UNE RENCONTRE

Nous avons vu à la suite de quels raisonnements Pardaillan avait pris la

résolution de ne plus s'occuper que de lui-même, et comment, ayant en

son pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes à François de Montmorency, il

s'était décidé à ne pas la faire arriver à son adresse.

Or, par maint tour et détour et après mainte station en divers cabarets

plus ou moins mal famés, il se dirigea vers l'hôtel de Montmorency et,

tout en s'affirmant qu'il n'y entrerait pas, heurta le marteau de la

grande porte.

Ce ne fut pas la grande porte qui s'ouvrit, mais la porte bâtarde. Il en

sortit un Suisse gigantesque armé d'une trique.

--Que voulez-vous? ronchonna ce colosse en agitant son bâton de l'air le

moins pacifique du monde.

Le chevalier examina le Suisse depuis ses larges pieds jusqu'à son

toquet garni de plumes; mais pour apercevoir ce loquet, il dut lever la

tête.

--Mon enfant, je voudrais parler à ton maître...

Rien ne saurait dépeindre la stupeur, l'effarement et l'air de majesté

offensée du digne Suisse.

--Vous dites? bégaya-t-il.

--Je dis: Mon enfant, je voudrais parler à ton maître, le maréchal.

Le Suisse demeura abasourdi. Puis il s'élança, la trique haute, avec un

rugissement de vengeance.

Pardaillan, souple et léger comme une tige d'acier, fit un bond de côté.

Emporté par l'élan, le Suisse administra dans le vide un formidable coup

de bâton. Mais il n'avait pas plutôt exécuté ce mouvement qu'il sentit

que la trique lui était arrachée des mains avec une irrésistible

puissance; en même temps, Pardaillan la lui plaçait en travers des

jambes; le géant trébucha, trembla sur ses assises, battit l'air de ses

bras et finalement s'étala de son long en travers de la rue...

Au même instant, il entendit un aboi sonore, et il sentit deux crocs

s'enfoncer dans le bas de son dos...

--Au meurtre! clama le Suisse sur lequel Pipeau venait de s'élancer en

toute conscience.

--Ici, Pipeau! commanda sévèrement le chevalier. Lâche ça! C'est un

mauvais morceau!

Le chien obéit. Et Pardaillan, la trique dans la main gauche, offrit la

droite au géant consterné pour l'aider à se relever.

--Me voilà condamné à ne pas m'asseoir, de huit jours au moins! fit le

Suisse en se redressant.

--Ce n'est rien, dit Pardaillan consolateur. Et maintenant que je suis

céans, mon cher monsieur, voudriez-vous avoir la politesse de prévenir

M. le maréchal que le chevalier Jean de Pardaillan désire l'entretenir

pour affaire grave?

--M. le Maréchal n'est pas en son hôtel, dit le Suisse.

--Diable! Diable! Il n'est donc pas à Paris?

--Mais non, monsieur... Aïe!...

--Diable! Diable! Diable! fit Pardaillan, qui, tout en paraissant

désespéré, n'en éprouvait pas moins une sorte de joie amère au fond de

lui-même. Je reviendrai donc...

Sur ces mots, Pardaillan appela Pipeau, et, ayant salué le Suisse d'un

geste affable, se retira.

--Par Pilate! songeait-il en remontant à grandes enjambées le cours de

la Seine, j'ai fait ce que j'ai pu, moi!... Qu'elles se débrouillent

maintenant!...

Le soir venait. En face de Pardaillan, de l'autre côté de l'eau, se

dressaient dans la brume les constructions inachevées du palais que

maître Delorme élevait pour Catherine de Médicis sur l'emplacement du

clos aux tuileries. Le chevalier s'arrêta sous un bouquet de hauts

peupliers que le mois d'avril couvrait déjà de frondaisons ténues, d'un

vert délicat. Il s'assit sur une large pierre de la grève et, la tête

dans ses deux mains, regarda couler les eaux.

Au moment même où il était assis sur la pierre de la grève, Pardaillan

se faisait à lui-même une déclaration très grave:

--Je ne puis me dissimuler que j'aime Loïse plus que ma vie, que je

l'aime sans espoir, et je suis malheureux du mal qui lui arrive. Je sais

parfaitement que, si j'arrive à la délivrer, un autre sera récompensé

par son amour... car une Montmorency peut-elle aimer un pauvre hère tel

que moi? Et pourtant l'idée de ne pas la secourir m'est insupportable.

Il faut donc que je me mette à sa recherche. Il faut que je la trouve!

Et puis après nous verrons...

Le résultat de cette méditation au bord de la Seine fut que le chevalier

résolut d'écarter de son esprit tout espoir de récompense amoureuse, et

de se dévouer pour Loïse, quoi qu'il dût en advenir.

Il se leva tout aussitôt, et prit le chemin de la Devinière.

Il marchait de ce pas tranquille et souple qui est l'indice de la

robustesse, et venait d'entrer dans la rue Saint-Denis, lorsqu'il

entendit qu'on courait derrière lui. Bien qu'il fît nuit noire et que la

rue fût déserte, Pardaillan dédaigna de se retourner. Au même instant,

l'inconnu qui courait fut sur lui.

Il y eut un choc violent.

Bousculé à l'improviste, le chevalier chancela; il se remit aussitôt,

et, tirant furieusement son épée, il s'apprêtait à provoquer de la belle

façon le malappris trop pressé, lorsqu'il fut cloué sur place par ces

paroles que grommela l'inconnu:

--Par Barabbas! On se range, au moins!...

Lorsque le chevalier revint à lui, l'inconnu, toujours courant, avait

disparu.

--Cette voix! murmura Pardaillan, ce juron... Oh! mais, on dirait que

c'est lui! mon père!...

Et il se mit à courir, lui aussi. Mais il était trop tard. Il ne vit

plus personne dans la rue Saint-Denis.

Lorsqu'il entra à la Devinière, sa première question à dame Huguette fut

pour s'informer si par hasard quelqu'un ne serait pas venu le demander

depuis dix minutes.

Sur la réponse négative de l'hôtesse, il fut convaincu qu'il s'était

trompé et regrettait dès lors d'avoir laissé fuir le personnage qui

l'avait bousculé.

Ayant copieusement dîné, le chevalier reboucla son ceinturon, compléta

son armement au moyen d'un court poignard à lame solide, et, par les

rues silencieuses, noires et désertes, se rendit à l'hôtel de l'amiral

Coligny.

Comme le lui avait recommandé Déodat, il frappa trois coups légers à la

petite porte bâtarde.

Presque aussitôt, il vit le judas s'entrouvrir.

Pardaillan prononça à voix basse les deux mots convenus:

--Jarnac et Moncontour...

Aussitôt, la porte s'ouvrit et un homme parut, couvert d'une cuirasse de

cuir, un pistolet à la main.

--Qui demandez-vous?

