La veille de ce jour où le chevalier de Pardaillan sortit de la Bastille
grâce à la jolie ruse qu'il avait imaginée et où, malgré sa ferme
résolution, il s'était trouvé devant l'hôtel Montmorency, une scène
importante s'était passée dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.
Il était environ neuf heures du soir. Le prédicateur venait d'achever
son sermon devant une foule énorme qui avait envahi la basilique.
Ce prédicateur était un moine superbe, de haute taille et de grande
allure. Il portait avec une sorte de distinction théâtrale le costume
noir et blanc de carme.
On l'appelait le révérend Panigarola.
Ce moine, malgré sa jeunesse, produisait une impression d'ascétisme
sévère qui corrigeait fort à propos l'enthousiasme assez peu religieux
qu'il soulevait chez ses belles auditrices.
Il était, d'ailleurs, d'une remarquable beauté; il possédait l'art du
geste, ce grand geste des bras levés vers les voûtes lointaines et
qui s'abaissent tout à coup pour menacer ou pour bénir. Mais ce qu'on
admirait le plus en lui, c'était la véhémence de ses attaques qui
n'épargnaient pas même le roi.
Ce Panigarola prêchait ouvertement la guerre à l'hérésie et
l'extermination des huguenots. Il englobait dans la même haine la
reine de Navarre, Jeanne d'Albret, son fils Henri, le prince de Condé,
l'amiral Coligny, enfin tous les huguenots et ceux qui, comme le roi
Charles IX, avaient la faiblesse de les tolérer.
Panigarola inspirait une curiosité passionnée aux femmes qui
l'écoutaient. Pour quelques-unes et surtout pour les femmes du peuple,
c'était un saint homme que la reine Catherine avait fait venir d'Italie
pour sauver la France et racheter ses péchés. Mais pour la plupart des
nobles dames qui suivaient ses sermons, c'était plus et mieux qu'un
saint: c'était un homme qui avait beaucoup péché, et auquel, selon le
précepte de l'évangile, elles pardonnaient beaucoup.
Elles l'avaient connu naguère, le brillant marquis de Pani-Garola! Il
était de toutes les fêtes; c'était alors un rude spadassin qui avait sur
la conscience une demi-douzaine de morts; un coureur de cabarets, un de
ces mignons bretteurs dont l'insolence, le luxe et la force étonnaient
le pauvre monde. Puis, tout à coup, il avait disparu.
Et voici qu'on le retrouvait sous la robe de carme, plus beau que
jamais, plus flamboyant, mais l'anathème aux lèvres, alors qu'autrefois
ces lèvres n'avaient eu que des sourires.
La foule, lentement, s'écoula et se répandit au-dehors en criant:
--Mort aux huguenots!
Il ne resta qu'une quinzaine de femmes qui se mirent en prière autour
d'un confessionnal.
Mais un bedeau vint les prévenir que le révérend, très fatigué ce
soir-là, n'entendrait aucune de ses pénitentes.
L'une, jeune et belle autant qu'on pouvait en juger sous les grands
voiles noirs dont elle était couverte, était affaissée sur un prie-Dieu;
parfois un frisson l'agitait. Lorsque le moine traversa l'église en
glissant silencieusement, sa compagne la poussa du coude et murmura:
--Le voici qui vient, Alice!
Alice de Lux releva la tête et frémit.
Panigarola passa près de la pénitente et s'enferma dans le
confessionnal.
--Eh bien? fit à voix basse la compagne d'Alice.
--Laura... maintenant, je n'ose plus, répondit la jeune fille d'une voix
tremblante. Tu n'as pas prononcé mon nom, au moins?
Alice s'approcha du confessionnal et s'agenouilla. Elle était séparée du
moine par un treillis en bois léger; en outre, ses voiles cachaient
son visage; enfin, l'obscurité était assez grande pour qu'elle ne pût
distinguer nettement le confesseur.
--Je vous écoute, madame...
Un court débat se fit en elle, et, tout à coup, sourdement, elle dit:
--Marquis de Pani-Garola, je suis Alice de Lux. Je suis la femme que
vous avez aimée, que vous aimez peut-être encore... et cette femme vient
à vous en suppliante...
--Je vous écoute, madame, répondit le moine de la même voix
indifférente.
Alice tressaillit de terreur. Il lui sembla comprendre que, derrière
ce grillage, ce n'était pas un homme qui l'écoutait, mais une statue
impassible.
--Clément, fit-elle avec ardeur, ne reconnaissez-vous pas ma voix?...
--Il n'y a plus de Clément, madame, pas plus qu'il n'y a de marquis de
Pani-Garola. Il n'y a devant vous qu'un homme de Dieu qui vous entendra
en Dieu et qui suppliera Dieu d'avoir pitié de vous, si vous méritez
cette pitié...
--Oh! balbutia Alice avec un désespoir concentré, il est impossible que
vous ayez oublié notre amour.
--Madame, si vous me parlez ainsi, je serai obligé de me retirer.
--Non, non, restez! Il faut que je vous parle!...
--Faites-le donc comme si vous parliez à Dieu...
--Soit!... Eh bien, écoutez-moi, mon révérend père... et vous me direz
si j'ai assez expié mes fautes et mes crimes, et si le bras de Dieu qui
s'est appesanti sur moi ne m'a pas assez frappée!
--Je vous écoute, ma fille.
--Je vais vous raconter la faute d'abord; puis je vous raconterai
l'expiation. Ainsi, vous pourrez juger. J'avais à peine seize ans.
J'étais belle. Une grande reine m'avait distinguée et m'avait prise
parmi ses filles d'honneur. Et comme j'étais orpheline, comme je n'avais
plus ni père ni mère, ni famille, cette reine m'assura qu'elle serait ma
mère et me tiendrait lieu de famille...
--A cette époque, beaucoup de jeunes seigneurs me dirent qu'ils
m'aimaient... mais moi, je n'en aimais aucun. Je n'aimais personne!...
j'aimais le luxe... j'aimais les dentelles, j'aimais les bijoux...
et j'étais pauvre... La reine dont je vous parle me promit non pas
seulement le luxe, mais la richesse; je lui ai promis de lui obéir
aveuglément... Ce fut là mon premier crime; la vue de quelques écrins
remplis de diamants m'affola et, pour les posséder, pour m'en orner à ma
guise, j'eusse signé un pacte avec Satan... Hélas! le pacte fut signé...
un jour, la reine me fit venir dans son oratoire... elle ouvrit devant
moi un tiroir resplendissant de perles, d'émeraudes, de rubis, de
diamants... et elle me dit que tout cela était à moi si je lui
obéissais... Enfiévrée, les joues en feu, l'âme bouleversée, je
m'écriai: «Que faut-il faire? Majesté!...» La reine sourit, me prit
par la main, me conduisit dans une pièce qui précédait son oratoire et
souleva une tenture: derrière la tenture c'était la grande galerie qui
attenait aux appartements du roi.. là se promenaient les gentilshommes
que je connaissais tous. Elle m'en désigna un et me dit: «Fais-toi
aimer de cet homme!»
