Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la
patience d'un amoureux. Il était résolu à lui parler. Pour lui dire
quoi? Qu'il aimait sa fille? Qu'il la voulait pour épouse? Cela,
peut-être.
Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara donc un discours
très propre; selon lui, à produire une vive émotion sur celle qui
l'écouterait.
Malheureusement, à la minute où la Dame en noir passa près de lui, il en
vint justement à oublier le commencement de son discours, le plus beau
passage, selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... Jeanne passa.
Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait jusqu'à la rue
Saint-Dente pour aborder la Dame en noir, ne songeant même pas que le
moyen le plus convenable après tout, c'était de se présenter au logis de
la dame.
Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que
l'aspect de Paris avait changé, comme parfois, à l'approche des
premières rafales d'une tempête, l'Océan change brusquement de face.
Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, marchaient dans la
direction du Louvre. La grande artère était devenue une fleuve d'hommes
d'où montaient des murmures menaçants, parfois des éclats de voix.
Que se passait-il?
Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait
à vingt pas devant lui.
A un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules
sans qu'on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppée dans ce
remous, disparut. Le chevalier s'élança, distribuant force horions,
jouant des coudes, et se frayant un passage à coups de bourrades; mais
il ne retrouva plus la Dame en noir.
Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois
hercules, avec des cous de taureaux, des faces rouges, des yeux
menaçants. Et la foule, sur leur passage, vociférait:
--Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!
--Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan.
--Comment, monsieur! répondit un bourgeois, vous ne connaissez pas
Crucé, l'orfèvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du
Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l'Université?
--Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. Ah!... c'est là le
boucher, le libraire et l'orfèvre? Bon! je suis content d'avoir vu cela,
moi!
--Les trois grands amis de M. de Guise!
--Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!
--Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion.
A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de bois. Là, une foule
énorme, agitée, poussait des clameurs:
--Vive Guise!... Mort aux huguenots!
--Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le
savez, _vox populi, vox Dei!..._
--Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends pas l'anglais...
--Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme avec dédain. C'est du
latin. Et ce latin-là signifie que la voix du peuple, c'est la voix de
Dieu.
Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan par une poussée du
peuple: une forte escouade d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet
déblayait les abords du pont pour laisser le passage libre à Henri de
Guise.
Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la première maison
du côté gauche: une vieille bâtisse à demi ruinée, et qui probablement
était abandonnée, car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes
les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur
leurs toits.
Cependant, le chevalier remarqua que la première maison du côté droit
qui faisait vis-à-vis à la bâtisse abandonnée était également fermée:
une seule de ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était
grillée d'un treillis épais.
Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut voir un instant une
figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de
flamme sur la foule, qui sourdement grondait:
--Mort aux huguenots!...
Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots dans Paris. Ou
s'il y en avait, ils se cachaient!
Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et le libraire, Crucé,
Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot
d'ordre. Dès qu'ils avaient passé, on criait de plus belle:
--Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, Albret!...
Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le côté gauche du
pont, à trois pas du chevalier.
--Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir
aujourd'hui des choses intéressantes!...
--Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de Biron qui passe! Biron
le boiteux!...
--Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier.
--Les signataires de la paix de Saint-Germain! vociféra Pezou. Les amis
des damnés huguenots!...
Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla:
--A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!
Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan avait cru
remarquer un visage de femme. Cette fois, c'était un visage d'homme qui
apparaissait derrière le treillis épais. Cet homme échangea un rapide
signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur...
Pénétrons un instant dans cette maison.
Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme grande, maigre, tout
enveloppée de noir, avec une tête d'oiseau de proie, nez de vautour,
bouche serrée, regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.
Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de Charles IX, Catherine
de Médicis...
Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être fort beau,
emphatique de geste, théâtral d'allure, avec on ne sait quoi de souple
dans la démarche, et de félin dans les attitudes...
Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...
Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses accointances
permettent à l'astrologue florentin de garder devant la reine cette
attitude ou il y a plus de caresse que de respect?
Catherine frappe nerveusement du bout du pied.
--Patience, patience, _Catharina mia_, dit Ruggieri
--Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris?
--Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée hier secrètement dans
Paris. Jeanne d'Albret est sans doute venue voir quelque important
personnage.
--Mais comment l'as-tu su, René?...
--Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle Béarnaise que vous avez
placée près d'elle?
--Alice de Lux?...
--Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse.
--Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur ce pont?
--Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé Crucé, Pezou et Kervier?
fit Ruggieri en haussant les Épaules.
--Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant ses mains l'une contre
l'autre, c'est que je la hais, vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise
n'est rien. Je le tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai.
Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment redoutable
pour moi! Ah! si je pouvais donc la tenir ici, et l'étrangler de mes
mains!...
--Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne au bon peuple de
Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! Écoutez!
En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors.
Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine.
--Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement Catherine de Médicis.
--Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, derrière
l'escorte... La litière ne peut plus reculer... la foule l'enserre...
tout à l'heure, en arrivant ici... les rideaux vont s'écarter un
instant... et ce sera bien du diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas
la reine de Navarre!...
Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une trentaine de
cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, et de temps à autre il
criait:
--Vive la messe!
--Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait la multitude qui délirait.
C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces seigneurs de
l'escorte, montés sur des chevaux splendidement harnachés, portaient des
costumes éclatants où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de
tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de Guise. C'est tout
au plus s'il avait vingt ans. Il était de haute taille, bien pris, avec
un visage où éclatait un somptueux orgueil.
--Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations que
Catherine de Médicis écoutait en incrustant ses ongles acérés dans les
paumes de ses mains.
Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, dans le logis
de Marie Touchet, le roi de France dormait paisiblement, la tête sur
l'épaule maternelle de sa maîtresse...
Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient franchi le pont. Mais
alors, ils trouvèrent la foule si compacte qu'ils durent s'arrêter
plusieurs minutes. A ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si
féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta la main à sa dague
et fit volte-face.
Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!...
Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au débouché du pont,
devant la maison en ruine près de laquelle se tenaient Crucé, Pezou et
Kervier. Cette litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient
hermétiquement fermés.
A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une seconde. Mais cette
seconde avait suffi!...
--Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina les clameurs. C'est
la reine de Navarre! Mort à la parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!...
Et avec ses amis, il se rua sur la litière.
--Enfin! murmura Catherine avec un terrible sourire.
En un instant, un groupe nombreux et discipliné avait entouré la
litière, gesticulant et vociférant:
--Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!...
La litière fut soulevée comme un fétu de paille par les lames de
l'océan; renversée, piétinée, elle disparut...
Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu le temps de sauter à
terre.
--Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des deux femmes, d'une
merveilleuse beauté.
--La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou en désignant l'autre
dame, qui tenait à la main une sorte de petit sac en cuir.
C'était Jeanne d'Albret, en effet!...
D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son voile sur son visage.
Une poussée puissante, irrésistible, la jeta contre la porte de la
maison en ruine avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent.
La reine de Navarre allait être saisie, broyée, déchirée...
A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du haut de leur
fenêtre, le duc de Guise, du haut de son cheval, virent un spectacle
inouï, fantastique et merveilleux... Un jeune homme venait de s'élancer,
balayant la foule à coups de poing, à coups de tête, à coups de coude,
entrant, pénétrant comme un coin de fer, et semblant faire le vide
autour de lui, par une sorte de formidable roulis de ses épaules... En
un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte de la maison en
ruine à laquelle s'appuyaient les deux femmes, et la multitude furieuse
à la tête de laquelle se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le
libraire.
Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière qui flamboya, et
se mit à décrire un moulinet vertigineux, qu'il n'interrompit que pour
lancer de seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis que la
cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, élargissant le demi-cercle!...
--René! gronda Catherine, il faut que ce jeune homme meure ou qu'il soit
à moi!
--J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant.
--Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, tâche donc de savoir
qui est cet enragé. Cornes du diable, le magnifique sanglier.
Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui tenait tête à la meute
humaine, c'était le chevalier de Pardaillan.
Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, il avait vu
que cette litière contenait deux femmes.
Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique image d'un rocher
qu'assaillent vainement des vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait
autour de Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, Kervier et
Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. Et Pardaillan, ramassé
sur lui-même, les mâchoires serrées, sans un mot, sans un geste inutile,
faisait tournoyer la flamboyante Giboulée.
Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance du premier rang;
des masses profondes, par-derrière, poussaient, avec de tumultueux
mouvements de flux et de reflux.
Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé..
Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard qui eut la durée
d'un éclair, et cria:
--Rangez-vous!
Les deux femmes obéirent.
Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, se pencha en avant,
en équilibre sur la jambe gauche, tandis que, du pied droit, il se
mettait à décocher contre la porte vermoulue des ruades forcenées.
Au premier coup de talon, qui résonna comme un choc de madrier, la
multitude comprit la manoeuvre, poussa une clameur de rage, et essaya
de se ruer sur l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote.
Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et Giboulée décrivit un
cercle d'acier flamboyant.
Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, et une de ses
ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit violemment, la serrure
fracassée.
--Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix étrangement calme.
Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait pour l'instant, jeta
un rugissement tel qu'il sembla que la vieille maison allait s'écrouler;
Crucé, Pezou et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; ils
avaient disparu dans les vastes remous de cette houle humaine; il y eut
comme un assaut, la marche irrésistible d'un mascaret, le dévalement
gigantesque d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes écrasés
les uns sur les autres, poussant, poussés, vint s'arrêter, haletante,
rugissante, émiettée par ses propres mouvements, devant la porte
refermée!...