--Je voudrais voir mon ami Déodat, fit Pardaillan.

--Excusez-moi, monsieur, reprit l'homme qui s'adoucit aussitôt:

voulez-vous me dire votre nom?

--Je suis le chevalier de Pardaillan.

L'homme étouffa un cri de joie, ouvrit la porte toute grande et attira

le jeune homme dans l'intérieur d'une cour.

--Monsieur de Pardaillan! s'écria-t-il alors. Ah! soyez le bienvenu! Je

désirais tant vous connaître!...

--Pardonnez-moi, fit le chevalier, interloqué, mais...

--Vous ne me connaissez pas, n'est-ce pas? Eh bien, nous ferons

connaissance... je suis M. de Téligny.

Téligny, gendre de l'amiral Coligny, était un homme de vingt-huit à

trente ans. Il était fortement charpenté, et passait pour très fort aux

armes comme il était excellent dans le conseil. Il avait une physionomie

ouverte, des yeux très doux: il était de manières exquises, d'une

politesse raffinée, élégant d'allure, d'esprit très cultivé, et l'on

comprenait que la fille de l'amiral l'eût préféré à bien des partis plus

riches, et notamment, disait-on, au duc de Guise lui-même.

Ayant introduit le chevalier dans la cour, le gentilhomme se hâta de

refermer solidement la porte, appela un domestique et lui remit son

pistolet en lui disant:

--Nous n'attendons plus qu'une personne, tu sais qui: tu n'as donc pas à

te tromper...

Puis, saisissant Pardaillan par la main, il lui fit traverser la cour,

lui fit monter un bel escalier de pierre et le fit entrer dans une

petite pièce.

--Je veillais moi-même, expliquait-il tout en marchant, car nous avons

réunion ce soir: l'amiral est là, M. de Condé aussi, et Sa Majesté le

roi de Navarre...

Cependant, Téligny, après avoir introduit le chevalier dans le cabinet,

l'avait serré dans ses bras avec une joie si évidente que le jeune homme

en fut doucement remué.

--Voilà donc le héros qui a sauvé notre grande et noble Jeanne! s'écria

Téligny. Ah! chevalier, que de fois en ces derniers jours nous avons

désiré vous voir, vous remercier...

--Ma foi, je vous avouerai que je ne savais guère en l'honneur de quelle

princesse je tirais l'épée... mais, excusez-moi, une affaire grave

m'oblige à venir demander l'aide de Déodat, qui a bien voulu se mettre à

ma disposition...

--Nous y sommes tous, chevalier! s'écria Téligny. Quant au comte de

Marillac...

--Le comte de Marillac?

--C'est le véritable nom de notre cher Déodat. Je disais donc que, pour

celui-là, vous l'avez ensorcelé; il ne jure que par vous...

--Est-il ce soir en cet hôtel?

--Il y est. Je vais le mander.

Téligny appela un valet et lui donna un ordre.

Quelques instants s'écoulèrent. Puis des pas précipités se firent

entendre, une porte s'ouvrit, le comte de Marillac apparut, et courut à

Pardaillan les mains tendues.

--Vous ici, cher ami! s'écria-t-il, serais-je assez heureux pour que

vous eussiez besoin de moi? Est-ce ma bourse, est-ce mon épée que vous

êtes venu chercher? Les deux sont à vous...

Le chevalier sentit son coeur se dilater.

--Vraiment, balbutia-t-il, je ne sais comment vous remercier...

--Me remercier! s'écria Déodat. Mais c'est moi qui suis votre obligé...

nous le sommes tous ici, puisque vous avez sauvé notre grande reine...

Téligny, voyant les deux amis partis dans le tête-à-tête, s'était retiré

discrètement.

--On dirait, fit Pardaillan, que vous êtes moins sombre que le jour où

vous vîntes me voir en mon auberge. Vos yeux s'éclairent, vos lèvres

sourient... vous serait-il arrivé quelque heureux événement?

--Dites un grand bonheur! Je suis amoureux. C'est en venant vous voir

que, près de Paris, j'ai rencontré celle que j'aimais... Sachez que je

puis la voir deux fois par semaine, en attendant...

--En attendant...

--Que je puisse la ramener en Béarn et l'épouser. Ma fiancée est seule

au monde... je suis son frère jusqu'au jour où je serai son époux.

--Je comprends maintenant votre bonheur, fit Pardaillan.

--Voilà l'égoïsme de l'amour! s'écria le comte. Je vous assomme avec

mes histoires que vous avez la politesse d'écouter patiemment, et je ne

songe même pas à vous demander...

--En un mot, voici la chose, dit Pardaillan: je suis amoureux, comme

vous.

--Nous célébrerons nos unions le même jour.

--Attendez... J'aime, comme vous, mon cher, seulement, vous pouvez voir

votre fiancée deux fois par semaine, et moi je ne lui ai jamais parlé.

Vous êtes sûr d'être aimé, et moi je redoute d'être haï; vous savez où

trouver ce que vous aimez, et celle que j'aime a disparu. Or, je veux la

retrouver à tout prix, fût-ce pour m'entendre dire que je suis détesté.

Et c'est pour cela que je suis venu vous demander votre aide.

--Comptez sur moi! dit chaleureusement le comte. Nous fouillerons Paris

ensemble.

Pardaillan raconta brièvement l'histoire de son amour, son arrestation

au moment où Loïse l'appelait, son séjour à la Bastille, son départ, la

lettre qu'il était chargé de remettre, enfin, tout ce que savent déjà

nos lecteurs.

Il ne tut dans tout cela que le nom de Montmorency, se réservant de le

dire au bon moment. Et ce moment serait celui où l'on commencerait les

recherches.

--J'ai comme un vague soupçon, ajouta-t-il en terminant, du lieu où elle

peut être et de l'homme qui a pu avoir intérêt à enlever Loïse et sa

mère.

--Très bien, cher ami; quand voulez-vous que nous commencions nos

recherches?

--Mais dès demain.

--Dès demain, bon; je suis tout à vous. Maintenant, venez, que je vous

présente à certaines personnes qui ont envie de vous voir.

--Quelles sont ces personnes?

--Le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral... Venez, mon cher:

vous êtes connu ici, et votre histoire d'évasion de la Bastille va

achever de vous valoir l'admiration de ces grands seigneurs...

Bon gré, mal gré, Pardaillan fut entraîné par le comte de Marillac.

Celui-ci traversa rapidement deux ou trois pièces et parvint dans le

grand salon d'honneur de l'hôtel de Coligny.

Là, autour d'une table, étaient assis cinq personnages.

Pardaillan reconnut immédiatement deux d'entre eux: Téligny, qu'il

venait de voir, et l'amiral Coligny qu'il avait eu l'occasion de voir de

loin deux ou trois fois.

