LA DAME EN NOIR.

Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:

--Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service?

--Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez

huguenote, vous si belle et si sage personne.

--Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous

jure que je suis victime d'une erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une

poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.

--En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous

être utile, je ferai votre commission, dût-il m'en coûter!

--Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce

pli à un jeune chevalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la

dernière fenêtre, en haut.

La vieille femme fit disparaître le papier.

--Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse

l'erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui

pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes?

Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte.

--Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.

L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu s'inquiéter de ce

que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais,

on l'a vu, il était passablement honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu

qu'il réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille,

il était résolu à n'en pas demander davantage.

Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de

joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas

aperçu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie de la

Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l'événement.

Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la

porte.

Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.

Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne lui jeta un regard de

suprême recommandation.

La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les mantelets allaient se

rabattre, et murmura:

--Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les

mains du chevalier de Pardaillan...

Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante retentit,

et Jeanne, livide, voulut s'élancer.

Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.

Le carrosse se mit en mouvement...

Jeanne tomba évanouie en murmurant:

--Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...

Dame Maguelonne était comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien à

faire: elle passait son temps à épier. Elle avait donc remarqué le jeune

cavalier; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses

regards et comme elle était au mieux avec l'une des servantes de

l'hôtellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du

chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu'à son nom.

La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle

allait se trouver mêlée.

Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, qu'elle entra à la

Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire:

--Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.

--Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry qui avait entendu.

Mais vous n'avez donc rien vu.

--Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...

--Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur,

Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrêté!

--Arrêté! fit la vieille en pâlissant,--non pas qu'elle s'intéressât au

sort du chevalier, mais déjà elle craignait d'être compromise.

Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte

vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:

--C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir les bons bourgeois par

le collet et à les tenir suspendus dans le vide!

--Et qu'a-t-il fait?

--Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.

Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, rentra chez elle

et enfouit la lettre dans une cachette.

--Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des huguenotes, et elles

conspiraient avec le parpaillot d'en face!

Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait

Jeanne de Piennes et sa fille arrivait à l'hôtel de Mesmes, entrait dans

la cour et la porte se refermait.

L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une

contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier

étage.

Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:

--Veuillez entrer là: ma mission est terminée.

Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, et poussa la porte.

Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se referma.

Elles entendirent le bruit de la clef.

La pièce où elles venaient d'être enfermées était de belles dimensions

et richement meublée. Les murs étaient couverts de tapisseries. Au fond

de la pièce, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre

à coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxième chambre à

coucher. Et c'était tout. Cela composait un appartement de trois pièces

dont toutes les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.

Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.

--Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt un papier qui se

trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut:

Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si elles désirent

quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter la cloche qui se trouve

près de cette lettre. Une femme de chambre est à leur service et

accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux

prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet

emprisonnement ne dure que quelques jours.

--Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. Heureusement, mère,

il ne semble pas que nous soyons dans une prison!

--Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions en réalité dans

une maison du roi.

Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles soupçons qui lui

venaient.

--Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientôt à quoi nous en

tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence à te faire.

--Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de Jeanne.

--Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.

Loïse rougit.

--Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria Jeanne.

Loïse baissa la tête.

La mère garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle eût

hésité à parler.

--Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.

--Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de

Pardaillan.

Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse que Jeanne

tressaillit.

--Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement.

--Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que ce nom ne vous est

pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me

rends pas compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque dame

Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté un cri où il y avait de

l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous êtes

évanouie, mère! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre

quelque chose d'affreux!...

--Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre mère avait déjà éprouvé

bien des malheurs. De terribles catastrophes s'étaient abattues sur

elle. En sorte, Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte

alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais comprendre à quel

point je t'adorais...

--Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre compte! fit Loïse

tremblante.

--Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je

t'aimais plus que moi-même, plus que tout au monde, puisque je t'aimais

plus que lui!...

--Lui!...

--Mon époux... ton père!...

--Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom!

--Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton père, Loïse,

s'appelait... François de Montmorency!

Loïse jeta un faible cri.

--Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.

Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle qui s'était toujours

crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mère lui

avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus

redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.

Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lèvres de sa mère,

qui continua:

--Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. Je le croyais

mort. Un jour--jour de joie infinie et de malheur implacable--j'appris

qu'il vivait, j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers

moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'était le

frère de ton père, et c'était Henri de Montmorency! Apprends aussi

une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces

nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... un tigre, comme il

l'appela lui-même. Et après m'avoir appris le retour de ton père,

après m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je

démentais les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon époux,

sur un signe de lui, tu serais égorgée!

--Horreur!...

--Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque,

devant mon époux, Henri de Montmorency m'accusa de félonie! Je voulus

protester! mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt à

donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emportée... Je me

tus!...

--Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans les bras de Jeanne,

comme vous avez dû souffrir!

--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un

homme au monde que tu devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le

malheur et la mort... c'était Henri de Montmorency...

--Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix mourante.

--L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...

--Oui, mère!...

--Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de

Pardaillan!

Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.

Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux grosses larmes

roulèrent de ses yeux.

--Le père de celui que j'aime!

Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.

--Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma Loïse bien-aimée,

nous sommes toutes deux marquées pour le malheur... Un homme généreux

te sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du

monstre... Oui, c'était le père de celui que tu aimes... car je sus que

le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort

sans doute... mais l'enfant a grandi...

Loïse ne disait rien.

Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa mère avait été

condamnée à une vie de malheur!

Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes besognes que le

père?

Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à son secours?

Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?

Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de Pardaillan était

l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa

mère!...

--Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est brisé...

--Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour éviter de plus

grands malheurs...

--Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais ce n'est pas à moi que je

songe...

--A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond

regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, détourne ta

pensée...

Loïse secoua la tête.

--Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme qui vient de nous

enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est...

--Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si le nom qui était sur

les lèvres de sa fille et sur ses propres lèvres à elle eût été une

malédiction...

A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment de son bras

droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de

s'ouvrir sans bruit...

--Lui! murmura-t-elle en devenant livide...

Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un spectre immobile,

se tenait Henri de Montmorency!...

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 35 / 80 题