Il est un personnage de ce récit que nous avons à peine entrevu et qu'il
est temps de mettre en lumière. Nous voulons parler de cette Alice de
Lux qui suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne d'Albret et
Alice de Lux, sauvées par le chevalier de Pardaillan, s'étaient rendues
toutes les deux chez le juif Isaac Ruben, et comment elles étaient
montées dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, non loin de
la porte Saint-Martin.
Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, avait contourné Paris,
passant au pied de la colline de Montmartre, puis piquait droit sur
Saint-Germain où avait été signée la paix entre catholiques et réformés,
paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice.
Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une ruelle qui débouchait
sur le côté droit du château. Là, elle trouva trois gentilshommes qui
l'attendaient dans la salle basse.
--Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux.
Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune homme d'environ
vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, la physionomie empreinte de
tristesse. A l'entrée de la reine et de sa suivante, cette physionomie
s'était soudain éclairée.
Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé.
Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.
Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la reine, la suivait
dans le cabinet retiré où celle-ci venait de pénétrer.
--Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? demanda alors le jeune
homme.
Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le comte.
--N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous ai-je pas créé comte de
Marillac?
--Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... Ma reconnaissance
ne finira qu'avec mon dernier battement de coeur... mais je m'appelle
Déodat... O ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la seule à
me donner ce titre de comte de Marillac, et que tout le monde m'appelle
Déodat, l'enfant trouvé!...
--Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, vous devez chasser
ces idées. Brave, loyal, intrépide, vous êtes marqué pour une belle
destinée si vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle qui
peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de bon et de généreux...
--Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, pourquoi ai-je surpris
cette conversation! Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse
le nom de ma mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où,
apprenant ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était la reine funeste,
l'implacable Médicis...
A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce voisine.
Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, tout entiers à
leurs pensées, n'entendirent ce cri.
--Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, enfermez en
vous-même ce fatal secret. Vous savez combien je vous aime: je vous ai
élevé comme mon propre fils: vous avez couru la montagne avec mon
Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez donc à être mon fils
d'adoption...
Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein d'émotion, saisit
la main de la reine et la porta à ses lèvres.
--Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, comte. J'ai
besoin dans Paris d'un homme dont je sois sûre.
--Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat.
--J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la reine en contenant
mal son émotion. Mais faites-y bien attention, c'est peut-être votre vie
que vous allez exposer.
--Ma vie vous appartient.
--Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, aurez-vous
à risquer plus que la vie... peut-être vous trouverez-vous placé en
présence de circonstances où vous aurez à lutter contre votre propre
coeur... alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai de
vous, c'est une magnanimité d'âme que je ne puis espérer qu'en vous...
--Quelles que soient les circonstances. Majesté, il me sera impossible
d'oublier que, si je vis, c'est à vous que je le dois!
--Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, mon enfant, mon
cher fils...
Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que nul ne guettait ses
paroles, se mit à parler bas.
L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure.
Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant les instructions
qui venaient de lui être données.
Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant au front,
lui dit:
--Va, mon fils, pars avec ma bénédiction...
Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient les deux autres
gentilshommes. Il jeta un rapide regard autour de lui; mais, sans doute,
il ne trouva pas ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle
basse, car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le bridon
était fixé au tourniquet d'un contrevent, se mit en selle et commença à
descendre la grande côte boisée, dans la direction de Paris.
Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac--ou Déodat, comme on
voudra rappeler--atteignit un groupe de chaumières ramassées autour d'un
pauvre clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, le comte
distingua un bouquet de chêne et de buis au-dessus d'une porte. C'était
une auberge.
Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme excuse que les portes
de Paris étaient fermées à cette heure et qu'il valait mieux attendre
là le matin, plutôt que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou de
Saint-Cloud.
Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau de son épée. Au bout de
dix minutes, un paysan à demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu
de l'épée, plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit à
servir au comte un repas sur le coin d'une table, près de l'âtre.
Après le départ du comte de Marillac, la reine de Navarre était demeurée
quelques minutes seule et pensive. Puis elle frappa deux coups sur un
timbre avec un petit marteau.
Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.
--Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment où nous avons
été sauvées, que vous aviez été bien imprudente...
--C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre Majesté...
--Alice, interrompit la reine, en disant que vous aviez été imprudente,
je me suis trompée... ou j'ai feint de me tromper; car, si je vous avais
dit à ce moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous commis
quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, m'eût été fatale.
--Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice de Lux.
--Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque vous êtes venue à la
cour de Navarre, Alice, vous m'avez dit que vous étiez obligée de fuir
la colère de la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser la
religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous accueillis
comme j'ai toujours accueilli les persécutés; et comme vous étiez de
bonne naissance, je vous plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis
huit mois, avez-vous un reproche à m'adresser?
--Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque ma reine daigne
m'interroger, qu'elle me permette à mon tour de poser une question.
Ai-je donc démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli avec zèle
tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais cherché à détourner quelque
gentilhomme des soucis de la guerre?
--Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré un zèle dont
quelques-uns ont pu être surpris. Que vous dirai-je? Je vous eusse
préférée catholique plutôt que protestante à ce point. Quant à votre
conduite vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; enfin,
votre service a toujours été admirable, au point que, même lorsque vous
n'étiez pas de service, même quand je n'avais pas besoin de vous,
vous étiez toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour tout
entendre.
Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de Lux chancela.
--Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?
--Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons ne sont guère
éveillés que depuis une quinzaine de jours. Il faut que je me sépare de
vous, puisque j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...
--Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille.
--Oui, dit simplement la reine de Navarre.
Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait autour d'elle ces
yeux hagards qu'ont les condamnés.
--Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes calomnies...
--Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si triste que la jeune
fille en frissonna, j'eusse pu vous livrer à nos juges; je n'en ai pas
le courage. Je me contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine
Catherine...
--Votre Majesté se trompe!... murmura encore Alice.
La reine de Navarre secoua la tête.
--Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris écrivant,
pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre lettre au feu?
--Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que je vous avoue la
vérité!... J'écrivais à celui que j'aime!...
--C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi je me tus. Ce
jour où un de mes officiers vous vit causant avec un courrier qui
partait pour Paris, Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il
n'est plus jamais revenu. Pourquoi?
--Je lui donnais des commissions pour des amis que j'ai à Paris, madame!
Est-ce ma faute si cet homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus,
s'il n'a pas été tué?
--Oui, c'est bien là les différentes explications que vous avez données,
et je vous crus. Cependant, il y a quinze jours, comme je vous le
disais, je commençai à vous soupçonner sérieusement.
--Pourquoi, madame? pourquoi?...
--Votre insistance pour m'accompagner à Paris me remit en mémoire les
faits que je viens de vous exposer, et beaucoup d'autres. Je me décidai,
Alice, parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous voyez à quel
point je répugnais à vous croire... ce que plusieurs de mes conseilleurs
vous accusaient d'être, puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de
démontrer votre innocence.
--Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis innocente, puisque vous
vivez...
--Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. Alice de Lux, vous
étiez de connivence avec ceux qui ont voulu me tuer. C'est vous qui avez
voulu que la litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert les
rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. C'est à vous
que l'un d'eux a voulu remettre ce billet au moment où la litière se
renversait. Il paraît que j'étais encore moins troublée que vous,
puisque j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, puisque je
l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai gardé, puisque le voilà!...
En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à Alice un papier plié
en triangle et d'un format minuscule.
La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, écrasée par une
telle honte qu'il lui semblait que jamais plus elle n'oserait se
relever.
--Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet contient un ordre
de vos maîtres.
L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut:
Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin.
Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste
au plus tôt en demandant un congé en règle, et
venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.
Il n'y avait pas de signature.
Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement de la honte se fit
jour à travers les lèvres tuméfiées de l'espionne. La reine de Navarre
laissa tomber sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. Puis
elle prononça:
--Allez...
L'espionne se releva lentement; elle vit la reine qui, le bras tendu,
lui montrait la porte, et elle recula jusqu'à ce qu'elle se trouvât
contre cette porte. De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit,
sortit, et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir comme une
insensée.
Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la salle basse où
l'attendaient les deux gentilshommes.
--Nous partons, messieurs, dit-elle.
Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté par les deux
gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement.
Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à courir, pareille
à une insensée. Elle traversa l'esplanade qui se trouvait devant le
château. Tout à coup, elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour
d'elle.
--Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que vais-je devenir quand
il va savoir! Je suis perdue! Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux
ordres de l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je fait?...
J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... Quelle abjection dans mon
âme!
Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux mains.
Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne d'Albret courait le
loup quand il ne courait pas la jouvencelle, on l'appelait la Belle
Béarnaise. Et ce surnom lui seyait à merveille.
Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa beauté dans ces traits
convulsés, dans ces yeux hagards...
--Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... Insensée! Pour
la fuir, il n'est qu'un refuge: la tombe... et je ne veux pas mourir...
Non! oh! non, je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! Il
faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... Allons, debout,
espionne! La reine t'attend...
Machinalement, elle s'était levée et avait repris le chemin qu'elle
venait de parcourir, s'orientant vers Paris au jugé, car elle
connaissait à peine le pays.
Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et
regarda avidement.
A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons basses devant
lesquelles elle s'était arrêtée laissait filtrer un peu de lumière. Avec
l'inconsciente résolution qui présidait à tous ses mouvements, elle se
dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On ouvrit presque
aussitôt.
--Une chambre pour cette nuit, dit-elle.
--Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez,
madame.
L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle
d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre.
Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette lumière, vers
cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoudé
au coin d'une table.
Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta à ses joues
pâles, et un cri lui échappa.
Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat.
--Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve pas. C'est bien
vous! Vous au moment où mon âme était noyée de tristesse à la pensée
d'une longue séparation!
Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du foyer, l'avait fait
asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes.
--Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... Vos mains sont
froides... Rapprochez-vous... là... plus près du feu... Comme vous êtes
pâle! Comme vous paraissez fatiguée...
--Que vais-je lui dire! songeait-elle.
Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce qu'elle ne devait pas
être effarée de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitté la
reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la
compromettait à jamais, qui la perdait! Et il était assez ridicule pour
se demander les raisons de sa pâleur, de son angoisse, de son silence!
Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur foi, qu'ils
s'étaient fiancés!
Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir pas confié cet amour
à la reine de Navarre!... Elle eût consolé sa douce fiancée, la bonne et
maternelle reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec patience!
Il serra ses deux mains avec plus de timidité.
--Alice! murmura-t-il.
Elle ferma à demi les yeux.
--Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! avant que mes
lèvres se desserrent!...
--Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si jamais j'avais
été assez misérable pour douter de votre amour, quelle preuve plus
magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette
sublime confiance qui vous a poussée à partir parce que je partais!...
Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement.
--Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que
nul ne le sache... Venez... il en est temps encore... venez, ma chère
âme... dans une demi-heure, nous serons à Saint-Germain..., et nous
dirons tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et vous
m'attendrez, paisible, confiante...
Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il fallait dire:
--La reine est partie...
--Partie!...
--Elle est bien loin, maintenant!...
Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, contemplait avec un
inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait
un peu.
Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication redoutable était
écartée par le seul fait que le comte croyait à un coup de tête amoureux
de la jeune fille.
--J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait monter dans sa
voiture pour m'éloigner... j'ai entendu qu'on m'appelait, qu'on me
cherchait... puis j'ai vu le carrosse partir dans la nuit.
--Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice.
Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue
de mon coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?
--Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, puisque je vous ai vu...
Je ne pouvais supporter l'idée d'une plus longue séparation... et,
lorsque je vous ai vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible
m'a poussée à me mettre en route, moi aussi...
En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. Elle l'était
réellement. Seulement, ce n'était ni l'émoi de l'amour ni le trouble de
la pudeur. C'était son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi
les suites de ce mensonge.
Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour.
--Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement de son
âme. Vous êtes plus grande, plus fière, plus généreuse que moi, et je ne
mérite pas d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon Alice,
vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, pour toujours; et cela
date du premier jour où je vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous
veniez de Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée dans
la montagne... vos conducteurs vous avaient abandonnée... vaillante,
vous poursuiviez à pied votre chemin et je vous rencontrai sur les bords
de ce gave que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors raconté
votre histoire... et, tandis que vous parliez, je vous admirais...
Longtemps, nous demeurâmes seuls, sous le grand noyer... et, lorsque
vint le crépuscule, je vous pris dans mes bras, je vous portai sur
l'autre bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre...
--C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, dusse-je vivre cent
existences, jamais je ne pourrai oublier cet instant où je vous portai
dans mes bras. Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un rayon de
soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, mon Alice! une fois encore,
vous venez de m'éclairer. Soyons-nous l'un à l'autre un monde de
bonheur, et oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on dira...
Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de celui qu'elle aimait,
et elle murmura:
--Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier tout au monde! Ecoute,
écoute, mon cher amant... Moi aussi, j'étais triste à la mort.
Mois aussi, j'étais environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais
d'affreuses tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et moi aussi
j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me poussait la fatalité.
Serions-nous donc deux maudits qu'un ange de miséricorde a jetés l'un
vers l'autre pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! Eh bien,
puisque tu es tout pour moi, puisque je suis tout pour toi, fuyons, ô
mon amant, fuyons! Laissons la France! Franchissons les monts et au
besoin les mers!
--Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement...
--Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme de mon esprit que je
te répète: partons. Allons en Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le
faut.
Le comte de Marillac secoua la tête lentement.
--Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme que, si j'étais libre,
je te répondrais: tu veux que nous partions... partons; allons où tu
voudras.
--Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec amertume.
--Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret de ma
naissance... et même le nom de ma mère...
Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!
Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était elle qui avait poussé
ce cri étouffé lorsque le comte de Marillac avait parlé de sa mère...
Catherine de Médicis!
--Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans doute, je te dirai
tout! Mais sache dès à présent qu'il est quelqu'un au monde que je
vénère, au point de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car
c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine de Navarre, celle
que nous appelons notre bonne reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère.
Je lui dois tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la reine
Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce moment, ce ne serait pas
seulement une fuite, ce serait une lâcheté, une trahison.
--Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant livide. Alors,
nous ne partons pas?
--Songe que de grands malheurs atteindraient notre reine, si je n'allais
pas à Paris!
--Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu ne dois pas
partir...
--Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois pas au moins que mon
devoir vis-à-vis de la reine me fasse oublier mon amour. Alice, puisque
la reine de Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la rejoindre
maintenant, tu viendras à Paris avec moi. Je sais une maison où tu seras
accueillie comme une fille...
--Cette maison? interrogea-t-elle.
--C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral Coligny.
A son tour, elle secoua la tête.
--Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda le comte.
Elle ferma les yeux, comme accablée.
--Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point que je n'ai plus
ma tête à moi... si je pouvais dormir... là... près de ce feu... sous
ton regard... il me semble que toute ma fatigue s'en irait.
Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle renversa sa tête en
arrière.
Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla demander à
l'aubergiste un ou deux oreillers, une couverture.
Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la bien-aimée, jeta
la couverture sur ses genoux et, comprenant à la régularité de sa
respiration qu'elle dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à
la table, les yeux fixés sur elle.
Profondément attendri, Déodat veillait sur sa fiancée.
Alice de Lux méditait.
Et il est nécessaire que nous essayions de résumer ici cette méditation.
Faute de ce soin, certaines attitudes de ces personnages demeureraient
incomprises.
La situation de cette femme était tragique. Le drame, ici, était
exceptionnel. Un mot l'explique: l'espionne adorait le comte de
Marillac. Plutôt que de lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte
de mille morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et âme à
Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour le compte de Catherine
de Médicis, pour perdre Jeanne d'Albret. De ces terribles prémisses
se dégageait une implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient
ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, c'est-à-dire que le
devoir de chacun d'eux était de tuer l'autre. Or, si Déodat ne savait
rien sur Alice, l'espionne savait tout sur l'émissaire de Jeanne
d'Albret.
Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement dans son esprit
comme un effroyable théorème.
Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles:
1° Elle se tuait; 2° elle vivait.
Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait pas. Elle portait
toujours sur elle à tout hasard un poison foudroyant. Donc, rien de plus
facile. Par là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait à
une vie d'amour.
Elle repoussa cette solution.
Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner Déodat loin
de Paris. Oui, cela pouvait réussir.
L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer de s'arracher
à la domination de la reine Catherine.
Se séparer de Déodat pour un temps impossible à délimiter. Inventer les
motifs d'une séparation. Revenir auprès de Catherine et attendre. Dès
qu'elle serait déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le
déciderait à partir avec elle.
Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?... Si
la reine parlait!...
Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se taisait?...
Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour que Déodat ne
parlât jamais d'elle devant la reine de Navarre.
Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à trouver le motif
de la séparation.
Mais était-il besoin que la séparation fût complète? Non, cela n'était
pas utile. C'était même dangereux.
Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps.
L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de la salle d'auberge
lorsque l'espionne feignit de se réveiller. Elle sourit au comte de
Marillac.
--Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère aimée, je vous
proposais de vous réfugier dans l'hôtel de l'amiral.
--Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me proposiez cela?
--Souvenez-vous, Alice...
--Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, mon
bien-aimé. Songez que vous-même, autant que j'ai pu le comprendre, allez
habiter ce même hôtel...
--C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.
--Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille parente, quelque
chose comme une tante, un peu tombée dans le malheur, mais qui m'aime
bien. Sa maison est modeste. Mais j'y serai admirablement jusqu'au jour
où je pourrai être toute à vous... C'est là que vous allez me conduire,
mon ami.
Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, car il n'avait pas envisagé
sans une secrète terreur la solution qu'il avait proposée, l'hôtel
Coligny pouvait devenir un centre d'action violente.--Mais, ajouta-t-il,
pourrai-je vous voir?
--Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. Ma parente est
bonne personne... Je lui dirai une partie de mon doux secret... vous
viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous
voulez, vers neuf heures du soir...
Il se mit à rire. Il était radieux que les choses s'arrangeassent ainsi.
--A propos, fit-il, où demeure madame votre tante?
--Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.
--Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant.
--C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel hôtel. Vous verrez,
presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une
petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est là...
--Si près du Louvre! si près de la reine! murmura sourdement le comte...
Mais de quoi vais-je m'inquiéter là!...
Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire servir un déjeuner
sommaire à la jeune fille. Ils se mirent à table. Elle mangea de bon
appétit. Ce fut une heure charmante.
Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en croupe. Le comte prit un
trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris.
Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa compagne devant la
maison signalée.
Puis il s'éloigna sans plus se retourner.
Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût tourné au coin. Alors
elle poussa un profond soupir; toute la force d'âme qui l'avait soutenue
jusque-là tomba d'un coup.
Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura:
--Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour!
La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond
de sept à huit pas, et pénétra dans la maison qui se composait d'un
rez-de-chaussée et d'un étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait
la porte verte, séparait le jardin de la rue de la Hache.
Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la grande bâtisse de
la reine Catherine, paraissait assez mystérieuse, la maison l'était
davantage encore. Personne n'y entrait jamais.
Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait seule.
Elle était connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle était
toujours proprement vêtue, et même avec une certaine recherche. Quand
elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses
sorties avaient toujours lieu de grand matin ou au crépuscule.
On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne personne, et que, le
dimanche, elle assistât très régulièrement à la messe et aux offices.
Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de surprise. Il y
avait pourtant près de dix mois que la jeune fille n'était venue dans la
maison.
--Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.
--Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, d'âme et de corps,
écoeurée de mon infamie, dégoûtée de vivre...
--Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous êtes toujours la
même... exaltée, vous effarant d'un rien.
--Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me donnais autrefois.
La femme versa dans un gobelet d'argent quelques gouttes d'une bouteille
qu'elle tira d'une armoire.
Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de lui être préparée.