Le comte de Marillac, tenant toujours Pardaillan par la main, s'avança

jusqu'à la table et dit:

--Sire, et vous, monseigneur, et vous, monsieur l'amiral, et vous, mon

cher colonel, voici le sauveur de la reine, M. le chevalier Jean de

Pardaillan.

A ces mots, ces personnages levèrent sur le chevalier des yeux pleins de

bienveillance, de cordialité et d'admiration.

--Touchez là jeune homme! s'écria, le premier, Coligny. Vous avez évité

à la réforme un irréparable malheur.

Le chevalier saisit la main qui lui était tendue avec un respect et une

émotion visibles.

--Et, moi aussi, je veux toucher cette main qui a sauvé ma mère, dit

alors avec un fort accent gascon des plus désagréables un jeune homme de

dix-sept à dix-huit ans, qui n'était autre que le roi de Navarre, futur

roi de France sous le nom d'Henri IV.

Pardaillan plia le genou, selon les usages de l'époque, saisit la main

royale du bout de ses doigts et s'inclina sur elle avec une grâce

altière qui provoqua l'admiration du personnage placé à côté du roi.

C'était un tout jeune homme aussi, paraissant à peine dix-neuf ans,

mais il y avait dans sa physionomie et ses attitudes on ne sait quoi de

chevaleresque et d'imposant qui manquait au Béarnais. C'était Henri Ier

de Bourbon, prince de Condé, cousin d'Henri de Navarre.

Le prince de Condé tendit, lui aussi, la main a Pardaillan mais,

au moment où celui-ci s'inclina, il l'attira à lui et l'embrassa

cordialement en disant:

--Chevalier, Sa Majesté la reine nous a dit que vous étiez un vrai

paladin des vieux âges; faisons donc comme faisaient les paladins quand

ils se rencontraient, et embrassons-nous... le roi de Navarre, mon

cousin, le permet...

--Monseigneur, dit Pardaillan, qui reconnut à ces derniers mots le jeune

prince de Condé, je puis aujourd'hui accepter ce titre de paladin,

puisqu'il m'est donné par le fils de Louis de Bourbon, c'est-à-dire d'un

vaillant preux, le plus vaillant parmi ceux qui sont tombés sur les

champs de bataille.

--Bien dit, ventre-saint-gris! s'écria le Béarnais.

--Le dernier personnage, qui n'avait encore rien dit, félicita à son

tour le chevalier, en disant:

--Si l'amitié du vieux d'Andelot peut vous être agréable, elle vous est

acquise, jeune homme...

Cependant, le jeune roi de Navarre fixait un oeil rusé sur le chevalier,

et il cherchait peut-être quelque moyen de l'attacher à sa fortune,

lorsque la porte s'ouvrit; un de ces domestiques armés en guerre que

Pardaillan avait remarqués, alla vivement à l'amiral Coligny et lui

glissa deux mots à l'oreille.

--Sire, dit Coligny, M. le maréchal de Montmorency a bien voulu se

rendre à mon invitation. Il est là. Et il attend le bon plaisir de Votre

Majesté.

--Ce cher François! Je serai heureux de le voir. Qu'il entre! Monsieur

l'amiral, et vous, mon cousin, vous voudrez bien demeurer près de moi

pendant cette entrevue.

Les autres personnages de cette scène se levèrent pour se retirer.

--Eh bien! fit Déodat, en saisissant le bras de Pardaillan, à quoi

songez-vous donc?

Pardaillan tressaillit, comme s'il s'éveillait d'un rêve. L'annonce que

le maréchal de Montmorency allait entrer dans cette salle l'avait plongé

dans une sorte de stupeur.

--Pardon, balbutia-t-il.

Et il s'inclina devant le roi de Navarre qui, pour la deuxième fois, lui

tendit la main et lui dit:

--Le comte de Marillac m'a fait savoir que vous ne prisiez rien tant que

votre indépendance, et que vous entendiez vous tenir en dehors de

toutes querelles; cependant, je veux croire que notre rencontre aura

un lendemain et, quant à moi, je serais heureux de vous voir parmi les

nôtres.

--Sire, répondit Pardaillan, je dois à tant de bienveillance une entière

franchise: les guerres religieuses m'effraient. Mais j'avoue à Votre

Majesté que, si l'ardente sympathie d'un pauvre diable comme moi peut

lui être utile, cette sympathie, vienne l'occasion, ne lui fera pas

défaut...

--Bien, bien... nous reprendrons cet entretien, dit le roi.

Pardaillan sortit avec Marillac. Le vieux d'Andelot et Téligny étaient

déjà sortis ensemble.

--Quelle faiblesse vous a pris tout à l'heure, cher ami? demanda alors

Marillac. Vous avez paru tout ému et vous êtes encore pâle.

--Écoutez, fit Pardaillan, c'est bien le maréchal de Montmorency qui va

être introduit auprès du roi?

--Mais oui, fit Marillac étonné.

--Eh bien, ce Montmorency, c'est le père de celle que j'aime! Il faut

que je lui remette la lettre que j'ai là sous mon pourpoint et qui me

brûle la poitrine. Si je ne lui remets pas cette lettre, je suis un

félon et j'enlève à Loïse sa protection la plus naturelle et la plus

sérieuse. Et si je la lui remets, cet homme va me haïr, et Loïse est

perdue à jamais pour moi!...

L'homme qui était attendu dans l'hôtel de Coligny et qui venait d'être

introduit auprès du roi de Navarre, paraissait une quarantaine d'années.

Il était grand, de forte carrure, et ses membres avaient cette souplesse

particulière aux gens qui se livrent à de violents exercices du corps.

Ses cheveux étaient blancs. Et c'était un étonnement pour l'oeil que

cette blancheur de vieillesse sur cette tête demeurée jeune: aucune ride

ne sillonnait ce visage; les yeux, sans flamme d'ailleurs, et comme

voilés, avaient un regard limpide.

Avec les années, lentement, lambeau par lambeau, la douleur s'en était

allée. Mais la tristesse demeurait profonde, et pesait sur cet homme,

d'un même poids égal; de là, sans doigte, cette lassitude...

L'amour très pur, très profond, qu'il avait éprouvé pour Jeanne de

Piennes, était encore tout entier dans son âme.

Maintes fois, il avait éprouvé comme une vague tentation de la revoir;

mais toujours, il avait réfréné ces désirs, et alors il se jetait

toujours dans quelque entreprise guerrière ou politique où il déployait

de fébriles activités sans parvenir à se détacher du souvenir qui

l'obsédait.

Il pensait peu à Henri de Montmorency. Lui avait-il pardonné?

Non, sans doute. Mais il tâchait à l'oublier et il y parvenait

assez aisément, tandis que Jeanne était toujours présente dans son

imagination.

Avec ce caractère, avec de telles racines d'amour dans le coeur, il est

presque inutile de dire que François de Montmorency n'avait jamais songé

à se refaire un autre bonheur, une autre famille, en un mot, une autre

vie.

Il avait accepté pourtant son mariage avec Diane de France.