--Un mois plus tard, continua Alice, si bas que le moine l'entendit à
peine, j'étais la maîtresse de ce gentilhomme...
Alors, sans un geste, le moine demanda:
--Comment s'appelait cet homme?
--Oui! Vous voulez dire que j'ai eu tant d'amants qu'il faut préciser,
n'est-ce pas! Eh bien, il s'appelait Clément-Jacques de Pani-Garola. Il
était marquis. Il arrivait d'Italie. Vous avez dû le connaître un peu,
mon père!
--Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine. Cet homme vous
l'aimiez sans doute? Eh bien, si c'est là toute votre faute, je puis
vous garantir que Dieu vous pardonnera, comme je suis prêt à vous
absoudre...
--Vous me raillez. Eh bien, soit encore. Raillez, mais écoutez: Ce
gentilhomme, je ne l'aimais pas!
--Et lui? demanda sourdement le moine.
--Lui!... il m'aima, il m'adora, du moins, je crois qu'il en fut
ainsi... Quoi qu'il en soit, mon révérend, un an après que j'eus reçu de
la reine l'ordre que je vous ai exposé, je devins mère... L'enfant vint
au monde dans une petite maison de la rue de la Hache que la reine
m'avait donnée... Cette naissance demeura secrète... le père emporta le
nouveau-né...
--Je comprends, dit le moine en grinçant des dents. Un tardif sentiment
maternel a éclos dans votre coeur, le remords vous ronge, et vous voulez
savoir ce qu'est devenu l'enfant... Je puis vous renseigner sur ce
point... je le vois tous les jours!
--L'enfant n'est donc pas mort!... gémit Alice dans un spasme
d'épouvante. Vous m'avez donc menti! Parlez!
--Dieu permit que l'enfant vécût. Peut-être voulait-il en faire
l'instrument de ses justes colères!... Le père, ce marquis, ce brillant
et naïf gentilhomme, l'emporta, comme vous dites, le confia à une
nourrice et lui donna un nom...
--Lequel? demanda Alice dans un souffle.
--Celui qu'il portait lui-même. L'enfant s'appelle Jacques-Clément...
--Où est-il? Où est-il? râla la mère.
--Il est élevé dans un couvent de Paris... Je vous l'ai dit: c'est un
enfant du Seigneur... et peut-être le Seigneur le réserve-t-il pour
quelque héroïque aventure. Est-ce là ce que vous vouliez savoir?
Écrasée, Alice garda le silence.
Le moine, d'une voix âpre, comme éraillée par les puissantes émotions
qui se déchaînaient en lui, continua:
--Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous m'entendrez à votre
tour! Vous êtes venue troubler la paix qui commençait à s'étendre comme
un suaire sur mon misérable coeur... Ah! vous avez cru que l'enfant
était mort, et, repentante peut-être, vous êtes venue me demander
l'absolution du crime qui ne fut pas commis.
Il ne vit pas le geste de dénégation désespérée que fit Alice, et
poursuivit:
--Vous êtes-vous demandé pourquoi ce crime fut médité? Avez-vous cherché
à savoir pourquoi, ayant emporté l'enfant, je ne reparus plus auprès
de la mère, pourquoi je descendis dans l'enfer de l'orgie, et pourquoi
enfin je me suis jeté dans ce gouffre qui s'appelle un couvent!...
--Clément! bégaya la jeune fille, non seulement je me le suis demandé,
mais je l'ai su presque aussitôt! Et c'est là ce qui m'amène à vos
pieds!
Le moine tressaillit.
--Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que vous avez appris...
Dites-moi surtout les origines du crime, si vous voulez que je mesure le
mal et l'expiation!
Alors, Alice de Lux, d'une voix entrecoupée, à peine perceptible,
commença.
--La reine supposait que le parti de Montmorency avait cherché des
alliances en Italie. Elle savait que vous aviez passé par Vérone,
Mantoue, Parme et Venise. On vous avait vu avec François, maréchal de
Montmorency... La reine voulut avoir la preuve de cette conspiration,
et c'est pour cela que je devins votre maîtresse... Voilà l'origine du
crime.
--Oui! fit le moine. Le crime lui-même, à présent.
--Une nuit que vous dormiez profondément, harassé de mes caresses, je
profitai de votre sommeil pour...
Elle s'arrêta, palpitante.
--Vous n'osez achever. J'achèverai, moi! gronda Panigarola. Vous
profitâtes de mon sommeil pour me voler mes papiers... et, le lendemain
matin, ils étaient entre les mains de Catherine de Médicis!
--Je m'aperçus tout de suite de ce qui était arrivé, continua le moine.
Et en peu de jours j'acquis la certitude que la femme que j'adorais
était une misérable espionne!...
--Grâce! gémit Alice. Je me suis repentie...
--Heureusement, ces papiers étaient insignifiants. Le maréchal de
Montmorency n'en dut pas moins prendre la fuite. La vie d'une douzaine
d'hommes tint à un fil. Je ne vous parle pas de la mienne!
--Grâce! Taisez-vous!...
--Un mois après, vous accouchiez... Moi, pendant ces mortelles journées,
j'avais étudié ma vengeance...
--Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille. Vous avez profité
de l'état de faiblesse où je me trouvais, du délire de la fièvre, pour
me faire écrire et signer une lettre que vous m'avez dictée mot à mot!
Et dans cette lettre, je m'accusais moi-même d'avoir tué mon enfant!...
--N'était-ce pas convenu! Dites! N'avez-vous pas consenti à ce que
j'emporte l'enfant pour le tuer?... Amante perfide, mère sans coeur,
c'est vous qui maintenant m'accusez!...
--Non! Non! gémit Alice terrorisée, je n'accuse pas, je supplie!...
Votre vengeance fut juste, mais comme elle fut terrible!... Cette lettre
que j'écrivis sous votre dictée! Cette lettre qui me livre au bourreau!
Cette lettre qui fait de moi une fiancée du gibet! C'est à Catherine de
Médicis que vous l'avez remise!
--Oui! dit le moine avec une netteté glaciale...
--Et sais-tu ce qui en est résulté! Dis! Le sais-tu!... Il en est
résulté que je suis devenue entre les mains de la reine un instrument
d'infamie! que je dus entreprendre de devenir la maîtresse de François
de Montmorency! que, n'ayant pas réussi à séduire cet homme qui passe
dans la vie comme un spectre glacé, je dus séduire son propre frère,
Henri! Je ne parle pas de mes autres amants! mais je te dis que je vis
dans la plus hideuse abjection, et que c'en est trop, que je ne puis
aller plus loin!...
--Eh bien, fit le moine avec un sourire livide, qui vous empêche de
vous libérer!... Puisque vous savez maintenant que le crime ne fut pas
commis, que l'enfant est vivant!...
--Oh! c'est affreux! sanglota la malheureuse. Votre vengeance est
atroce!...
--Vous aviez adopté un métier: j'ai cherché le moyen de vous obliger à
le continuer, voilà tout!
