste; il y a
juste place pour la bête de ce seigneur, son cheval de main et celui de
son écuyer...
--Où il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai,
monsieur?... Une si belle et si bonne bête! Je veux vous la montrer,
monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!
L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur qu'il supposait
très riche, d'après la commande de son souper, se hâta d'allumer une
lanterne.
Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et en dirigea la lumière
sur l'inconnu.
--Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix.
En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie et, jetant un coup
d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès de ses trois chevaux un hongre
d'une effrayante maigreur, les os perçant la peau, le sabot usé, les
flancs raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets.
--Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu, voyez cette tête fine,
ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bête est
digne de coucher à l'étable?
Montmorency se retourna, son falot à la main, et murmura:
--Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà un cheval de prix!
L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait
lui échapper. Montmorency l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute
voix;
--Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste demande. Quant à
vous, vous m'honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de
façons! Entre gentilshommes...
En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte, le maréchal de
Damville avait passé son bras sous celui de Pardaillan et l'entraîna
vers sa chambre.
Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste, se laissa
faire sans prononcer un mot.
Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il avait réfléchi sans
doute; car à peine la porte se fut-elle refermée sur le maréchal et sur
lui que, se campant sur ses hanches, il prononça sans la moindre émotion
apparente:
--Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!
Puis, se dressant après le salut, et se campant, la tête haute, les yeux
plissés:
--Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous aviez quelque chose
comme dix-neuf ans la dernière fois que j'eus l'honneur de vous
présenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir
trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle un joli brun,
monseigneur, et vous n'aviez pas votre pareil pour donner à votre
moustache un pli gracieux et terrible à la fois... Comme on change!...
Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes? Quel pli
amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s'est durci! Je
dois dire qu'il n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez, je
suis à peu près le même... C'est que, passé un certain âge, nous autres,
vieux routiers, nous ne vieillissons plus... J'ai souvent, ouï parler de
vous, et toujours comme d'un pourfendeur _di primo cartello!_ Il paraît
que vous fendez un crâne en deux, fort proprement, et qu'on ne compte
plus les huguenots que vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous
ai mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le coup de tête,
ainsi que le coup de bandrolle, item le coup de pointe. Si j'étais
vaniteux, je m'enorgueillirais d'un élève tel que vous. Je ne le suis
pas. Dieu en soit loué, mais je m'enorgueillis tout de même.
--Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le
plaisir de partager mon souper.
Le maréchal de Damville s'assit et, d'un geste, invita son commensal à
en faire autant.
--Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s'assit et, aussitôt,
avec un large soupir, décoiffa un grand pot de grès, lequel, étant
ouvert, répandit dans la chambre une odeur de fines rillettes.
--Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce soir!
Damville le regardait d'un oeil pensif.
--Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un accent incisif et
âpre, il faut que je vous rende la pareille. Tudieu! Vous n'avez pas
vieilli, vous! Je vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs,
j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier dressa l'oreille.)
Par exemple, ce qui a vieilli, c'est votre costume! Dieu me damne! on
dirait que c'est encore la même casaque que vous portiez le jour où vous
m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que vois-je? Un trou au coude
gauche... et des reprises... ah! ma foi, je renonce à les compter! Et
vos bottes! vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez un éperon
en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont même pas la même longueur!
--Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu la coquetterie de la
misère!
Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet de Saumur et cligna
des yeux en happant sa rude moustache du bout des lèvres.
Montmorency avait posé son coude sur la table et, son menton dans sa
main, il contemplait fixement son hôte.
--Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis que je ne vous
ai vu?
--J'ai vécu, monseigneur.
--Où avez-vous habité?
--Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers:
pourtant, je dois dire que j'ai habité Paris pendant deux années
environ.
--Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté?
--Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil gris pétilla de
malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J'étais donc
à Paris, fort tranquille, et logé dans une fort bonne et belle
hôtellerie... j'étais heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez,
c'était en octobre dernier...
Le maréchal tressaillit.
--Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un... une vieille
connaissance à moi. Il faut vous dire, monseigneur, que je tenais
essentiellement à éviter ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme
voulait absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis aussitôt: Si
je demeure à Paris, tôt ou tard, je finirai par me trouver nez à nez
avec lui! Et alors, adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra
être heureux, et puis parler, et puis donner des explications, et
puis... bref! je déménageai sans tambours ni trompettes, et repris la
grande route du hasard et de l'inconnu!...
--Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris à l'époque que vous
dites.
--Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur!
--Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il me souvient d'une
aventure qui m'arriva vers ce moment-là; attaqué un soir par des
truands, j'allais succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu à
qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon Galaor...
--Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier.
Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal réfléchissait.
--Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à coup, avez-vous
remarqué une chose: c'est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize
ans, que je vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, et que
je ne vous ai pas encore demandé compte de votre trahison.
--Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle trahison?
Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être à éveiller les
fantômes qui dormaient en lui:
--J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut
sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce traître, de ce
misérable qui avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le
fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier que je vois encore. Bel
arbre, ma foi! Il est vrai, et je m'en accuse en toute humilité, dès que
monseigneur eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à preuve qu'il
se sauva sans même me dire merci; ça m'apprendra. Ce fut une trahison,
je le confesse.
--J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency;
--Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma langue au chat.
--Je suis sûr que la mémoire va vous revenir!
--En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines
trahisons du genre de celles que j'exposais. Monseigneur voudrait-il par
hasard faire allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu le
regret de le quitter?
--Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé que vous seriez pendu.
--Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à la bonne heure! Mais
simplement pendu... je ne me serais pas donné la peine d'entreprendre
d'aussi longs voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les
autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai rendu la petite
à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu pleurer cette mère; je lui ai
entendu dire des choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas
que la douleur humaine pût trouver de tels accents; et je ne savais pas
qu'il pût y avoir de telles douleurs. Laissez-moi achever ma confession
tout entière; depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me sois
repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir été cause de grands
malheurs. Et vous, monseigneur?
Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit:
--C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous avez bonne mémoire.
J'en reviens donc maintenant à ce que je vous disais: vous m'avez
trahi. Or, je vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous la
reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous tiens pour un bon
et digne gentilhomme. Écoutez-moi donc, car je veux vous faire des
propositions que vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous
refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et tout sera dit.
Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter pour vous qu'honneur et
bénéfice.
Pardaillan se dit à lui-même:
--Comme l'âge vous change un homme! Autrefois, pour le quart de ce que
je lui ai dit, il m'eût chargé, l'épée et le poignard aux mains... mais
que peut-il me vouloir?
--Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après un instant de
réflexion, savez-vous que bien des jeunes gens envieraient la fermeté de
votre regard. Autrefois, vous étiez redoutable; maintenant, vous devez
être terrible...
--Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà tout!
--Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration; et ce furieux
appétit d'aventures qui vous distinguait?
--L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions de le satisfaire qui
manquent.
--En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de dîner tous les jours
à votre faim...
--Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait. Il y a aventure et
aventure.
--Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute votre attention,
car ce que j'ai à vous dire est de la plus haute gravité.
Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant:
--Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de France?
--Le roi de France, monseigneur. Et que diable voulez-vous qu'un triste
hère comme moi puisse en penser, sinon que c'est le roi!
--Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je vous engage ma parole
que nul ne connaîtra votre pensée...
Pardaillan tressaillit.
--Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté: on dit le roi
faible et méchant; on le dit atteint d'une maladie qui peut lui donner
des accès de fureur; on dit qu'il est sans pitié comme sans courage;
voilà ce qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une chose:
c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer de véritables
dévouements.
--Si telle est bien votre pensée, je crois que nous pourrons nous
entendre; vous êtes libre, vigoureux, plein de bravoure et d'adresse;
au lieu de gaspiller ces qualités en piètres aventures de grand chemin,
vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose. Que diriez-vous, à
la place de ce roi maniaque, soupçonneux, impitoyable et malade, que
diriez-vous d'un roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui
serait grand par le coeur et grand par la race, jeune, enthousiaste,
rêvant sans doute de s'illustrer, et par conséquent capable de donner à
tous ceux qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?...
--Monseigneur, vous me proposez tout bonnement de conspirer contre le
roi...
--Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous peur?
--De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai même pas eu peur de
vous?
--Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant de cette adroite
flatterie. D'ailleurs, je dois vous prévenir que je ne vous demande pas
une action directe, mais une action de seconde main.
--Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous..
--Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle qu'en soit l'issue,
j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite, seul ou avec des indifférents,
je me défendrais mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi
tandis que je garderai toute ma liberté d'action.
--Je commence à comprendre, monseigneur. Je serai le bras qui agit sans
qu'on puisse connaître le cerveau qui a dirigé ce bras.
--A merveille. La chose vous convient-elle?
--Oui, si j'y trouve un intérêt.
--Que demandez-vous?
--Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas et démarches.
--Vous toucherez cinq cents écus par mois tant que vous resterez à mon
service pour cette campagne. Est-ce assez?
--C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement et non une
récompense.
--Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous?
--Pour mon fils.
--Eh bien, que demandez-vous pour ce fils?
--Si la campagne échoue, une somme de cent mille livres qui lui seront
assurées par donation.
--Et si la campagne réussit?
--C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi de notre choix?
Alors, monseigneur, ce n'est plus de l'argent que je vous demande. Mais
il me semble qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie serait la
digne récompense du fils de l'homme qui vous aurait servi.
--Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je m'y engage dès à
présent. Quant à la lieutenance, je m'engage à la mettre sur la liste
des conditions que je compte imposer.
--Très bien, monseigneur, votre parole me suffit... pour l'instant...
Quand voulez-vous que je me trouve à Paris?
Le maréchal réfléchit quelques instants.
--Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par dire. D'ici là, rien
de grave ne sera préparé. Il suffirait donc que vous soyez en mon hôtel
dans les premiers jours d'avril.
--On y sera, monseigneur, et même avant.
--Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne vous vît pas à Paris
jusque-là. De même, lorsque vous arriverez, il sera bon que vous vous
rendiez directement à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de
connaissance ait été rencontrée par vous.
--J'arriverai la nuit, dans la première huitaine d'avril.
--Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire?
--Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher de Paris en bon flâneur.
--Avez-vous besoin d'argent?
Sans attendre la réponse, le maréchal appela son écuyer et lui dit
quelques mots à voix basse. L'écuyer sortit, et rentra quelques instants
plus tard avec un petit sac rebondi qu'il posa sur la table.
--Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert auquel je n'ai pas
goûté depuis fort longtemps.
Une heure après cette scène, tout dormait dans l'auberge. Seuls,
Montmorency et Pardaillan réfléchissaient encore avant de s'endormir,
l'un dans son lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu
domicile.
--Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition que le duc de
Guise eût payée au poids de l'or.
Et l'autre se disait:
--Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon enfant...