Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, Pipeau, par un
sentiment d'amitié fraternelle, fit de son mieux pour défendre son
maître--son ami.
Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.
Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le carrosse où l'on avait
jeté le chevalier.
La queue et la tête basses, notre héros--c'est du chien que nous
parlons--arriva à la Bastille, et, dans la simplicité de son âme, voulut
naturellement y pénétrer.
Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe d'une hallebarde et,
ayant opéré une retraite, il fut accompagné dans cette retraite par une
grêle de pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut revenir à
la charge, il se trouva devant une porte fermée. Il commença à faire
le tour de la forteresse à cette allure désordonnée qui lui était
habituelle.
Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête dans une sombre
inquiétude.
Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la porte et du
pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta cette chose énorme et
noirâtre où son maître s'était englouti.
Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la manoeuvre du chien
s'approchèrent de lui. L'un d'eux voulut l'emmener, il montra les crocs.
Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en aller et se dirigea
en droite ligne vers la Devinière. Il entra d'un trait, franchit la
salle commune que, d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la
chambre de Pardaillan.
La chambre était fermée et son maître n'y était pas: c'est ce dont il
s'assura en reniflant à la jointure de la porte. Triste à la mort, il
redescendit, et il pénétra dans la cuisine.
--Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui découpait une volaille
et, avec cette grâce spéciale que peuvent avoir les hippopotames, il
balança un instant sa jambe droite et lança son pied à toute volée.
Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un gémissement. Maître
Landry avait manqué son coup; l'homme avait tournoyé et s'était abattu,
entraîné par sa masse pesante.
Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans effort, et non sans
gémissements de l'aubergiste, celui-ci eut ce mot:
--L'ennemi est en fuite, Huguette.
Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, et de sa main
tremblante désigna le plat sur lequel il était en train de découper la
volaille à l'arrivée de Pipeau.
La volaille avait disparu!...
Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné à quelque riche
client et put, ce soir-là, dîner comme un roi.
Pendant quelques jours, Pipeau disparut.
Que devint-il en ces journées moroses? On le vit à deux ou trois
reprises regarder de loin l'auberge de la Devinière, comme un paradis
perdu. Mais le quartier de la Bastille devint son quartier général.
Il y passait des journées entières, assis devant la porte par où son
maître avait disparu, le nez en l'air, très attentif.
Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à cette même place. Le
pauvre Pipeau avait maigri.
Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les joues frémissantes,
l'oeil enflammé, la queue doucement remuée.
Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.
Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage apparaissait derrière
des barreaux!
Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les yeux, regarda du nez,
regarda de l'oeil... et il fut soudain convaincu!
Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et de là comme un
insensé, en tournoyant follement sur lui-même pour attraper sa queue, en
se roulant dans la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes les
extravagances qui traduisent le bonheur d'un chien.
Finalement, il s'approcha le plus près possible du fossé, leva la tête
vers le visage, et poussa trois abois clairs:
--C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...
--Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière.
Le chien répondit par un coup de voix bref.
--Attention! reprit la voix, qui semblait ne se préoccuper nullement
d'être entendue par les sentinelles voisines.
Autre aboi très clair qui signifiait:
--Je suis prêt! Que veux-tu?
A ce moment, les sentinelles de garde devant la porte s'approchèrent.
Cette étrange conversation d'un chien avec un prisonnier leur paraissait
quelque chose de grave.
Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa de la petite fenêtre
et, vigoureusement lancé, décrivit sa trajectoire, franchit le fossé et
alla tomber à vingt pas du chien.
Cet objet blanc était un papier roulé en boule et appesanti par un
caillou quelconque.
Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que l'éclair. Pipeau avait
déjà atteint le papier et l'avait saisi dans sa gueule.
A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.
--Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se lancèrent dans une
poursuite éperdue.
En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. Alors les
gardes, en toute hâte, revinrent à la Bastille pour prévenir le
gouverneur de ce fait exorbitant:
--Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait des lettres! Et
son messager était un chien!...
Ce prisonnier était Pardaillan.
Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand il s'arrêta
haletant, il lâcha la boule de papier qu'il avait emportée jusque-là,
s'en alla tranquillement, et regagna la Bastille.
Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia soigneusement le
papier, l'examina sur ses deux Faces...
Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe...
Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le Ruisseau.