--Sans pitié!... oh! il est sans pitié!...
--Qui vous dit que je sois sans pitié! s'écria Panigarola. M'avez-vous
jamais rien demandé?
Alice frémit. Un espoir furieux fit irruption dans cette âme de ténèbre.
--Oh! bégaya-t-elle, si cela était possible!
--Dites-moi ce que je puis faire pour vous.
--Clément, vous pouvez me sauver! Vous pouvez m'arracher à la honte, au
désespoir, à la mort! Et il suffit pour cela que vous prononciez un mot!
Clément, je t'ai fait beaucoup de mal... sois grand... sois généreux...
pardonne...
--Que puis-je faire pour vous sauver? répéta le moine.
--Tu peux tout!... ô Clément, c'est en suppliante que je suis venue...
songe que tu m'as aimée... Ecoute... je ne sais quel pacte te lie
maintenant à Catherine... mais je la connais... je sais beaucoup de ses
secrets... je sais qu'autant elle te soupçonnait jadis, autant elle
t'admire à présent... Elle ne peut rien te refuser. Clément!... Dis un
mot... et elle te rendra la fatale, l'horrible lettre.
--C'est cela que vous êtes venue me demander!
--Oui!... répondit-elle d'un souffle d'angoisse.
--Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec une sorte de gravité.
Je puis beaucoup sur l'esprit de la reine. Je demanderai donc cette
lettre... A une condition...
--Parle!... oh! tout ce que tu voudras!
--Simplement ceci: prouvez-moi qu'il est utile que cette lettre vous
soit rendue... j'entends utile pour vous!
Un effroi soudain agrandit les yeux d'Alice. Elle balbutia:
--Mais ne vous ai-je pas dit... tout ce que je souffre!...
--Ce ne peut être là une raison valable.
--Je vous jure!...
--Allons! je vois qu'il va falloir que je vous arrache moi-même votre
confession... Si vous voulez votre liberté, Alice, si vous souffrez dans
votre corps que vous livrez et dans votre coeur noyé de honte, c'est
qu'enfin vous aimez! Enfin!... Est-ce vrai?... Faut-il vous dire le nom
de celui que vous aimez?... Il s'appelle le comte de Marillac!... Si
cela est vrai, il faut évidemment que vous soyez libérée.
--Eh bien, oui! c'est vrai! haleta l'espionne en joignant les mains.
J'aime! Pour la première fois de ma vie, j'aime avec tout mon coeur
et toute mon âme!... Laisse-moi aimer! que t'importe ce que je puis
devenir! Tu t'es vengé! J'ai souffert, j'ai expié... je disparaîtrai...
ô mon Clément... rappelle-toi que tu m'as aimée... rappelle-toi que,
dans mon indignité, mon coeur s'est ému pour toi... Sauve-moi...
Panigarola demeura quelques instants silencieux.
--Vous vous taisez? implora la jeune fille.
--Je vais vous répondre, dit le carme d'une voix si rauque et si brisée
qu'à peine Alice la reconnut-elle... Vous me demandez d'aller trouver
Catherine et d'obtenir la lettre accusatrice? Eh bien, c'est impossible.
Je ne suis pas en faveur auprès de la reine comme vous le pensez et
comme je vous le disais moi-même, pour vous encourager à développer
toute votre pensée. Il y a très longtemps que je n'ai vu la reine, et il
est probable que je ne la verrai jamais.
L'accent du moine était morne. Il parlait d'une voix pâle, si l'on peut
dire. Évidemment, sa pensée était ailleurs. Alice demeurait stupéfaite,
foudroyée sans comprendre.
--Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle.
--Vous sauver! grondait le moine incapable de se contenir plus
longtemps. C'est-à-dire, du fond de mon malheur, contempler votre
félicité qui serait mon oeuvre! C'est-à-dire vous permettre d'aimer ce
Marillac!...
Alice jeta une plainte étouffée. Le moine se révélait à elle. Ce n'était
pas le confesseur Panigarola, l'homme apaisé par la prière, le religieux
miséricordieux... c'était encore et toujours ce marquis de Pani-Garola,
ce gentilhomme aux passions dévorantes qu'elle avait connu!
Elle se raidit contre le désespoir. Car maintenant une nouvelle terreur
lui venait.
Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu'elle appelait son
fiancé? Le moine lui-même allait le lui apprendre:
--Croyez-vous que je vous ai perdue de vue un seul instant! Du fond
de mon cloître, je vous ai suivie pas à pas. J'ai vu vos gestes, j'ai
entendu vos paroles; il n'est pas un de vos actes, c'est-à-dire pas
une de vos trahisons, dont je ne pourrais vous refaire l'histoire; je
pourrais vous citer tous vos amants l'un après l'autre!... Mais ne
croyez pas que j'ai été jaloux. En vous livrant à la reine, je savais
ce que je faisais! Et c'était ma vengeance, cela! Vous venez à moi, et
c'est moi que vous voulez faire l'artisan de votre bonheur! Quoi! Je
vous révèle l'existence de votre enfant! J'essaie de réveiller en vous
un sentiment humain capable de vous valoir l'oubli à défaut de ma
pitié! Et vous ne songez qu'à votre amour! Insensée! Tu dis que c'est
l'absolution de tes crimes que tu es venue chercher ici! Dis plutôt une
malédiction!
Le moine s'était levé. Il était sorti du confessionnal. Ses bras se
levaient vers le maître-autel dans un geste d'imprécation... Et ce
fut ainsi qu'il s'en alla, glissa comme un fantôme, secoué de rauques
sanglots, et s'évanouit au fond des ténèbres, laissant Alice renversée
en arrière, évanouie...
Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de ses lèvres minces,
accourut auprès d'Alice de Lux.
--Fuyons, dit-elle avec un morne désespoir. Fuyons! C'est ici le séjour
de l'horreur, du crime et de la damnation!
Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle était l'énergie morale
de cette femme qu'elle ne perdit pas un instant à se lamenter.
--Lutter jusqu'au bout! dit-elle en frémissant.
Si son ancien amant avait eu pitié d'elle, si le moine avait arraché à
Catherine de Médicis la terrible lettre qui la faisait son esclave, son
plan était de ne plus retourner au Louvre que pour dire à la reine:
--Jusqu'ici, je vous ai servie. Maintenant, je reprends ma liberté. Je
ne vous demande rien que votre neutralité, je n'espère rien que d'être
oubliée de vous.
Tout ce rêve de liberté, de bonheur, s'écroulait. Il fallait reprendre
la chaîne. Il fallait au plus tôt se rendre au Louvre, d'après les
ordres qu'elle avait reçus.
Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris son visage impassible.
Avec l'aide de Laura, elle s'habilla soigneusement et, accompagnée de la
vieille femme, se rendit au Louvre.
Bientôt elle parvint dans les appartements privés de la reine. Catherine
de Médicis fut prévenue que Mlle Alice de Lux, de retour d'un long
voyage, sollicitait l'honneur de lui présenter ses devoirs. Elle fit
répondre qu'elle recevrait Alice dès qu'elle serait libre et que sa
fille d'honneur eût à ne pas s'éloigner du Louvre tant qu'elle ne
l'aurait pas vue.