En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu que Pardaillan,
cessant son moulinet, porta à droite, à gauche, devant, au hasard, une
dizaine de coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement de
douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable où la multitude
s'arrêta, hésitante, hébétée, il bondit en arrière, à corps perdu,
repoussa la porte et jeta autour de lui un regard de flamme...
La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un charpentier, était pleine
de madriers. Saisir cinq ou six de ces madriers, les arc-bouter contre
la porte, établir un rempart solidement échafaudé, fut pour le chevalier
l'affaire d'une minute.
Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:
--Êtes-vous de la religion, monsieur [1]?
[Note 1: Êtes-vous protestant?]
--Eh! madame, je suis de la religion de vivre... surtout en ce moment où
mauvais marchand serait celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol.
Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur ce jeune homme en
lambeaux, les mains déchirées de sanglantes éraflures, qui continuait à
sourire.
--Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, je veux, avant,
vous remercier et vous dire qu'à l'instant de ma mort j'aurai connu le
plus héroïque gentilhomme que j'aie jamais vu...
--Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas morts encore: nous avons
bien trois minutes devant nous!...
D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se trouvait. C'était
une pièce immense qui avait dû servir d'atelier à un charpentier. Il n'y
avait pas de plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier,
et ce toit était soutenu par trois poutres verticales qui semblaient
aller chercher leur base à travers le plancher, dans les caves.
En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, Pardaillan avait
parcouru la pièce. En arrivant au fond, c'est-à-dire au côté qui donnait
sur le fleuve, il aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre
aux caves.
D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.
--Descendez! fit-il.
--Et vous? demanda la reine.
--Descendez toujours, madame!
Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas de l'escalier, elles
trouvèrent qu'elles étaient non pas dans une cave, mais dans une pièce
pareille à celle du dessus; sous le plancher, elles entendaient des
clapotements... la maison était construite sur pilotis! Et c'était la
Seine qui coulait au-dessous.
A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée depuis l'instant où
elles étaient entrées dans la maison.
Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde.
Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, elle crut entendre
là-haut comme un grincement de scie... mais cela dura l'espace d'un
éclair et, de nouveau, l'énorme mugissement de la foule couvrit tous les
bruits.
Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir communiquer avec
le fleuve... son pied, tout à coup, heurta un anneau de fer... elle se
baissa avec un cri de joie puissante, le souleva d'un effort inouï,
arracha la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le rauque
soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, là, elle aperçut une échelle
qui descendait au fleuve!...
Et au bas de cette échelle, une barque!
--Monsieur, monsieur, rugit-elle.
--Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, ce sera en nombreuse
compagnie!...
Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant une grosse corde
à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, d'un effort tel que les
muscles de ses jambes saillirent, et que les veines de ses tempes
parurent prêtes à éclater.
A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, dans un effrayant
fracas, se précipitait, se ruait...
--A mort! à mort! à mort!...
A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière secousse frénétique,
semblable à un titan qui cherche à déraciner un chêne séculaire, tira
sur la corde!...
Un craquement formidable se fit entendre, la maison parut osciller un
instant, puis, parmi d'atroces clameurs de désespoir, un grondement
puissant, quelque chose comme un roulement de tonnerre... la maison
s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la toiture tout entière
tombait d'un bloc: blessant, tuant par centaines les meurtriers!...
Que s'était-il passé?
Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient la toiture!...
Pardaillan les avait liées avec la même corde!
Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, avait fait tomber
les poutres! Et alors, d'un bond, d'un saut, il se lança dans le vide,
tomba au pied de l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que,
sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la toiture de la
vieille maison!...
La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, la barque!... En
un instant, ils y furent tous les trois... Le chevalier coupa la corde
qui retenait la légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le
courant, se mit à filer dans la direction du Louvre.
Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille qu'il trouva au
fond. Cinq minutes plus tard, il abordait au-dessous du Louvre, à
l'endroit même où se trouvait quelques années auparavant l'enclos des
Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors construire un palais
par son architecte Philibert Delorme.
Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur la berge, le
chapeau à la main.
--Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme énergique dont elle
ne s'était pas départie un seul instant, je suis la reine de Navarre...
Et vous?
--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.
--Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de Bourbon un service
qu'elle n'oubliera jamais...
Le chevalier fit un geste.
--Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas devant moi, du moins!
ajouta-t-elle avec amertume.
Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, c'était
peut-être mériter la mort!
--Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. J'ai conscience
d'avoir, en effet, rendu un grand service à Votre Majesté, puisque je
lui ai sauvé la vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande
reine j'avais l'honneur de défendre.
Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait à des héros et devait
se connaître en héroïsme, fut frappée de cette dignité froide, corrigée
par on ne savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait de toute
la personne du chevalier.
--Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné avec admiration, si
vous voulez me suivre au camp de mon fils Henri, votre fortune est
faite.
Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de fortune.
Au même instant, l'image de la jeune fille aux cheveux d'or, de
l'adorable voisine qu'il guettait pendant des heures à la fenêtre, cette
radieuse image passa devant ses yeux.
Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune qui s'évanouissait
à peine entrevue, et répondit en s'inclinant avec une grâce altière:
--Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de ma reconnaissance: mais
c'est à Paris que j'ai résolu de chercher fortune.
--C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un des miens désirerait
vous rencontrer, où vous trouverait-il?
--A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis.
Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se tourna vers sa
compagne.
--Alice, vous avez été bien imprudente de faire passer la litière par le
pont...
--Je croyais le passage libre. Majesté, répondit avec assez de fermeté
la jeune fille.
--Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente de lever les
rideaux...
--Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins d'assurance.
--Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été bien imprudente enfin
de prononcer tout haut mon nom devant cette foule hostile...
--J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune fille, cette fois
dans un véritable balbutiement.
--Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon enfant. Mais enfin,
quelqu'un qui eût voulu me livrer n'eût pas agi autrement...
--Oh! Majesté!...
--Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la reine avec tant de
sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri nous a appris son nom) fut aussitôt
rassurée.
--Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, je vais abuser de
vous...
--Je suis à vos ordres, madame.
--Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance là où nous allons...
Sous la protection d'une épée telle que la vôtre, je ne craindrais pas
de traverser une armée.
Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, il poussa un
soupir et murmura:
--Quel dommage que je ne puisse plus quitter Paris!... Monsieur mon père
me l'avait bien dit... Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les
cheveux d'or de ma voisine...
Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, l'oeil au guet,
la main à la garde de l'épée, les deux femmes qui, rapidement,
s'enfoncèrent dans Paris.
Le soir commençait à tomber.
Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de Loïse, était parti sans
déjeuner, commençait à ressentir de furieux tiraillements d'estomac.
Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et sa compagne arrivèrent
enfin au Temple.
En face de la sombre prison dont la grande tour noircie par le temps
dominait le quartier comme une menace, une maison d'apparence bourgeoise
s'élevait d'un étage.
Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la porte. Presque
aussitôt on ouvrit.
Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher.
--Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit de connaître mes
affaires. Entrez donc, je vous prie.
--Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: je n'ai qu'un droit,
celui de me tenir à ses ordres.
La porte, cependant, s'était refermée. Les trois visiteurs furent
conduits par une domestique, sorte de géant femelle, jusqu'à une pièce
étroite, mal meublée, mais assez propre.
Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe biblique, était assis
à une table sur laquelle se trouvaient trois balances de différents
calibres.
--Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est encore vous,
madame... madame... comment donc, déjà? C'est qu'il y a trois ans que je
ne vous ai vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre...
--Madame Leroux, dit la reine sèchement.
--C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez encore quelque collier
de perles, quelque agrafe de diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben?
Nous prierons notre lecteur de se souvenir que la reine de Navarre, au
moment où elle avait sauté de la litière, tenait à la main un sac
de cuir. Ce sac, Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu,
pêle-mêle.
Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les mains sur les
diamants, les rubis, les émeraudes, les pierres précieuses qui
chatoyaient sur la table et croisaient leurs feux.
La reine de Navarre était alors une femme de quarante-deux ans. Elle
portait encore le deuil de son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562.
Elle avait des yeux gris, avec un regard puissant qui pénétrait jusqu'à
l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. Sa bouche avait un pli
sévère; et, au premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais
quand la passion l'animait, elle se transformait.
Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. C'est pour son fils
que, femme simple, éprise de la vie patriarcale du Béarn, elle s'était
jetée à corps perdu dans la vie des camps.
Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.
Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du calcul.
--Madame, dit brusquement le Juif en levant la tête, il y a là pour cent
cinquante mille écus de pierres.
--C'est exact, dit Jeanne d'Albret.
--Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le reste représente mon
bénéfice et mes risques. Comment voulez-vous que je vous paie?
--Comme la dernière fois.
--En une lettre à l'un de mes correspondants?
--Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant de Bordeaux que je
veux avoir à faire.
--Choisissez, madame. J'ai des correspondants partout. Le nom de la
ville?
--Saintes.
Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques lignes, les signa,
déposa un cachet spécial sur le parchemin, relut soigneusement cette
sorte de lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, l'ayant
lue, la cacha dans son sein.
Isaac Ruben se leva en disant:
--Je demeure à vos ordres, madame, pour toute opération de ce genre.
La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite réprimé gonfla son
sein: ce qu'elle venait de vendre, c'étaient ses derniers bijoux; il ne
lui restait plus rien!...
Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, elle se retira suivie
d'Alice. Pardaillan les suivit.