En acceptant cette union, il avait surtout voulu échapper aux

tyranniques obsessions du vieux connétable, son père.

Son existence avec Diane de France fut rigoureusement ce qu'ils avaient

convenu qu'elle serait: une simple association.

Ils se voyaient à de longs intervalles: en huit ans, François de

Montmorency n'eut que trois ou quatre rencontres avec cette princesse

qui portait son nom fort dignement: c'est-à-dire que, si elle eut de

nombreux amants, comme l'affirme la chronique, elle eut toujours assez

d'estime et même d'affection pour son mari, pour sauver les apparences.

Nous devons ajouter que deux ou trois fois François de Montmorency eut

aussi l'idée de se rendre au château.

Un jour, il se mit en route avec l'intention bien arrêtée de refaire

l'histoire du crime qui avait brisé sa vie, de le connaître dans tous

ses détails. Il arriva, très décidé, jusqu'à une hauteur d'où, au

sortir d'un bois, on apercevait Montmorency et, plus loin, le hameau

de Margency. Mais là ses forces faiblirent. Et, pour ne pas montrer

l'émotion qui le bouleversait, il ordonna à son escorte de reprendre

sans lui le chemin de Paris.

La destinée des hommes tient souvent à bien peu de chose: si François

avait eu le courage de pousser jusqu'à Margency et d'y recueillir

des témoignages, qui sait s'il ne fût pas bientôt arrivé à constater

l'innocence de Jeanne de Piennes?

Il y eut pourtant une circonstance où cette innocence faillit éclater

aux yeux de François, sans qu'il l'eût cherchée.

En 1567 eut lieu la bataille de Saint-Denis, entre huguenots et

catholiques. Les huguenots venaient de remporter quelques avantages et

s'étaient avancés tout près de Paris. Le connétable Anne fit une sortie,

chargea à la tête de sa cavalerie et, ce jour-là encore, il se fit un

grand carnage d'hérétiques.

Seulement, dans la bagarre, le connétable fut blessé mortellement. Le

blessé fut transporté à l'hôtel de Mesmes qui appartenait à son fils,

Henri, duc de Damville. A ce moment, Henri était en Guyenne où il se

distinguait par son zèle à imposer la messe aux hérétiques. François se

trouvait à Paris. Il n'avait pas revu son père depuis trois ans.

Il trouva le connétable couché, la tête emmaillotée, et dictant ses

dernières volontés à son scribe.

Lorsque le vieux Montmorency eut terminé, il aperçut son fils aîné qui

venait d'entrer dans la chambre, et un rayon de joie illumina cette tête

de moribond.

--Mon fils, dit-il, si près de la mort, on voit les choses autrement

qu'on ne les voyait... Peut-être, en de certaines circonstances, ne

me suis-je pas assez préoccupé de votre bonheur... Répondez-moi

franchement... êtes-vous heureux?...

--Rassurez-vous, mon père, je suis aussi heureux qu'il m'est permis de

l'être.

--Votre frère...

François tressaillit et pâlit soudain.

--Ne vous réconcilierez-vous pas avec lui?...

--Jamais! répondit François d'une voix sourde.

--Écoutez... peut-être est-il moins coupable... que vous ne pensez...

François secoua violemment la tête.

--Cette jeune femme, reprit le connétable, qu'est-elle devenue?

--De qui parlez-vous, mon père?...

--La fille... du seigneur de Piennes... Ah! je meurs...

--Mon père, calmez-vous... Tout cela est mort pour moi!

--François! Je te dis... qu'il faut la retrouver... elle... et son...

--Le connétable n'eut pas le temps de prononcer le mot qui était sur ses

lèvres. Il entra en agonie, balbutia quelques paroles vides de sens et

expira.

Ainsi le secret de Jeanne de Piennes ne fut pas révélé à François de

Montmorency qui ne chercha pas à savoir pourquoi son père voulait

retrouver Jeanne... caprice funèbre d'un esprit qui sombre dans le

néant, songea-t-il.

François de Montmorency, après la bataille de Saint-Denis, vécut

retiré des champs de bataille. Un jour que la reine mère lui offrit un

commandement contre les huguenots, il refusa en disant qu'il considérait

les réformés comme des frères d'armes et non comme des ennemis.

Cette attitude lui valut les soupçons et la haine de Catherine de

Médicis, qui essaya vainement de pénétrer ses secrets en lui envoyant

Alice de Lux. On a vu qu'Alice avait échoué.

Ce fut sur ces entrefaites et dans cette situation d'esprit qu'il reçut

un jour la visite du comte de Marillac.

Le comte venait, envoyé par Jeanne d'Albret; il obtint du maréchal la

promesse de se rencontrer avec le roi de Navarre.

Henri de Béarn, venu secrètement à Paris avec le prince de Condé et

Coligny, prit rendez-vous avec François de Montmorency. Au jour dit,

à l'heure convenue, le maréchal se présenta à l'hôtel de la rue de

Béthisy. On a vu quel effet l'annonce de son arrivée produisit sur

Pardaillan.

Nous laisserons le chevalier expliquer à son ami Marillac les causes de

son émotion et nous suivrons le maréchal, cette entrevue avec Henri de

Béarn ayant sur la suite de notre récit une influence considérable.

Le Béarnais accueillit le maréchal avec gravité.

--Salut! dit-il à l'illustre défenseur de Thérouanne.

François s'inclina devant le jeune roi.

--Sire, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me mander pour

m'entretenir de la situation générale des partis religieux. J'attends

que Votre Majesté veuille bien m'expliquer ses intentions et je lui

répondrai franchement.

Tout rusé qu'il fût, le Béarnais fut désarçonné par cette netteté un peu

sèche.

--Prenez ce siège, fit-il pour se donner le temps de réfléchir; je ne

souffrirai pas que le maréchal de Montmorency demeure debout quand je

suis assis, moi, simple cadet encore dans le métier des armes.

Montmorency obéit.

--Monsieur le maréchal, reprit le roi après un instant de silence

pendant lequel il étudia la mâle physionomie de son interlocuteur, je ne

vous parlerai pas de la confiance que j'ai en vous. Bien que nous ayons

combattu dans des camps opposés, je vous ai toujours tenu en singulière

estime, et la meilleure preuve, c'est que vous êtes ici, seul de tout

Paris, connaissant mon arrivée à l'asile que j'ai choisi.

--Cette confiance m'honore, dit le maréchal, mais je ferai remarquer à

Votre Majesté qu'il n'est pas un seul gentilhomme capable de trahir son

secret.

--Le résultat de cette confiance, continua le Béarnais, c'est que je

vous causerai à coeur ouvert et que, du premier mot, je vous dirai le

but de mon voyage à Paris. Monsieur le maréchal, nous avons l'intention

d'enlever Charles IX, roi de France. Qu'en pensez-vous?