Catherine était en effet en conférence avec son confident, son ancien
amant, son véritable ami, l'astrologue Ruggieri.
Catherine avait pleine confiance dans la science de Ruggieri. Et
Ruggieri lui-même n'était pas un charlatan. Il considérait l'astrologie
comme la seule science qui valût d'être étudiée.
Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de la reine, Ruggieri
prenait congé d'elle.
--Ainsi, disait l'astrologue, c'est la paix?
--Oui, René, la paix... la paix qui est parfois une arme plus redoutable
que la guerre.
--Et vous pensez que Jeanne d'Albret viendra à Paris?
--Elle viendra, René.
--Coligny?
--Il viendra. Condé, Henri de Béarn viendront... Songe donc à ce que je
t'ai recommandée.
--Répandre le bruit que la reine de Navarre est malade?
--C'est cela, mon bon René, dit Catherine avec un sourire, et je puis
t'assurer qu'elle est bien malade. Mais ce n'est pas tout... Tu oublies
le principal.
--Répandre le bruit que Jeanne d'Albret a un autre enfant qu'Henri! fit
Ruggieri en pâlissant.
--Oui, un enfant qui est même plus âgé qu'Henri de Béarn... et qui
aurait bien des droits... si Henri venait à disparaître... tu le
connais! ajouta-t-elle en fixant un regard dominateur sur l'astrologue.
Celui-ci courba la tête et murmura dans un soupir.
--Mon fils!...
Puis se redressant:
--Une calomnie, Catherine!
--Oui, une calomnie, René!...
--Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la tête.
--Le mensonge est l'arme des forts, l'arme de ceux qui ont regardé la
vie face à face et ont dit à la vie: tu n'es que néant! L'arme de ceux
qui ont sondé leur conscience, et ont dit à leur conscience: tu n'es
qu'imagination! Le vulgaire, le troupeau que nous gouvernons, doit avoir
la haine du mensonge. Mais nous, René, nous pouvons et nous devons
mentir, puisque le mensonge est le fond même de tout gouvernement
solide.
--Je mentirai donc, ma belle reine! s'écria Ruggieri.
--La reine de Navarre viendra à Paris, je te le répète. Il faut qu'avant
même son arrivée le mensonge ait déjà préparé nos voies. D'abord,
elle est malade, tu comprends? Ensuite, elle a un fils... pourquoi
t'assombris-tu? Et qui te dit que ce fils... je ne le réserve pas à de
hautes destinées! qui te dit qu'il ne sera pas roi de Navarre à la place
d'Henri!...
--Ah! Catherine, murmura l'astrologue en appuyant ses lèvres sur la main
de la reine, comme vous êtes grande.
--Va! fit la reine en souriant, va et songe à m'obéir...
--Aveuglément! s'écria l'astrologue en s'élançant hors du cabinet.
A son tour, Catherine de Médicis quitta ses appartements sans passer par
la salle où étaient réunies ses dames d'atours, et, par des couloirs
réservés, gagna le logis du roi.
A mesure qu'elle approchait, elle entendait une sonnerie de chasse.
Charles IX, grand chasseur, avait une passion furieuse pour l'art de
la vénerie en général et pour tous les arts qui s'y rattachaient en
particulier. Il sonnait de la trompe à s'en époumoner, à s'en rendre
malade.
Avant d'entrer chez le roi, Catherine composa son visage et prit son air
le plus mélancolique. Lorsqu'elle entra, Charles IX déposa aussitôt sa
trompe, et, s'avançant vers elle, la prit par une main, baisa cette main
et la conduisit enfin jusqu'à un grand fauteuil dans lequel la reine
s'assit.
--Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme tous les matins,
m'informer de votre santé. Comment êtes-vous?... Tournez-vous vers la
fenêtre, que je vous voie... Mais vous me paraissez bien... très
bien... Ah! je respire... C'est que, voyez-vous, je ne vis plus depuis
qu'Ambroise Paré m'a affirmé que l'une de ces crises pouvait vous tuer
sur le coup; mais je n'en crois rien, Charles; d'ailleurs, j'ai ordonné
des prières secrètes dans trois églises et notamment à Notre-Dame.
--Ce que vous me dites là, madame, me rassurerait si j'avais besoin
d'être rassuré; mais je suis comme vous; je ne crois nullement aux
sinistres prédictions de maître Paré, et ceux qui pourraient se réjouir
de ma mort devront attendre.
--Amen! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez donc qu'il y a des
gens qui se réjouiraient de la mort du roi!
--Eh, madame, d'où vous viennent ces idées funèbres!
--La constante inquiétude d'une mère, Charles, ne désarme jamais devant
les apparences de la sécurité.
--Et moi, je vous dis que je me porte à merveille! Quant aux gens qui
se réjouissent en secret dès que j'ai la colique, ils sont partout et
jusque dans ce palais!
--Vous voulez parler de messieurs les huguenots, mon fils. Eh bien, je
voulais justement vous entretenir à leur sujet. Si cela vous convient,
sire, le moment serait bon...
Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou quatre personnes
de l'entourage royal qui, au moment où la reine mère était entrée,
s'étaient retirées dans un coin.
Le roi se tourna vers ces personnes.
--Messieurs, dit-il, la reine veut m'entretenir... Maître Pompéus, vous
reviendrez dans une heure pour ma leçon d'armes... Ah! apportez-moi donc
quelques-unes de ces lames arabes dont vous me parliez... Maître Crucé,
nous causerons demain de ferronnerie; je veux voir ce nouveau modèle de
serrure que vous avez inventé; messieurs, à bientôt.
Le maître d'armes, Crucé, les gentilshommes sortirent après une profonde
salutation à la reine. Au moment où la reine mère était rentrée,
s'étaient retirées rapide regard.
--Je vous écoute, madame! fit alors Charles IX en se jetant dans un
vaste fauteuil. Ici, Naysus! Euyalus!
Deux magnifiques lévriers qui, depuis l'entrée de la reine, n'avaient
cessé de gronder, vinrent se coucher près du roi.
--Charles, dit alors Catherine, est-ce que vous ne pensez pas que cette
longue dispute, ces guerres funestes où succombent l'un après l'autre
les meilleurs gentilshommes de l'un et l'autre parti ne finiront pas
par appauvrir l'héritage que vous tenez de votre père et que vous devez
transmettre intact à vos successeurs?
--Si fait, pardieu! Je trouve que c'est vraiment payer trop cher le
plaisir d'entendre la messe, que de voir succomber tant de braves.
--J'aime à vous voir dans ces dispositions, sire.
--Je ne m'étonne que d'une chose, madame; c'est que ces dispositions
semblent vous étonner. N'ai-je pas toujours prêché que la paix devait
se faire entre les deux religions? C'est vous qui venez me prêcher la
concorde, alors que j'ai dû toujours résister à votre robuste appétit de
guerre et de massacre! C'en est assez par la mort-dieu! J'entends que ma
volonté soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent de provoquer
les huguenots, et que ces moines damnés comme votre Panigarola... nous
verrons bien, pardieu! ajouta tout à coup Charles IX en se levant, qui
commande à Paris!
Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d'un air si menaçant que la
reine se leva en étendant le bras.
--Eh! mon fils, s'écria-t-elle avec un rire forcé, on dirait vraiment
que c'est à votre mère que vous en voulez!... Mais, si vous m'en croyez,
vous n'arrêterez personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Quélus...
--Je les arrêterai, si bon me semble, madame! J'arrêterai Henri s'il le
faut!
--Bon! fit la reine, vous parlez de paix, et vous ne rêvez
qu'arrestations jusque dans votre famille!
Mais déjà Charles IX, avec un grand geste de lassitude, se renversait
dans son fauteuil. Catherine l'attendait là.
--Vous n'arrêterez personne, dit-elle, si je vous donne un bon moyen
d'assurer la paix générale.
--Et il ne s'agit pas de quelque bon carnage, de quelque bataille
nouvelle, de quelque levée de troupes et d'argent?
--Rien de tout cela, mon fils!
--Je vous écoute, madame, dit Charles.
--Voici longtemps que j'y songe. Pendant que vous me croyez occupée
à rêver de guerre comme je ne sais quelle héroïne, je ne suis
qu'une pauvre mère cherchant à assurer le bonheur de ses enfants,
insista-t-elle sur un mouvement de Charles. Et voici ce que j'ai trouvé,
mon fils: les huguenots ne sont plus rien, ou du moins cessent d'être
dangereux, s'ils n'ont plus Henri de Béarn et Coligny. Supposez que
Coligny et Henri de Béarn fassent leur soumission.
--Jamais ils n'y consentiront!
--Eh bien, s'écria Catherine triomphante, j'ai trouvé mieux que de leur
arracher une soumission qui serait peut-être hypocrite. J'ai trouvé
le moyen d'en faire les amis les plus ardents du roi, ses alliés! Que
pensez-vous que ferait le vieux Coligny, si vous lui donniez une armée
pour aller défendre dans les Pays-Bas ses coreligionnaires massacrés par
le duc d'Albe?
--Je dis qu'il tomberait à mes pieds. Mais, Madame, ce serait la guerre
avec l'Espagnol!
--Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je sais un moyen d'éviter
la guerre avec l'Espagne qui est et doit rester notre amie fidèle. Ceci
acquis, êtes-vous décidé à faire à l'amiral la proposition que je vous
dis?
--Oui, morbleu! et même au prix d'une guerre avec l'Espagne, car, après
tout, vaut mieux guerre de frontière que guerre intestine!
--Bien. Vous admettez qu'en ces conditions l'amiral est à nous? Voilà
donc les brouillons du parti huguenot qui n'ont plus de chef et viennent
se ranger autour de vous.
--Sans doute. Mais Henri de Béarn?
--Ah! voilà où mon idée a du bon! Henri de Béarn est votre ennemi...
eh bien, j'en fais plus que votre ami, j'en fais votre frère... en lui
faisant épouser votre soeur... ma fille Marguerite!
--Margot! s'écria Charles stupéfait.
--Elle-même! Croyez-vous qu'il refusera l'alliance? Croyez-vous que
l'orgueilleuse Jeanne d'Albret elle-même ne sera pas fière et heureuse
d'une pareille union?
--L'idée est admirable, en effet. Mais qu'en dira Margot?
--Marguerite dira ce que nous voudrons.
--Par la mort-dieu! s'écria le roi en se levant, voilà, madame, une
belle et profonde pensée... Oui, oui, cela nous assure la paix... Le
Béarnais rentrant dans ma famille, et Coligny occupé aux Pays-Bas, il
n'y a plus de parti huguenot!... Ah! je respire!
Et le roi Charles, en véritable enfant qu'il était, esquissa un pas de
danse, puis saisit sa mère à pleins bras et l'embrassa sur les deux
joues.
Soudain, Catherine vit son fils pâlir. Charles porta sa main crispée à
son coeur et s'arrêta, haletant. Son regard se troubla. Ses pupilles
se dilatèrent. Puis ses traits se calmèrent. Son regard s'apaisa. Il
respira plus librement.
--Vous le voyez, ma mère, dit-il avec un triste sourire, voici une crise
avortée. La joie que vous m'avez donnée me rend déjà plus fort...
Ah! s'il n'y avait plus autour de mon trône ni haines sourdes, ni
intrigues... si nous avions enfin la paix!...
--Vous l'aurez, Charles! dit Catherine qui se leva. Reposez-vous en
votre mère qui veille sur vous... J'ai donc votre approbation pour
ouvrir des conférences en vue de ce mariage.
--Oui, madame, allez... Et moi, je m'en vais de ce pas voir Margot et
lui faire entendre raison.
La reine mère eut un sourire aigu. Elle regagna ses appartements, lente
et méditative, et entra dans son oratoire.
--Paola, dit Catherine à une suivante italienne qui se tenait toujours à
sa portée, amène-moi Alice.
Quelques instants plus tard, Alice de Lux pénétrait dans l'oratoire.
--Vous voilà donc de retour, mon enfant, dit Catherine avec une grande
douceur. Vous êtes arrivée hier?
--Non, madame, je suis arrivée il y a onze jours....
--Onze jours, et vous voilà aujourd'hui seulement!
--J'étais bien fatiguée, madame, balbutia la fille d'honneur.
--Oui, oui... je comprends, vous aviez besoin de vous reposer... et
peut-être aussi de réfléchir un peu... de convenir avec vous-même...
Mais laissons cela... Vous avez admirablement compris votre mission,
et je ne connais pas meilleure diplomate que vous... Vous en serez
récompensée.
--Votre Majesté me comble, murmura la malheureuse.
--Non, non, je ne dis que l'exacte vérité... grâce à vous, ma chère
ambassadrice, j'ai pu connaître à temps et déjouer les projets de notre
ennemie la plus déterminée... la reine Jeanne. Ah! à ce propos, soyez
complimentée pour le choix de vos courriers... tous des hommes sûrs et
diligents... et pour la rédaction de vos lettres... Oui, mon enfant,
vous nous avez rendu de grands services... Et ce n'est pas votre faute
si ces services n'ont pas été plus loin...
--Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté...
--Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie de Paris?... Car
elle y est venue, je le sais... Racontez-moi donc un peu tout cela...
est-ce que vous faisiez partie du voyage? Ne m'a-t-on pas dit qu'il y
avait eu quelque chose comme une révolte sur le pont de bois?...
Alice commença aussitôt le récit sommaire de L'échauffourée que nous
avons racontée.
--Jésus! fit alors Catherine en joignant les mains. Est-il possible que
vous ayez couru pareil danger!... Quand je songe qu'un peu plus la reine
de Navarre était tuée, je ne puis m'empêcher de frissonner... car, après
tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre reine... Et la preuve que
je ne lui veux aucun mal, c'est que je songe à faire la paix... et que
je vais vous envoyer auprès d'elle pour préparer son esprit à un grand
événement... Vous pourriez partir aujourd'hui même.
