CATHERINE DE MÉDICIS

IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont de bois où nous

avons déjà introduit nos lecteurs; Catherine de Médicis et l'astrologue

Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en

souvient, le Florentin avait donné rendez-vous.

La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue se promenait

à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d'oeil sur ce

que Catherine écrivait, sans chercher d'ailleurs à cacher cette

indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d'être indiscret--ou

qui le prend.

Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une

corbeille. Et Catherine écrivait toujours. A peine une lettre finie,

elle en commençait une autre.

La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi.

C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées où elle exposait

à sa fille, la reine d'Espagne, la situation des partis religieux en

France et où elle demandait de décider le roi d'Espagne à intervenir,

elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des

indications sur le palais des Tuileries; puis elle écrivait à Coligny

en termes caressants pour l'assurer que la paix de Saint-Germain serait

durable; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle écrivait

ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d'organiser

une fête. De temps à autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot

bref.

--Ce jeune homme viendra-t-il?

--Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce spadassin?

Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur

l'astrologue et dit:

--J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses sont en l'air. Il me

faut des hommes... et surtout j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu

dis.

--Nous avons Maurevert.

--C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait trop long

maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras

a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes

terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... que cette épée

tremble un millième de seconde... que le coup s'égare... et l'empire

s'écroule peut-être... René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas!

--Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.

--A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire est terminé. On

m'en a remis les clefs ce matin.

--J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour par la rue du Four,

la rue des Deux-Écus et la rue de Grenelle. C'est tout l'emplacement de

l'hôtel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses.

--Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever?

--Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille de hardiesse

élégante.

Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre piste.

--Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu

essayé, René, d'établir sa destinée par la sublime connaissance que tu

as des astres?

--Divers éléments me manquent encore; mais j'y arriverai. Au surplus, ma

reine, pourquoi vous inquiéter à ce point de ce hère? N'avez-vous pas

vos gentilshommes, vos créatures, vos femmes?

--Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles, et, par elles, je

sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier à l'oreille d'une

maîtresse; oui, j'ai mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn; et

par ces créatures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort et,

au lieu d'être tuée, c'est moi qui tue; oui, j'ai mes gentilshommes et,

par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!...

Son regard se perdit dans le vague.

--René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze ans lorsque je

vins en France. J'en ai cinquante. Cela fait donc trente-six années de

souffrances et de tortures, trente-six années d'humiliations, de rage

d'autant plus terrible que je devais la déguiser sous des sourires,

trente-six années où j'ai été tour à tour méprisée, bafouée, réduite à

l'état de servante, et enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!...

Cela a commencé le soir de mon mariage, René...

--Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs?

--C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit sourdement Catherine de

Médicis. Oui, la longue humiliation commença le soir de mon mariage et,

dusse-je vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute où le

fils de François Ier, m'ayant conduite à notre appartement, s'inclina

devant moi et sortit sans me dire un mot... la nuit suivante et les

autres, il en fut de même... Lorsque mon époux devint roi de France, la

reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane de Poitiers.

Les années s'écoulèrent pour moi dans la solitude: un jour, j'appris

qu'Henri de France me voulait répudier. Tremblante, la rage au coeur,

j'interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon

royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit?

Ruggieri secoua la tête.

--Madame, dit le confesseur, le roi prétend que vous sentez la mort!

Ruggieri tressaillit et pâlit.

--Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis en reprenant place

dans son fauteuil. Comprends-tu? J'étais mortelle à tout ce que je

touchais... Et, chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu

raison de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, par Diane

de Poitiers elle-même, dont la générosité fut pour moi la dernière lie

du fiel, le roi se résolut à me garder, lorsque, sur les instances des

prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, lorsque enfin

j'eus des enfants, ah! René... que furent ces enfants? François est mort

à vingt ans, après un an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles

dont la source est restée inconnue. Seulement Ambroise Paré me dit qu'il

est mort de pourriture.

Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le front barré d'un

pli.

--Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus sourde. Des crises

terribles l'abattent et, par moments, je me demande s'il ne va pas finir

dans la folie, dans la pourriture de l'intelligence, comme François

a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, mon

dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il pas marqué lui aussi

d'un signe fatal? Vois enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de

la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il paraît

vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je

vois seule les signes de débilité chez cet enfant incapable de lier deux

idées...

--François est mort. Charles est condamné. Henri, avant peu sans doute,

va monter sur le trône et poser sur sa faible tête une couronne dont le

poids l'écrasera. Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour

régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera!

Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri d'Anjou, que Charles

jalouse, pauvre enfant! Henri à qui on vient de refuser l'épée de

connétable! Henri, mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent

vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment son enfant, selon son

coeur et son esprit!...

--Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais...

Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent un regard

aigu dans les yeux de l'astrologue.

--Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon sens. Prends bien

garde que jamais une question de ce genre ne t'échappe encore.

--Pourtant, il faut que je parle!

Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé la tête baissée. Et

ce fut dans cette attitude qu'il continua:

--Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra; j'ai pris mes

précautions; nous sommes seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que

j'ai interrogé les astres, et que les astres m'ont répondu!

Catherine frissonna.

Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace

des astres.

Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua:

--Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous! Ainsi, Catherine,

vous n'y songez jamais à l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps,

je ne dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois que je

m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se dresse au chevet de mon

lit. Je vois un homme qui sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis

que la femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier geste

implacable... cet homme a pleuré, supplié en vain... l'amante a prononcé

une irrévocable condamnation... l'homme sort donc du palais... sous son

manteau, il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui vit pourtant,

car cela vagit, cela se plaint, cela crie grâce... et l'homme est

impitoyable, car l'homme, lâche une fois dans sa vie, a peur de la

femme!...

Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une église... et puis

il se sauve!

Catherine, les traits durs, murmura sourdement:

--Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur!

--Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j'avais pu

oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né pour l'abandonner, j'avais

laissé tomber sur ses lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est

cela que vous voulez dire, n'est-ce pas?...

--Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant ne pouvait pas vivre

plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque... et je ne pus

me repentir de t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de

l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de

tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai aimé! Tu vins à une heure où le roi,

mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de

la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les épaules quand je

parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que

Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée,

dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair

de pitié... Nous allâmes l'un vers l'autre... Nous passions des journées

à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas

ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les secrets des Borgia.

Grâce à toi, René, je connus _l'acqua tofana_, Grâce à toi, j'appris la

science qui fait de l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit

de vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un chaton de bague,

dans le parfum d'une fleur, dans le feuillet d'un livre, dans le baiser

d'une maîtresse. C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi

que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te convenait... Tu

partageas la couche d'une reine!...

--Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant que, l'un après

l'autre, j'ai touché du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines

entassées je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera le

monde, tu viens me parler du passé. René, hier est mort. C'est demain

qui compte! L'enfant? Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être

disparu? L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque femme qui l'a

emporté. Et puis, comme tu lui avais versé le germe de la mort, sans

doute, au bout de deux mois, il est rentré dans le néant dont il

n'aurait pas dû sortir...

Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement:

--Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la dose avait été

insuffisante! Ou si le miracle s'était accompli, reprit René. Si

l'enfant vivait!...

--Malédiction! gronda la reine.

--Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible,

j'ai interrogé les astres! Et les astres m'ont toujours répondu qu'il

vivait!...

--Malédiction! répéta la reine.

--Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je gardais pour moi

terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine,

serait un crime... un crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma

vie!...

--Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce que cela peut

me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c'est

dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon

toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est,

comme toujours il ignorera le nom de sa mère!

--Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d'âme: l'enfant

est à Paris, et je l'ai vu!

--Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand?

--Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom de la femme qui l'a

recueilli, sauvé, élevé...

--C'est?

--Jeanne d'Albret!...

--Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de l'adultère aux mains de

mon implacable ennemie!...

--Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.

--Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est Jeanne d'Albret qui a

élevé l'enfant, c'est qu'elle sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle

sait, te dis-je! Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne

d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race ou la mienne qui

régnera... De toi à moi, c'est une question de vie ou de mort!... Et

c'est toi qui mourras!...

Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine

de Médicis s'apaisa par degrés. Elle redevint la froide statue... le

cadavre qu'elle semblait être au repos...

--Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose?

--Hier, madame, je sortais de chez ce jeune homme...

--Celui qui l'a sauvée?

--Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais l'auberge, je demeurai

pétrifié par une sorte de vision qui tout d'abord me stupéfia: un homme

venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur

ma tête, cet homme, il me sembla que c'était moi! Moi-même! Moi qui

marchais à l'encontre de moi! Mais moi tel que je devais être il y

a vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais fou. Ma

deuxième fut de couvrir mon visage. Car, si cet homme m'avait vu, il eût

sans doute éprouvé la même impression que moi... Quand je revins de ma

stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge que je venais de quitter...

J'étais bouleversé, Catherine!... Si vous aviez vu comme il avait l'air

triste!...

--Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai l'escalier à pas de

loup, je rejoignis le jeune homme... je le vis entrer chez ce Pardaillan

d'où je sortais... je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute

leur conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie pour

moi la preuve implacable que c'est lui! que c'est notre fils! jadis

recueilli, sauvé, puis élevé par Jeanne d'Albret!...

--Et lui... se doute-t-il?

--Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds.

--Mais que vient-il faire à Paris?

--Il est au service de la reine de Navarre et, sans doute, il va

maintenant la rejoindre.

Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle, à ce moment

où l'existence de son fils venait de lui être révélée? Quelles pensées

agitaient cette mère?

Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit.

--On frappe! dit-elle avec un accent de terreur.

--C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné rendez-vous pour dix

heures...

--Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis en passant une

main sur son front poli comme un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute,

René... pourquoi allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?...

--Non, madame. Il venait simplement remercier le chevalier de la part de

la reine de Navarre.

--Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine.

--Du moins, ils se sont vus hier pour la première fois...

--Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouvé de l'occupation pour ce jeune

homme. Tu dis qu'il est pauvre, n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as

bien dit cela de ce Pardaillan?

--Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux jusqu'à la démence.

--C'est-à-dire capable de tout comprendre et de tout entreprendre. Va

ouvrir, René...

Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou elle demeura seule,

esquissa rapidement son plan, et composa son visage, en sorte que,

lorsque le chevalier de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une

femme au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude

fière, mais non plus hautaine.

Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil il avait reconnu

Catherine de Médicis.

--Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis?

--Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, c'est le moment

de mentir comme elle.

Et tout haut, il répondit:

--J'attends que vous me fassiez l'honneur de me le dire, madame.

--Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine.

Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus profondément encore,

puis, se redressant, il demeura debout dans cette pose naïve qui

lui seyait merveilleusement. Catherine l'examina avec une attention

soutenue.

--Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait hier est bien

beau... Se jeter ainsi dans une pareille mêlée et risquer la mort pour

sauver deux inconnues c'est admirable...

--Je le sais, Majesté.

--C'est d'autant plus beau que ces deux femmes ne vous étaient rien...

--C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient parfaitement inconnues.

--Mais vous savez leurs noms maintenant?

--Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur de défendre de mon

mieux Sa Majesté la reine de Navarre et une de ses suivantes.

--Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est pourquoi j'ai

voulu vous connaître. Vous avez sauvé une reine, monsieur, et les reines

sont solidaires. Ce que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le

faire moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras sont grands.

Cependant, il est juste que vous soyez recompensé.

--Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté se rassure: j'ai été

récompensé selon mon mérite.

--Comment cela?

--Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre a bien voulu me

dire.

--Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle point offert quelque

situation auprès d'elle?

--Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser.