Coligny pâlit légèrement. Condé se mit à jouer nerveusement avec les

aiguillettes de son pourpoint.

Le maréchal n'avait pas sourcillé. Sa voix demeura aussi calme que celle

du Béarnais.

--Sire, dit-il. Votre Majesté m'interroge-t-elle sur la possibilité de

l'aventure ou sur les suites qu'elle pourrait avoir; soit en cas de

réussite, soit en cas d'échec?

--Nous parlerons de cela tout à l'heure. Pour le moment, je désire

savoir seulement votre opinion sur... la justice de cet acte devenu

nécessaire. Voyons, qu'en dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous

contre nous?

--Tout dépend, sire, de ce que vous voulez faire du roi de France. Je

n'ai ni à me louer ni à me plaindre de Charles IX. Mais il est mon roi.

Je lui dois aide et assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de

violenter le roi de France, et rêvez-vous quelque substitution de

famille sur le trône? Je suis contre vous! Cherchez-vous à obtenir de

justes garanties pour l'exercice libre de votre religion? Je demeure

neutre. En aucun cas, sire, je ne vous aiderai à cet enlèvement.

--Voilà qui est parler net! Et l'on a plaisir à s'entretenir avec vous,

monsieur le maréchal. Voici pourquoi nous avons résolu d'enlever mon

cousin Charles. Je sais, nous savons que la reine mère prépare de

nouvelles guerres. Nos ressources sont épuisées. En hommes et en argent,

nous ne pouvons plus tenir campagne. Or, plus que jamais, nous sommes

menacés. L'acte que nous préparons est un acte de guerre parfaitement

légitime. Si Charles marchait à la tête de ses armées, ne chercherais-je

pas à le faire prisonnier?...

--Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur d'être votre féal, au

lieu d'être celui du roi de France, je donnerais les deux mains à votre

projet.

--Très bien. Reste donc la question de savoir ce que nous ferons du roi

quand il sera prisonnier...

--En effet, sire, c'est là le point délicat, dit le maréchal.

--Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de Bourbon, descendant en

ligne directe de Robert, sixième fils de saint Louis, je me trouve être

premier prince du sang de la maison de France. J'ai donc quelque droit

de me mêler des affaires du royaume, et, s'il m'arrivait de concevoir

cette pensée qu'un jour, peut-être, la couronne de France devra se poser

sur ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais les Valois

règnent par la grâce de Dieu. J'attendrai donc la grâce de Dieu pour

savoir si les Bourbons, à leur tour, doivent occuper ce trône, le plus

beau du monde.

--Sire, loin de suspecter les intentions de Votre Majesté, je ne veux

même pas me permettre de les scruter.

--Je n'en veux pas à la couronne de Charles. Qu'il règne, ce cher

cousin, qu'il règne, autant du moins qu'on peut régner, quand on a pour

mère une Catherine de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en

voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que signifient ces

persécutions de huguenots malgré la paix de Saint-Germain? Il faut que

tout cela ait une fin! Et comme nous ne sommes pas de force à tenir

campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion ce que la guerre

ne peut nous donner! Et pour cela, ne faut-il pas que je puisse causer

tranquillement avec Charles, comme je cause avec vous en ce moment?

Voyons, duc, n'est-ce pas un acte légitime que nous entreprenons en

essayant de nous emparer de Charles?

Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de guerre, mais d'un

entretien où les deux partis en présence seraient libres de signer ou de

repousser le contrat proposé.

--Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, puis-je compter sur

vous?

--Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour franchise. J'oublierai

l'entretien auquel j'ai eu l'honneur d'être convié. Mais je vous donne

ma parole, sire, que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger

le roi Charles, sans le prévenir, eh bien! je l'entreprendrai!

--J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que vous, dit le Béarnais

avec un soupir.

--Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je ne suis pas l'ami de

Charles. Je suis un serviteur de la France, voilà tout. Quant à être

votre ennemi, sire, je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents

et plus sincères que les miens pour que les huguenots soient enfin

traités selon la justice.

--Merci, maréchal, dit le Béarnais, désappointé. Ainsi, nous ne devons

compter ni sur vous, ni sur vos amis?

--Non, sire! dit François avec une modeste fermeté. Mais laissez-moi

ajouter que si, un jour, j'étais appelé dans un conseil qui se tiendrait

entre vous et le roi de France...

--Eh bien? interrogea Coligny.

--Si une entrevue avait lieu, continua François, et que Sa Majesté

Charles IX m'y appelle, je ne chercherais pas à savoir comment cette

entrevue a été préparée; j'appuierais de toutes mes forces sur les

décisions du roi, et je ne craindrais pas de proclamer que moi,

catholique, je suis honteux et indigné de l'attitude des catholiques...

--Vous feriez cela, duc! s'écria le roi de Navarre.

--Je m'y engage, sire, répondit François.

--Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J'espère que l'entrevue

aura lieu bientôt.

--Et moi, sire, je puis assurer Votre Majesté que mon dévouement lui

est acquis, excepté toutefois en ce qui concerne certaines entreprises,

ajouta François.

Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par l'amiral qui tenait à

lui faire honneur, jusqu'à la porte de son hôtel.

Comme ils traversaient la cour, précédés par deux laquais, mais sans

lumière, l'hôtel devant passer pour inhabité, deux hommes s'approchèrent

vivement de François de Montmorency.

--Monsieur le maréchal, disait l'un des deux hommes, voulez-vous me

permettre de vous présenter un de mes amis en vous priant d'excuser les

circonstances de cette présentation.

--Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit François en

reconnaissant celui qui lui parlait.

--Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a une communication

urgente à vous faire.

--Monsieur, fit le maréchal en s'adressant à Pardaillan, je serai en mon

hôtel demain toute la journée et serai heureux de vous y recevoir.

--Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix altérée, c'est tout de

suite que je sollicite l'honneur de m'entretenir avec le maréchal de

Montmorency.

L'émotion de la voix, la tournure de la phrase à la fois impérative et

réservée produisirent une profonde impression sur le maréchal.

--Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me parler ne peut

souffrir de retard.

Pardaillan fit rapidement ses adieux à Marillac pendant que le duc

faisait les siens à Coligny. Puis les deux hommes sortirent ensemble.

Telle était la confiance de Montmorency et sa crainte de compromettre le

secret du roi de Navarre qu'il n'avait amené aucune escorte avec lui.

Le chemin de la rue de Béthisy à l'hôtel de Montmorency se fit

rapidement et silencieusement.

La maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet de l'hôtel,

attenant à la grande salle d'honneur.

--Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps de me débarrasser

de ma cotte de mailles.

Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait de son front.

L'instant à la fois désiré et redouté était donc arrivé! Il fallait donc

révéler à François de Montmorency qu'il avait une fille! Le maréchal

allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignoré l'existence de

cette fille, s'il avait répudié Jeanne de Piennes, s'il avait souffert,

il le devait à un Pardaillan! Et c'était un Pardaillan qui allait lui

dire tout cela.