En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu sur Alice. La jeune
fille, la tête courbée, frissonnante, demeurait frappée de stupeur.
--A propos, reprit tout à coup Catherine, que venait donc faire à Paris
la reine de Navarre?
--Elle est venue vendre ses bijoux. Majesté.
--Ah? Peccato! La pauvre chère... Ses bijoux!... Tiens, tiens... Et en
a-t-elle eu un bon prix, au moins?... Au fait, cela m'est égal, je ne
veux pas être indiscrète. Au surplus, elle est encore bien heureuse
d'avoir des bijoux à vendre... Moi, il ne m'en reste plus... que
quelques-uns... et encore, ils ne sont plus à moi... je les destine à
des amis... Tiens, regarde, Alice! Prends un peu ce coffret... là, sur
le prie-Dieu... bon.
Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret d'ébène que
Catherine ouvrit aussitôt.
Ce coffret était agencé par rangées superposées; le premier rang apparut
aux yeux d'Alice. Il se composait d'une agrafe de ceinture et d'une
paire de pendants d'oreille.
Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui jeta un coup d'oeil
en dessous, et un mince sourire erra sur ses lèvres.
--Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue difficile!... Qu'en
penses-tu, mon enfant? reprit-elle tout haut.
--Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame.
--Oui, certes... L'eau de ces perles est admirable, et on y chercherait
en vain un défaut... Mais que disions-nous?... Ah! oui, que la reine
de Navarre avait vendu ses dernières pierreries chez... chez qui,
disais-tu?
--Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice.
--Oui, c'est bien cela. Et tu ajoutais que cette bonne reine était
partie...
--Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes. Je crois que, de
Saintes, Sa Majesté la reine de Navarre se rendra à La Rochelle.
--Voyons, mon enfant, vous paraissez inquiète? Vous vous êtes pourtant
reposée dix jours. Et je n'ai rien dit pour les embarras que vous avez
pu me causer en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres... Mais
maintenant, il s'agit de faire bonne mine... encore un effort, ma petite
Alice... Je n'ai confiance qu'en toi, je suis entourée d'ennemis... tu
vas voir que je n'ai pas de secrets pour toi... Je vais t'apprendre une
grande nouvelle... Ma cousine de Navarre devient notre amie... elle
vient ici.... à Paris... à cette cour...
A mesure que Catherine parlait, Alice devenait de plus en plus pâle.
Aux derniers mots, elle étouffa un cri que la reine feignit de ne pas
entendre.
--Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir un message à la
reine de Navarre... un message verbal... Et c'est toi que je charge de
cette grande mission.
Alice fit un geste comme pour interrompre la reine.
--Tais-toi, continua celle-ci. Ecoute-moi bien, car tu saisis que notre
temps est précieux... tu vas partir. Dans une heure, pas plus tard, dans
une heure, tu trouveras à ta porte une chaise de voyage; tu mèneras
grand train... jusqu'à ce que tu aies rejoint la reine... Je vais te
charger d'une double mission... la première, ce sera de présenter à
la reine, avec toute la délicatesse nécessaire, les offres que je
t'exposerai dans un instant... la deuxième, ce sera, selon les
dispositions où tu la trouveras, de lui offrir... ou de ne pas lui
offrir... un cadeau... un petit cadeau... qui devra venir de toi-même,
tu entends... je n'y veux être pour rien... oh! rassure-toi... ce
cadeau... ce sera facile... c'est simplement une boîte de gants...
Tais-toi, je sais tout ce que tu pourrais objecter... tu diras, tu
inventeras ce que tu voudras pour expliquer que tu sois chargée par moi
du message... quant aux gants, je n'y suis pour rien... c'est toi qui
les as achetés à Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice...
--Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus loin...
--Elle a déjà compris les gants! songea Catherine. Et elle a peur!...
Rapidement, elle retira le premier compartiment du coffret aux bijoux.
La deuxième rangée apparut.
--Laissons-la respirer cinq minutes! poursuivit la reine en
elle-même.--Que dis-tu de cela, ma petite Alice? fit-elle à haute voix.
--Cela?... Quoi?... ce que vous disiez, madame, balbutia Alice en
passant une main sur son front.
--Eh! non... cela!... ces rubis! Regarde donc, voyons!
--Sur la deuxième rangée qui venait d'apparaître, rutilait un large
peigne d'or que couronnaient six gros rubis dont les feux sombres et
somptueux incendiaient la nuit du velours noir!... C'était un royal
bijou.
--Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux, dit la reine. On
dirait une couronne. Tu en es digne, ma fille.
Alice, d'un mouvement désespéré, tordait ses belles mains.
La reine prit le peigne et le fit chatoyer.
--Au fait, s'écria-t-elle, tu ne m'as pas dit comment tu étais arrivée
là-bas... Raconte-moi un peu cela...
--J'ai fait comme il était convenu, répondit Alice avec une volubilité
fiévreuse; le conducteur a fait rouler la voiture à l'endroit que vous
aviez indiqué; la voiture s'est brisée; j'ai attendu... quelqu'un est
venu...
--Quelqu'un? fit la reine en relevant brusquement la tête.
--Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m'a conduite à la reine...
j'ai fait le récit convenu... que j'avais voulu me convertir à la
réforme... que vous m'aviez persécutée... que j'avais résolu de me
réfugier en Béarn... La reine m'a accueillie... vous savez le reste...
--Comment s'appelait ce gentilhomme?
--Je n'ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant. Il est parti le
jour même... Ah! Majesté, vous voyez bien que je ne puis accomplir
cette mission, puisque j'étais persécutée par vous... Comment la reine
s'expliquerait-elle...
--Et tu dis que tu n'as jamais su son nom...
--Le nom de qui? fit Alice avec le sublime aplomb du désespoir.
--Ce gentilhomme... Ah! oui, c'est vrai... il est parti le jour même...
n'en parlons plus. Quant aux soupçons que pourrait avoir Jeanne
d'Albret, tu n'es qu'une enfant... Tu es venue à Paris, j'ai su ta
présence, j'ai su que tu étais au mieux avec la reine de Navarre et dans
mon désir de conciliation, pour faire plaisir à ma nouvelle amie, c'est
toi que je charge de lui dire... ce que tu vas savoir tout à l'heure...
Mais parlons d'abord des gants. A propos, je t'engage vivement à ne
pas les essayer toi-même, et à ne pas même ouvrir la boîte qui les
contient...
--Mais c'est impossible, madame!
L'accent était cette fois si ferme, bien que la voix fût tremblante, que
Catherine fixa un regard aigu sur l'espionne.
--Que vous arrive-t-il? demanda-t-elle. Dites-moi l'obstacle, nous
verrons à le tourner.
--L'obstacle est infranchissable, madame. Je ne voulais pas en parler,
parce que je sens mon coeur se briser de honte toutes les fois que
j'arrête mon esprit sur ces choses.