--Pourquoi? fit vivement Catherine.

--Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris.

--Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que diriez-vous? Vous

ne voulez pas quitter Paris? Eh bien, c'est justement ce que je vous

demanderais. Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense de

deux inconnues, voulez-vous contribuer à défendre votre reine?

--Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin d'être défendue? s'écria

sincèrement Pardaillan.

Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine: elle tenait le

défaut de la cuirasse.

--Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus séduisante. Et

pourtant, cela est, chevalier! Entourée d'ennemis, obligée de veiller

nuit et jour à la sûreté du roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne

savez pas tout ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône...

Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont il avait surpris le

secret à la Devinière.

--Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre le roi, je suis

presque seule.

--Madame, dit le chevalier sans émotion apparente, il n'est pas un

gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à vous donner l'appui de son

épée. Une mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est reine, ce

qui n'était qu'une obligation d'humanité devient un devoir auquel nul ne

peut se soustraire.

--Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi ces trop rares

gentilshommes qui, ayant à la fois pitié de la reine et de la mère, se

dévouent pour moi?

--Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan.

La reine réprima un tressaillement de joie...

--Avant de vous dire ce que vous pouvez pour moi, reprit Catherine

de Médicis, je veux vous dire ce que je ferai pour vous... Vous êtes

pauvre, je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez les honneurs

auxquels peut prétendre un homme tel que vous. Et pour commencer, que

dites-vous d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille livres?

--Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me demande si je rêve...

--Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des reines de trouver de

l'occupation aux épées telle que la vôtre.

--Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan.

--Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui sont ceux du roi. Or, je

vais vous dire, monsieur, comment j'agis lorsque je vois s'approcher de

moi un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer par mes prières,

par mes larmes, et je dois dire que je réussis souvent...

--Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan.

--Alors, j'en appelle au jugement de Dieu.

--Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis pas...

--Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue; il va trouver l'ennemi,

le provoque en un loyal combat, le tue ou est tué... S'il est tué, il

est sûr d'être pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son

roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que dites-vous du

moyen, monsieur?

--Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en champ clos, madame!

--Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants...

--J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa sa taille.

--Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une visite...

--J'en ai reçu plusieurs, madame...

--Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la

reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis

dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de

tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à coup sûr...

Celui-là me fait peur, monsieur... non pour moi, hélas! j'ai fait le

sacrifice de ma vie... mais pour mon pauvre enfant... votre roi!

Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.

Son rêve d'un duel où il était le champion d'une reine et d'une mère, ce

rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités.

--Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine étonnée.

Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus

que jamais, se redressa, se hérissa.

--Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse.

Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des

paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde

stupéfaction. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua

à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était

depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie.

--Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la même

douceur.

--D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur comme le vôtre comprendra

à l'instant. L'homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a

appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque

acte vil, cet homme m'est sacré.

--Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et

comment s'appelle-t-il, votre ami?

--Je l'ignore, madame.

--Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom!

--Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au surplus, il est

moins étonnant d'ignorer le nom d'un ami que celui d'un ennemi aussi

implacable.

Catherine baissa la tête, pensive.

--Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que plus dangereux. Et

puisqu'il ne veut pas me servir... Monsieur, ajouta-t-elle tout haut,

je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la

personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le

sentiment qui vous guide.

--Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je craignais tant d'avoir

déplu à Votre Majesté!...

--Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie: fort contre

l'ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de

votre fortune.

Demain matin, je vous attends au Louvre.

Catherine de Médicis se leva.

Pardaillan s'inclina devant la reine.

Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son

fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant a

déchiffrer l'énigme vivante qu'était la reine Catherine...

--Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le

Louvre, c'est la grande antichambre de la fortune! Décidément, je crois

que M. Pardaillan mon père se trompait!...

Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre,

faisait appeler son capitaine et lui disait:

--Monsieur de Nancey, demain matin, a la première heure, vous prendrez

douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la

Devinière, rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur qui se

fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez à la

Bastille...

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 32 / 80 题