Le moment était venu où il allait à la fois se faire l'accusateur de son

père et perdre à jamais Loïse!

Son regard, tout à coup, tomba sur un portrait accroché dans l'angle le

plus sombre du cabinet. Pardaillan fut secoué d'un long tressaillement.

--Loïse! Loïse! murmura-t-il.

Et aussitôt, cette pensée se fit jour dans son cerveau:

--Comment le maréchal, qui ne sait pas qu'il a une fille, possède-t-il

le portrait de cette fille?...

Mais bientôt, à force d'examiner les traits délicats de la jeune femme

merveilleusement belle que représentait la toile, la vérité lui apparut:

--Ce n'est pas Loïse!... C'est sa mère, sa mère, quand elle était

jeune!...

A ce moment, François de Montmorency rentra dans le cabinet et vit

le jeune homme en extase devant le portrait de Jeanne de Piennes. Il

s'avança jusqu'à Pardaillan et lui posa sa main sur l'épaule.

--Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez belle?

--Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame est douée d'une

beauté qui m'a frappé.

--Et peut-être, en votre âme encore pleine d'illusions, vous vous disiez

que vous seriez heureux de rencontrer sur le chemin de la vie une femme

pareille à celle-ci...

--Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit Pardaillan avec une

douceur voilée de tristesse; je rêvais, en effet, de rencontrer pour

l'aimer, pour l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la femme

dont le sourire rayonne sur cette toile, cette femme dont le front si

pur n'a jamais pu abriter une mauvaise pensée...

Un sourire amer erra sur les lèvres du maréchal.

--Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie est si vraie

que je vais vous conter une histoire. Cette femme est la femme d'un de

mes amis... ou plutôt elle l'a été... Elle était pauvre; son père

était l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit, l'aima...

il l'épousa. Mais sachez bien que, pour l'épouser, il dut braver la

malédiction paternelle; il dut risquer de se mettre en révolte contre

son père, haut et puissant seigneur... Le jour même du mariage, mon ami

dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous ce qu'il apprit?

Pardaillan garda le silence.

--La jeune fille au front pur, continua François d'une voix très calme,

eh bien, c'était une ribaude! Dès avant le mariage, elle trahissait mon

ami... Jeune homme, méfiez-vous des femmes!

Le maréchal ajouta sans amertume apparente:

--Mon ami avait placé en cette femme tout son amour, son espoir, son

bonheur, sa vie... Il fut condamné à la haine, au désespoir, au malheur,

et sa vie fut brisée, voilà tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement

de rencontrer une jeune fille qui avait l'âme d'une ribaude...

Pardaillan, sur ces mots, s'était levé; il s'approcha du maréchal et,

d'un ton ferme, prononça:

--Votre ami se trompe, monseigneur...

François leva sur le chevalier un regard surpris.

--Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez...

Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf et plein de foi,

protestait d'une façon générale contre les accusations dont les hommes

accablent les femmes.

Il eut un geste de politesse indifférente et dit:

--Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en au motif de votre visite.

En quoi puis-je vous être utile?

--Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue Saint-Denis à

l'auberge de la Devinière. En face de l'auberge se dresse une maison

modeste, telle qu'en peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à

quelque labeur pour assurer leur existence; les deux femmes dont je suis

venu vous entretenir, monseigneur, sont de ces pauvres gens dont je vous

parle.

--Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal.

--Oui! La mère et la fille!

--La mère et la fille! Leur nom?

--Je l'ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne pas vous le faire

connaître pour l'instant. Mais il faut que je vous intéresse à ces deux

nobles créatures si malheureuses et, pour cela, il faut que je vous

raconte leur histoire.

Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont l'imagination commençait

à être mise en éveil.

--Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance pour son

interlocuteur que pour les deux inconnues.

--Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont considérées comme

dignes de tous les respects. La mère, surtout. Depuis quatorze ans

environ qu'elle habite ce pauvre logis, jamais la médisance n'a eu prise

sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au travail

des tapisseries pour donner à sa fille une éducation de princesse. Oui,

monseigneur, de princesse; car cette jeune fille sait lire, écrire,

broder et peindre des missels. Elle-même est un ange de douceur et de

bonté...

--Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause de vos humbles

protégées avec une telle ardeur, que déjà je leur suis tout acquis. Que

faut-il faire? Parlez...

--Un peu de patience, monsieur le maréchal. J'ai oublié de vous dire que

la mère dont on ne connaît pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En

effet, elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette existence si

noble et si pure un épouvantable malheur... Ce malheur, je voudrais le

racheter au prix de mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause...

--Quelqu'un des vôtres, chevalier!

--Oui, mon père, mon pauvre père!

--Et comment votre père...

--Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant le récit de la

catastrophe qui a frappé cette noble dame. Sachez donc qu'elle a été

mariée... et que son mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le

voyez, c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez. Après le

départ de son mari, cinq ou six mois après, cette dame mit au monde une

enfant. Tout à coup, le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le

crime...

--Le crime!...

--Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux larmes brûlantes

s'échappaient de ses yeux avec une double flamme de sacrifice... le

crime! Mon père enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait

son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une larme au petit

ange, la mère, monseigneur, fut placée en présence de cette affreuse

alternative: ou elle consentirait à passer aux yeux de son mari pour

parjure et adultère, ou son enfant mourrait!...

François de Montmorency était devenu horriblement pâle.

--Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque.

--Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur...

--Comment avez-vous su? Dites!...

--Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, viennent d'être

enlevées... elles m'ont fait parvenir une lettre qui est adressée à un

grand seigneur. Cette lettre, la voici!

François ne vit que cette lettre qu'on lui tendait toute ouverte, mais

ne la prit pas tout de suite.

Quoi! Il ne rêvait pas!... Ce jeune homme venait bien de lui retracer

l'histoire de Jeanne de Piennes!... Ah! Ce nom n'avait pas été prononcé,

mais il résonnait dans son coeur!

Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme une humble ouvrière pour

élever sa fille!... sa fille!...

Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait un regard

flamboyant!... Elle contenait donc le récit de la lamentable tragédie!

C'était Jeanne qui lui écrivait! Jeanne innocente et fidèle!

--Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et, quand vous aurez lu

interrogez-moi... car, si je ne fus pas témoin du crime, je suis du

moins le fils de l'homme qui est dénoncé à votre haine... et cet

Homme... mon père!... eh bien, il m'a parlé... Il m'a dit des choses que

jadis je n'ai pas comprises, mais qui sont demeurées gravées dans ma

mémoire...

Alors le maréchal saisit la lettre.

Tout de suite, il reconnut l'écriture de Jeanne.

Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises...

Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le portrait, secoué

de sanglots terribles, s'abattit sur le parquet, se traîna sur les

genoux, les mains levées désespérément, avec un cri rauque qui faisait

explosion sur les lèvres livides.