--Voyons! fit Catherine d'une voix rude.
--La reine de Navarre... s'est aperçue... de ce que j'étais auprès
d'elle, madame.
--Jeanne d'Albret vous a devinée!
--Oui, madame!
--Corps du Christ! gronda Catherine. Dites-moi, une fois pour toutes,
comment la chose est arrivée.
Alice, les mains toujours sur les yeux, répondit:
--Dans l'affaire du pont... quelqu'un a jeté sur mes genoux un billet..
qui me donnait des ordres... Ce billet, je ne l'ai pas vu... la
reine l'a pris... elle avait déjà de vagues soupçons... ils se
sont transformés en certitude... elle m'a laissée venir jusqu'à
Saint-Germain, et là... elle m'a... chassée.
Il y eut un instant de silence.
L'espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots étonnaient Catherine de
Médicis qui songeait qu'il devait y avoir--autre chose dans le coeur de
la jeune fille. En effet, il y avait--autre chose! Et Alice était bien
heureuse à ce moment d'avoir ce prétexte pour laisser déborder sa
douleur.
--Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu en es quitte à bon
compte. Le coup est dur... surtout pour moi. Ne crains pas que je te
renvoie... je te trouverai une occupation digne de ton intelligence...
et de ta beauté... Jamais nous ne parlerons plus de la reine de
Navarre... Jamais!... Mais tu as encore toute ma confiance, et je vais
te le prouver.
Alice frémit. Quel nouveau coup allait la frapper?...
--Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus calme. Ne songe
plus au passé... tu ne peux plus m'être utile loin de Paris, tu me seras
utile dans Paris, voilà tout.
--Mais, madame, observa timidement l'espionne, ne m'avez-vous pas dit
que la reine de Navarre devait venir ici?
--Oui; je l'espère, du moins... mais garde-toi bien d'en parler. Quel
mal vois-tu à ce que Jeanne d'Albret vienne ici?
--Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Votre
Majesté surtout, et puis un peu pour moi aussi, que la reine de Navarre
ne me vît point? Si Votre Majesté y consentait, je m'éloignerais pour
quelque temps...
--Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret te voie!
La joie qu'éprouva l'espionne fut si puissante qu'elle ferma les yeux
pour ne pas montrer cette joie à la reine.
--Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs, pour la mission que
je te réserve, il n'est pas nécessaire que tu y paraisses... mais tu
ne quitteras point Paris, et nous correspondrons simplement.. Tu
continueras à habiter ta maison de la rue de la Hache. Tous les soirs,
tu me feras parvenir le résultat de tes observations. Voici comment...
Tu as vu le nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la tour?...
Eh bien, la première ouverture du bas de la tour est presque à hauteur
d'homme. Cette ouverture est barrée de deux barreaux; mais il y a place
pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter là tes petites
missives; et lorsque j'aurai quelque ordre à te faire parvenir une main
te tendra le billet que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela?
--Oui, Majesté! répéta Alice avec désespoir.
--Très bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je vais t'annoncer une
chose. C'est que tu as assez fait pour moi pour que je fasse quelque
chose pour toi. Voilà près de six ans, Alice, que je t'emploie à mes
desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant, Alice, tu as
assez travaillé... la mission que je vais t'exposer sera la dernière...
--Votre Majesté dit-elle vrai? s'écria Alice.
--Très vrai, mon enfant. Je te jure qu'après ce dernier... service que
tu auras rendu à la royauté, tu seras libre. Je t'en fais le serment
sur ce Christ qui nous écoute! Mais moi je ne me considérerai pas comme
libre vis-à-vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord, tu peux compter
que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze
mille écus. Ensuite, j'ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras
celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meublé, avec ses chevaux
et ses hommes d'armes; ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma
cassette à moi tu recevras cent mille livres comptant.
Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint à ne témoigner ni
approbation ni improbation.
--Donc, reprit Catherine complètement rassurée, je te trouve quelque
beau gentilhomme qui t'aimera, que tu aimeras... Vous habitez à votre
guise Paris ou la province; vous venez ou vous ne venez pas à la Cour;
enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma fille, tu es non
seulement libre, mais heureuse, riche, enviée... et tiens, mon enfant,
voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage!
En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième compartiment
du coffret aux bijoux. La troisième rangée apparut. Elle était
éblouissante.
Là, maintenu par de légères agrafes d'or, serpentait un collier de
diamants vraiment digne d'une souveraine pour un jour de sacre. Aux
quatre angles du compartiment, s'emboîtaient quatre bracelets massifs,
dont chacun laissait voir une perle grosse presque comme une noisette!
Les intervalles des bracelets au collier étaient occupés par des
pendants d'oreille incrustés de saphirs; enfin, au centre de l'espace
occupé par le collier était placée une agrafe composée de deux
monstrueuses émeraudes semblables à deux yeux glauques qui eussent
cherché à fasciner la jeune fille.
--Oh! madame, il n'est pas possible que vous me destiniez une aussi
magnifique récompense...
Et, en elle-même, la malheureuse songea:
--La dernière honte! La dernière infamie! Et après, je serai libre!...
libre!... ô mon amant!...
Et la reine, de son côté, pensait:
--Hum! qu'a-t-elle donc?... Le troisième compartiment lui-même ne
l'émeut pas?... Nous verrons tout à l'heure ce qu'elle dira devant le
quatrième et dernier!...
Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son cynisme, elle eût
éprouvé tout de même quelque embarras.
--Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Maintenant, la mission,
la voici... Fais-y bien attention, mon enfant, ceci est d'une
exceptionnelle gravité... Je t'ai pardonné de n'avoir pas réussi auprès
de François de Montmorency... Je ne te pardonnerais pas d'échouer auprès
de celui-ci... car c'est d'un homme qu'il s'agit... Il faut que cet
homme ait en toi une aveugle confiance... Il faut qu'à un moment donné
tu puisses me l'amener... où je te dirai... M'as-tu comprise?
--Oui, madame, dit Alice avec une certaine fermeté.
--L'homme, reprit la reine d'une voix qui siffla, l'homme est à Paris;
c'est mon ennemi mortel. Je te dirai comment tu pourras le trouver, le
rencontrer... Alors, ingénie-toi... invente, sois prudente comme le
serait une Borgia, sois belle comme l'était Diane, sois ce que tu
voudras, sois un génie!... mais cet homme, il me le faut!
--Son nom? demanda Alice.
--Le comte de Marillac! répondit Catherine de Médicis.
--Ce nom résonna comme un coup de tonnerre aux oreilles d'Alice de Lux.
Livide, agitée d'un tremblement conduisit, cramponnée au dossier d'un
fauteuil, elle luttait avec une effroyable énergie, avec une suprême
dépense de toutes ses forces, pour garder un masque impassible, pour ne
pas crier, pour ne pas s'évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon.
Mais Catherine, en cet instant, l'avait profondément étudiée... devinée
peut-être...
--Tu connais cet homme? dit-elle.
--Non!
--Et moi, je dis que tu le connais!
--Non!...