Elle parut en éprouver aussitôt une sorte de bien-être, et ses lèvres
pâlies reprirent leurs couleurs.
Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, comme si elle eût pris
plaisir à refaire connaissance avec cet intérieur.
Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait.
Elle tressaillit et le contempla longuement.
--Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.
--Pour la mettre dans votre chambre à coucher?
--Pour la détruire! fit Alice en rougissant.
--Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant sur une chaise, décrocha
le tableau.
Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira en morceaux
qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté sans dire un mot à cette
exécution qu'elle venait d'ordonner.
--Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra ici, vendredi
soir, un jeune homme...
La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, regardait se
consumer les derniers fragments du portrait, ramena son regard sur la
jeune fille.
--Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me plains, n'est-ce pas?
Eh bien, oui, je suis à plaindre, en effet... Mais écoute-moi bien... ce
jeune homme viendra tous les lundis et tous les vendredis...
--Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.
--Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les vendredis sont les
seuls jours où je suis libre... Tu comprends ce que j'attends de toi,
n'est-ce pas, ma bonne Laura?
--Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre parente... votre
vieille cousine?
--Non, j'ai dit que tu es ma tante.
--Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux doit être plus
important que ce pauvre maréchal de Damville.
--Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de Montmorency n'était
que mon amant.
--Et celui-ci?
--Celui-ci... je l'aime!...
--Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, ne l'aimiez-vous pas
aussi?
--Le marquis de Pani-Garola!
--Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous ce qu'il devient?
Il est entré en religion. Cela vous étonne, n'est-ce pas? Moine à
vingt-quatre ans!
--Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura Alice.
--Maintenant le révérend Panigarola! répondit la vieille. Ainsi va la
vie. Hier démon, aujourd'hui ange de Dieu... Mais revenons à votre jeune
homme. Comment s'appelle-t-il?
Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait.
--Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je serais libre!... Tu
dis, reprit-elle tout haut, que le marquis s'est fait moine?... De quel
ordre? De quel couvent?
--Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève.
--Et il prêche?
--A Saint-Germain-l'Auxerrois.
--A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux me sauver la vie, si
tu le veux...
--Que faut-il que je fasse?
--Obtiens du marquis... du révérend Panigarola qu'il m'entende en
confession.
La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle ne vit qu'un
visage bouleversé par une profonde douleur et une immense espérance.
--Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret qu'il faut que je
sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle en répondant à Alice.
Le révérend est assiégé..., mais, enfin, je pense que j'y arriverai,
surtout si je dis quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne
père...
--Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! s'écria Alice. Ecoute,
Laura, tu sais combien je t'aime, et quelle confiance j'ai en toi,
puisque tu m'as sauvée une fois déjà...
--Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne m'avez pas encore dit le
nom de ce jeune homme qui doit venir...
--Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est un secret terrible.
Mieux vaudrait que je meure plutôt que de révéler qui il est... Mais
écoute... Tu sais ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. Tu
sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que je me suis vue infâme,
que j'ai voulu me tuer... et que, sans toi, sans tes soins qui m'ont
ranimée, sans ces maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais
morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il faut que je cesse
d'être, comme tant de malheureuses, un instrument aux mains de cette
femme impitoyable. Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, il
n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la mort.!
--La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite ces pensées funèbres, ou
je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui
est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière de mourir!
A ces paroles, Alice frissonna.
--Le moine, murmura-t-elle.
--Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en
confession.
--Et quand? fit vivement la jeune fille.
--Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, pas plus tard que
samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour
comptez-vous aller au Louvre?
--J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J'ai bien besoin
de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop
pour me remettre...
Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde rêverie que
respecta la vieille Laura.
Le soir de ce jour, comme les lumières étaient éteintes et que tout
semblait dormir dans la maison, vers dix heures, la porte verte s'ouvrit
sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea
d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel de la reine.
Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient l'escalier
intérieur, et la première de ces lucarnes, grillée de barreaux solides,
se trouvait presque à hauteur d'homme.
La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des
pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l'intérieur de
la tour construite pour l'astrologue Ruggieri.
Cette femme, c'était la vieille Laura!...