--Pardon! Pardon!

Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance.

Le chevalier courut à lui. Il s'ingénia de son mieux à ranimer le

maréchal. Il le secoua, bassina son front d'eau fraîche, défit les

aiguillettes de son pourpoint...

Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; François ouvrit les yeux.

Il se leva. Une flamme étrange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut

parler.

--Taisez-vous, murmura François, taisez-vous... plus tard...

attendez-moi... ici... promettez-moi...

--Je vous le promets, dit Pardaillan.

Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, sur son coeur, et

s'élança hors du cabinet. Il courut aux écuries, sella lui-même un

cheval, se fit ouvrir la porte de l'hôtel, et le chevalier entendit le

galop d'un cheval qui s'éloignait.

Il était une heure du matin. François traversa Paris à fond de train.

Le cheval s'arrêta devant la porte Montmartre, fermée comme toutes les

portes de Paris.

--Ordre du roi! hurla François dans la nuit.

Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le maréchal, et s'empressa

de faire ouvrir la porte et baisser le pont-levis.

Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque de François

rugissait des lambeaux de paroles que couvraient les quadruples

sonorités du galop de son cheval.

--Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!...

Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency, il se sentait

plus calme.

Le maréchal tout droit, sans hésitation, piqua droit à la chaumière où

il était apparu à Jeanne et à Henri.

--Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! pourvu qu'ils vivent!...

Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils vivaient!

Aux rudes coups que frappa François, l'homme se réveilla, s'habilla et

demanda à travers la porte:

--Qui va là?

--Ouvrez, par le Ciel! gronda François.

La femme, la vieille nourrice au chef branlant, avec la hâtive lenteur

des vieillards, sauta hors du lit, jeta un manteau sur ses épaules et

saisit la main de son homme.

--C'est lui! fit-elle, bouleversée d'émotion.

--Qui, lui?

--Le seigneur de Montmorency et de Margency! Ouvre! Il sait tout,

maintenant! Puisqu'il vient!...

Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:

--Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez... je ne voulais pas

mourir... je savais que vous viendriez...

L'homme avait allumé un flambeau de résine.

Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau, il vit la vieille

debout devant lui, qui essayait de redresser sa taille courbée par l'âge

et les longs labeurs de la terre.

--Vous venez pour tout savoir? dit-elle.

--Oui! fit-il d'une voix brisée.

--Venez, mon fils...

François se leva et suivit la vieille qui marchait lentement, courbée,

en s'appuyant sur un bâton.

--Eclaire-nous! commanda-t-elle à son homme.

Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. Il se trouva dans une

petite pièce dont la propreté contrastait avec le reste du misérable

logis. Il y avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, et

un grand lit à colonnes, couvert de sa courtepointe. Le lit n'était pas

défait. Sur le mur, au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge

enluminée, un crucifix avec un peu de buis en travers, et, juste au

chevet, une miniature: le maréchal se reconnut, ses yeux se gonflèrent,

deux larmes en jaillirent...

La vieille, alors, parla:

--C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, dès le lendemain de votre

départ; c'est ici, dans ce lit, qu'elle est restée quatre mois comme

morte parce qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonnée, c'est

ici qu'elle a pleuré, prié, supplié en prononçant votre nom dans son

délire...

Le maréchal tomba à genoux.

--C'est ici que, lentement, elle est revenue à la vie... Dès lors, elle

s'habilla de deuil.

--La Dame en noir! murmura sourdement François.

--C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est née Loïse, votre fille...

Un frisson secoua Montmorency.

--La naissance de l'enfant sauva la mère. Elle qui, peu à peu,

dépérissait, retrouva ses forces pour la petite. A mesure que Loïse

grandissait, la mère revenait à la vie.

François étouffa une sorte de rugissement et, d'un revers de main,

essuya la sueur froide qui inondait son visage.

--Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice.

--Tout!... tout ce que vous savez...

--Venez donc! fit la vieille.

Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency. Au coin

d'une épaisse haie de houx et d'aubépine, la vieille s'arrêta, se

retourna, et son bras s'étendit vers la maison.

--Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fenêtre, en ce moment la

lune l'éclairé; en plein jour, de cette place, on verrait très bien

quelqu'un qui serait debout contre cette fenêtre, dans l'intérieur de la

maison, et on distinguerait tous les gestes que ferait ce quelqu'un.

--Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre quand je suis entré!

La vieille, alors, se tourna vers son homme:

--Raconte ce que tu as vu...

L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur et dit:

--Les choses me sont restées dans la tête comme si elles étaient d'hier;

donc, ce jour-là, depuis le matin, j'avais travaillé dans ce champ-là,

de l'autre côté de cette haie; m'étant allongé à l'ombre pour dormir,

voici ce que je vis en me réveillant: un homme était là, à deux pas de

moi, tenant dans son manteau je ne savais trop quoi; il demeura là,

peut-être une demi-heure, et moi je ne bougeai pas; puis, tout à coup,

il se redressa à demi et s'en alla vite, courbé le long des haies; au

moment où il s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau:

c'était un enfant, mais j'étais loin de supposer que, cet enfant,

c'était la fille de notre dame... Voilà ce que je vis, monseigneur.

La nourrice, alors, reprit:

--Ce qui s'était passé entre elle, vous et Mgr Henri, je ne le sus pas

tout de suite, mais je le devinai en partie par les paroles désespérées

qui échappèrent à la pauvre mère... Un homme vint... il rapportait la

fillette... la mère faillit devenir folle de joie... Elle s'élança pour

vous retrouver, en nous défendant de la suivre... Qu'est-elle devenue?

Je ne sais. Les premières années, quand j'étais forte encore, je venais

à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais jamais je ne pus vous

voir, jamais je ne pus la retrouver, elle...

Le duc de Montmorency s'agenouilla.

--Bénissez-moi donc, fit-il d'une voix brisée par les sanglots, car je

vous dis: Elle vit! Tant d'injustice recevra une éclatante réparation,

et Jeanne sera heureuse.

L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui demandait; elle étendit

sur sa tête ses mains tremblantes et le bénit... Alors, tous les trois

rentrèrent dans la maison.

François s'enferma pendant une heure dans la petite pièce où était née

Loïse. Il y resta sans lumière. Les deux vieillards l'entendirent qui

pleurait, parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur, tantôt

avec une douceur infinie.

Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en lui, il sortit de la

pièce, dit adieu aux deux vieux, et monta à cheval. A Montmorency, il

s'arrêta devant la maison du bailli et se contenta de demander des

parchemins sur lesquels il écrivit quelques lignes. Ces parchemins, la

vieille nourrice les reçut dès le lendemain: c'était une donation pour

elle et ses descendants de la maison qu'elle habitait et une donation de

vingt-cinq mille livres d'argent.

