L'IMMOLATION

LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se promenait dans la vaste

salle d'honneur de son hôtel, à Paris. Ses gentilshommes disséminés

sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient à voix basse

d'étranges choses.

Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout à l'heure à une

fenêtre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l'hôtel,

exténuée, paraissait-il, très pâle et un enfant dans les bras. Et le

connétable avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme et de

l'introduire: elle attendait maintenant dans un cabinet voisin.

Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait mort, était arrivé

soudain dans la nuit, qu'il avait eu une longue et orageuse entrevue

avec son père, et qu'il était reparti pour une destination inconnue.

Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency que le deuxième fils du

connétable, Henri, avait été attaqué dans la forêt et grièvement blessé.

Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là même, à quatre heures,

faire une visite, au chef de ses armées. On en concluait qu'une nouvelle

campagne se préparait.

Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à la porte du cabinet

où on avait introduit la femme.

Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec colère, reprenant sa

promenade dans le demi-silence de la salle d'honneur. Enfin, il parut se

décider, poussa brusquement la porte, et entra.

Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait déposé

son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuyée au dossier, le

contemplait... Rudement, il demanda:

--Que voulez-vous, madame?

--Monseigneur...

--Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que vous attendiez,

n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on espère encore séduire par de

mielleuses paroles, c'est le père inexorable qui paraît! Et cela vous

déconcerte, n'est-ce pas?

Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:

--Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... mais une

femme de ma race ne peut se déconcerter à se trouver en présence du père

de son époux!

--Votre époux! gronda le connétable en serrant les poings. Croyez-moi,

je vous engage à ne point invoquer ce titre devant moi! François m'a

tout raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais que vous et

votre père avez été assez habiles pour arracher à la faiblesse de mon

fils un mariage. Quel mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un

vol!...

--Vous mentez, monsieur!

--Par le Ciel! que dit-elle là?...

--Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit d'un gentilhomme! Je

dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri

du soufflet vengeur, si mon père, assassiné par vous, se trouvait

près de moi! Je dis que vous parlez à une femme qui porte votre nom,

monsieur!

L'accent de ces paroles avait été en se haussant pour ainsi dire, depuis

la simple dignité de la femme offensée jusqu'à la majesté d'une reine.

Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un instant balancer pour

jeter un ordre... Puis le vieux chef des armées du roi s'inclina

profondément. Il était dompté.

--Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation

de son sein, vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez tout!...

Non, monseigneur, vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse

vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme l'ignore l'époux de

mon coeur, l'homme à qui j'ai donné ma vie, à qui je voudrai éviter une

larme au prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous devez

l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur de François, pour la vie de

l'innocente créature qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de

notre amour!

Étonné par la noblesse du geste et par la douleur de l'accent, fasciné

par tant de beauté et de simplicité, le vieux Montmorency, pour la

deuxième fois, s'inclina.

--Parlez donc, madame, dit-il.

Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la petite Loïse endormie.

Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d'espoir

illumina son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes les mères,

elle prit la mignonne créature dans ses bras, l'embrassa longuement et,

avec une timidité douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la

tendit au formidable aïeul.

Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency fut-il

attendri! Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l'enfant, et

il demanda:

--Comment s'appelle-t'il?...

--Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de tendresse.

Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. Une fille!... Elle

recula en pâlissant, tandis que lui reprenait:

--Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... Parlez

donc sans crainte, et exposez-moi cette vérité dont vous vouliez

m'entretenir.

Jeanne comprit que le lien qui était en train de se former d'elle à

Montmorency venait de se briser. Mais une femme qui aime recèle dans son

coeur des forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. Elle

rassembla toute son énergie, et entreprit de se justifier aux yeux du

père de François.

Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un charme à la fois

délicat et puissant, avec cette poésie naturelle qu'elle puisait

dans son amour, elle dit ses premières rencontres avec François,

l'irrésistible tendresse qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs

aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, les menaces

d'Henri, la naissance de Loïse, et enfin l'effroyable supplice final où

son coeur d'amante et de mère avait été broyé...

Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency l'écouta sans

prononcer une parole. Son oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce

drame lamentable, cherchait une ruse...

--Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites

la vérité...

--Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est sauvée!...

Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure du guerrier. Mais

aussitôt il se remit et reprit:

--J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon

fils Henri. François ne m'en a point parlé (il mentait), et, tout

à l'heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement

allusion à ce mariage secret qui m'a gravement offensé dans mon autorité

paternelle et dans nos intérêts de famille. Ce mariage est impossible,

madame!

--Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, n'est ni possible ni

impossible: il est: voilà tout!...

Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint deux parchemins

et en déplia un.

--Lisez ceci, dit-il.

Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle devint livide. Le papier

ne contenait que quelques lignes.

Ces lignes, les voici:

--A tous présents et à venir, salut.

--Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, de se saisir de

la personne de François, comte de Margency, aîné de la maison de

Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en

notre prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de

l'appeler à Lui. Nous le voulons et mandons ainsi à notre prévôt et tous

officiers de notre prévôté, car tel est notre bon plaisir.

--Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin Jeanne, que vous a

fait François? Oh! vous voulez m'éprouver, m'effrayer! La prison

perpétuelle!... ô mon François!...

--Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n'est

pas signé encore. Je suis, madame, connétable des armées du roi et

grand-maître de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet

hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, et à lui dire: Plaise à

Votre Majesté d'apposer sa griffe au bas de ce parchemin. Et demain,

madame, commencera la prison pour celui que vous aimez.

--Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que vous a-t-il fait,

seigneur? Que vous a-t-il fait?

--Il vous a épousée: là est son crime...

--Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, vraiment,

s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez que moi!

Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency qui, froidement,

continua:

--Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. C'est un acte de

renonciation volontaire à votre mariage...

--Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans un cri déchirant. Tuez-moi!

mais pas cela...

--Je sais combien un divorce est chose grave, et qu'il est difficile de

faire casser un mariage. Mais, le roi aidant...

--Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne.

--La bonne volonté de notre Saint-Père nous est acquise... vous n'avez

qu'à signer...

--Pitié! oh! laissez-moi François!

--Signez, madame, et le Saint-Père cassera le mariage...

--Ma fille, monseigneur! La fille de François! Vous lui volez son

père!... Vous lui arrachez son nom!...

--C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai l'un ou l'autre

de ces deux parchemins au roi. François sera demain au Temple si, dès ce

soir, je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez et vous le

sauvez...

--Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! non!

--Le roi! Le roi! Vive le roi!...

Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une fanfare de trompettes

retentit. On entendit les pas précipités des gentilshommes qui couraient

au-devant d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un homme cria:

--Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!...

--Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Déchirez cette renonciation.

Moi, je vais faire signer au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!

--Arrêtez! je signe! râla la martyre.

Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis qu'un de ses

bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore à protéger

Loïse...

Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son

pourpoint et, de son pas lourd de tueur d'hommes et de femmes, se porta

à la rencontre d'Henri II.

Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement:

--Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!...

Les Pardaillan — Tome 01 · 第 17 / 80 题