Catherine, ses yeux dans les yeux de l'espionne, la fouillait jusqu'au
fond de la conscience.
Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la fascinatrice l'eût
touchée.
Catherine mit un genou à terre. Et sa voix rauque jaillit non comme une
question, mais comme une affirmation définitive:
--Tu l'aimes!...
--Je ne le connais pas!... murmura Alice.
Puis elle s'évanouit. Catherine tira de son aumônière un flacon de
cristal qu'elle déboucha avec précaution. Elle le fit respirer à la
jeune fille. L'effet fut immédiat. Une secousse violente galvanisa
Alice. Elle ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d'une abondante
sueur.
--Debout! gronda la reine.
Alice de Lux obéit. Tandis qu'elle se relevait, Catherine reprenait sa
place dans son fauteuil.
En même temps, son visage, prodigieusement habile à prendre toutes les
expressions, redevenait paisible et serein. Un sourire erra sur ses
lèvres. Et sa voix se fit caressante:
--Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? Êtes-vous à ce point fatiguée?
Voyons, parlez-moi sans crainte... vous savez bien que je vous aime
assez pour subir un peu vos caprices...
Alice de Lux demeura un instant suspendue entre deux abîmes: la terreur
d'une supercherie possible, l'espoir que la reine, par affection, par
politique peut-être, la ménagerait.
--Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, avouez-moi que vous êtes
fatiguée... Eh! mon Dieu, je comprends cela, moi! Je vous demandais un
dernier service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne croyez pas
au moins que j'en profite pour rétracter mes promesses. Si vous voulez
vous reposer dès maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j'ai
promis, la dot de mariage, les écus, les bijoux, tout!
Alice étudiait avec une attention passionnée les paroles, le geste,
la voix, la physionomie entière de la reine. La reine était vraiment
naturelle; il fut impossible à l'espionne de surprendre un indice
d'affectation ou d'ironie.
--Oh! madame, s'écria-t-elle en joignant les mains, si Votre Majesté
daignait m'y autoriser!...
--T'autoriser? A quoi?
--Eh bien, oui, je suis fatiguée... au-delà de ce que Votre Majesté
pourrait supposer...
--Ainsi, ce n'était pas le nom de l'homme qui te faisait pâlir?
--Le nom de cet homme?... mais je l'ai déjà oublié, Majesté!... celui-là
ou un autre... qu'importe! Et lors même qu'il me ferait horreur. Votre
Majesté sait que je passerais outre... Non, madame, c'est la fatigue,
la fatigue seule... Oh! j'ai besoin de repos... de solitude... je ne
demande rien à Votre Majesté... D'ailleurs, elle m'a déjà comblée... je
suis riche, j'ai des terres, des bijoux plus que je n'en désire... tout
cela je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir aller, venir,
rire et pleurer à ma guise... surtout pleurer!...
Catherine hochait doucement la tête.
--Pauvre petite! murmura-t-elle comme à part soi, comme elle a l'air de
souffrir! C'est de ma faute aussi... j'aurais dû m'apercevoir que cette
enfant aspirait à une vie de calme.
L'espionne tomba à genoux et sanglota:
--Oui, Majesté! c'est cela... une vie de calme!
--Ainsi, c'est ton congé que tu veux, ma petite Alice?
--Si Votre Majesté voulait me l'accorder, dit Alice en se relevant, je
lui en serais reconnaissante toute la vie...
--Ainsi, reprit Catherine, en continuant à sourire, tu ne veux même pas
faire ce petit effort, ma petite, le dernier...
--Oh! s'écria Alice, Votre Majesté ne m'a donc pas comprise!
--Le dernier, Alice, le dernier!...
--Ayez pitié de moi, ma reine!...
--Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit effort, le dernier!
Ecoute, tu ne sais pas? je te donnerai un joyau d'une inestimable
valeur... Je l'ai là, dans ce coffret.
--Votre Majesté m'a montré ces joyaux dont une princesse serait
jalouse... je ne les ai pas enviés...
--Oui, mais le bijou du dernier compartiment, Alice! Tu ne peux te
figurer sa beauté! Tiens, laisse-moi seulement te le montrer, et tu
décideras ensuite!
A ces mots, Catherine souleva rapidement le dernier compartiment du
coffret aux bijoux. Le fond apparut. Il était couvert de velours noir,
comme les autres rangées.
--Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant.
Alice jeta un regard d'indifférence sur le nouveau bijou que lui
montrait la reine. Aussitôt, elle devint livide; elle fit deux pas
rapides, les mains en avant, comme pour conjurer un spectre, et un cri
rauque s'échappa de sa gorge:
--La lettre!... Ma lettre!...
Catherine de Médicis, au mouvement de l'espionne, saisit le papier et le
glissa dans son sein.
--Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C'est bien elle en effet.
Sais-tu ce que l'on fait aux mères qui ont tué leur enfant et qui
l'avouent cyniquement, comme tu l'avoues dans ta lettre?
--C'est faux! hurla l'espionne. C'est faux! L'enfant n'est pas mort!
--Mais l'aveu n'en existe pas moins, ricana Catherine. La mère
criminelle, Alice, on la traduit devant la cour prévôtale qui la
condamne à mort...
--Grâce! Pitié!... L'enfant vit!...
--Alors la mère coupable est livrée au bourreau...
--Grâce! répéta Alice, qui tomba à genoux.
Catherine frappa violemment sur un timbre, Paola apparut...
--M. de Nancey! fit la reine.
Le capitaine des gardes de Catherine se montra à ce moment à l'entrée de
l'oratoire. Au même instant, Alice fut debout, et, pantelante, dans un
souffle d'agonie, murmura:
--J'obéis!...
--Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un sourire, vous voyez bien
Mlle de Lux? Eh bien, il est possible qu'un de ces jours elle ait besoin
de vous et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui obéir,
la suivre où elle vous mènera, lui prêter main forte, et arrêter la
personne qu'elle vous désignera. Allez, et n'oubliez pas.
Le capitaine s'inclina sans surprise, en homme qui en avait vu et
entendu bien d'autres. Dès qu'il fut disparu, Catherine se tourna vers
l'espionne; sa voix redevint dure.
--Tu es décidée? bien décidée?
--Oui, madame, bégaya la malheureuse.
--Tu te mettras en rapport avec le comte de Marillac?
--Oui, madame.
--Bien; maintenant, écoute... Si tu me trahissais... ce n'est pas au
grand prévôt que je ferais parvenir ta lettre... j'aurais encore assez
pitié de toi pour te laisser vivre.
Alice jeta à la terrible tourmenteuse un regard d'interrogation affolée.
--C'est à un autre que je la ferais remettre! dit Catherine. Et j'y
joindrais l'histoire de ta vie, avec preuves à l'appui.
--Un autre! balbutia l'infortunée.
--Et cet autre s'appelle le comte de Marillac, acheva Catherine de
Médicis.
Un long cri d'épouvanté et d'horreur retentit dans l'oratoire; et Alice
de Lux tomba à la renverse, aux pieds de la reine, sans connaissance...