En quittant le bailli, François se rendit au château; là encore, il y

eut grand émoi; mais le maréchal se contenta de faire venir l'intendant,

et lui donna ordre de tout mettre en état, disant que, sous peu, il

viendrait habiter le château; il insista surtout pour que toute une aile

fût remise à neuf et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu'il

aurait l'honneur d'héberger deux princesses de haute qualité à qui cette

aile du château serait destinée.

Alors seulement, il s'éloigna au galop, et prit le chemin de Paris. Il y

arriva comme on ouvrait les portes, et se dirigea en une course furieuse

vers son hôtel où Pardaillan l'attendait.

Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude et une agitation

qui, lorsqu'il y songeait, ne laissaient pas que de le surprendre.

Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il été? Peut-être

tâchait-il simplement de se calmer par une longue course? Ces questions,

pendant une heure, l'intéressèrent.

Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable question était de

savoir ce que le maréchal penserait de son père. Il est vrai que le

vieux Pardaillan avait lui-même ramené l'enfant.

Le chevalier se souvenait parfaitement que son père le lui avait dit...

Et même, n'avait-il pas donné un diamant à la mère de la fillette

enlevée?...

Mais tout cela constituait une médiocre excuse; le fait brutal et

terrible demeurait tout entier: le maréchal avait répudié sa femme!

Jeanne de Piennes avait souffert seize années de torture!

Vers le matin, il se promenait à grands pas agités dans le cabinet,

lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency entra:

--Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont je vous ai quitté.

J'étais... fort ému... bouleversé... vous m'avez apporté la plus grande

joie de ma vie!...

--Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une voix altérée, vous

oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan.

--Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que non seulement je

vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire

pour le sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous aimez votre

père!...

--Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan une affection

profonde. Comment en serait-il autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et,

aussi loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon père que je vois

penché sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse

de routier à mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de

faire de moi un homme brave, me conduisant aux mêlées, me protégeant de

son épée; par les nuits froides où nous couchions sur la dure, que de

fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son manteau pour me couvrir! Et

souvent, quand il me disait:--Tiens, mange et bois, je garde ma part

--pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau et je m'apercevais

qu'il n'avait rien gardé pour lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît

comme le digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois tout... et que

j'aime... n'ayant que lui à aimer!

--Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un grand coeur. Vous qui

aimez votre père à ce point, vous n'avez pas hésité à m'apporter cette

lettre qui l'accuse formellement...

Pardaillan releva fièrement la tête.

--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le maréchal! Si j'ai

consenti, pour réparer une grande injustice, à vous apporter la lettre

accusatrice, c'est que je me réservais de défendre à l'occasion mon

père. Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! Avant

que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en

toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis-à-vis de mon

père. Êtes-vous son ennemi? Je deviens le vôtre. Songez-vous à vous

venger du mal qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à la

main...

Le chevalier s'arrêta, frémissant.

Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait. Qu'eût-il dit s'il

eût su que ces paroles provocantes, Pardaillan les prononçait le

désespoir au coeur, s'il eût su qu'il aimait sa fille!

--Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne peut exister

pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est celui qui vient de m'arracher à

un désespoir que les années faisaient plus profond. Si jamais je me

rencontrais avec votre père, ça serait pour le féliciter d'avoir un fils

tel que vous...

--Ah! je puis vous dire maintenant que, si une parole de haine contre

mon père fût tombée de votre bouche, c'est la mort dans l'âme que je

fusse sorti d'ici!

Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son secret. Il se hâta de

continuer:

--Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous dire que mon père a

essayé de réparer le mal qu'il avait fait.

--Comment cela? fit vivement le maréchal.

--Je le tiens de lui-même. Il m'a raconté ces choses, ou plutôt, il me

les a à demi révélées, à une époque où certes il ne pensait pas que je

dusse avoir un jour l'honneur de vous être présenté. Monseigneur, c'est

M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai; mais c'est lui qui la

ramena à la mère, malgré les ordres qu'il avait reçus...

--Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les choses ont dû se

passer... il y a un criminel dans tout cela, et le vrai criminel porte

mon nom! Chevalier, je vais entreprendre la délivrance de la malheureuse

femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un récit exact et

détaillé de tout ce que vous savez?

Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et comment, à sa sortie

de la Bastille, il avait eu tout ouverte la lettre de Jeanne de Piennes.

Un seul point demeura obscur dans son récit: pourquoi Jeanne de Piennes

et Loïse s'étaient-elles adressées à lui?... Il eut soin de glisser

rapidement sur ce passage dangereux.

--Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, je vous ai dit que

j'avais vu rôder le duc d'Anjou et ses mignons autour de la maison de la

rue Saint-Denis. Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous devrez

demander compte de cette disparition.

--Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie. Il n'est pas

homme à risquer un scandale.

--Alors, monseigneur, j'en reviens à la supposition qui n'a cessé de me

hanter. Je suppose qu'un hasard a pu mettre le maréchal de Damville en

présence de la duchesse de Montmorency, et que nous devons commencer nos

recherches du côté de l'hôtel de Mesmes.

--Je crois que vous avez raison, fit le maréchal avec une violente

agitation. Je vais de ce pas trouver mon frère. Mais, dites-moi, si

vous ne m'aviez pas trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette

délivrance? Pourquoi?

--Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter, je considérais

comme un devoir de réparer en partie le mal dont mon père était

responsable en partie...

--Oui, c'est vrai... vous êtes vraiment une belle nature, chevalier.

Pardonnez-moi ces questions...

--Quant à ce qui est d'aller trouver le maréchal de Damville, reprit

Pardaillan qui se hâta de laisser tomber cette inquiétante partie de

l'entretien, j'imagine que la démarche est dangereuse...

--Ah! s'écria François avec une exaltation concentrée, puisse-je le

rencontrer! Et nous verrons de quel côté frappera le danger!

--Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais pour elles... C'est

d'elles seules qu'il s'agit!

--Elles! fit le maréchal qui tressaillit.

--Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra se porter le duc de

Damville, si elles sont chez lui, et si vous allez le provoquer! Qui

sait quels ordres il aura donnés!

--Ma fille! balbutia François en pâlissant.

--Monseigneur, je vous demande un jour et une nuit de patience.

Laissez-moi faire! Je me charge, dès cette nuit, de savoir ce qui se

passe à l'hôtel de Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois

que nous devrons ruser...

--En vérité, chevalier, s'écria François, plus je vous écoute, et plus

j'admire votre énergie et votre souplesse. Notre rencontre est un grand

bonheur pour moi...

--Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire?

--Jusqu'à demain, oui!

--Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au jour où j'aurai pu

m'introduire à l'hôtel de Mesmes et où je saurai exactement ce qui s'y

passe. D'ailleurs, j'espère que, dès cette nuit, j'aurai réussi.

--Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez, je vous devrai plus

que la vie...

Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal l'embrassa tendrement.

Pardaillan s'éloigna à grands pas de l'hôtel de Montmorency.

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 47 / 80 题