Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui
descendait sur la vallée de Montmorency était déjà la nuit. Henri, en
proférant l'épouvantable calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux
perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit qu'une face
blafarde d'où giclait le double éclair d'un regard insensé.
Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François venait de
s'abattre sur son épaule. Et François disait:
--Tu vas mourir!
D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au même instant, il
tira son épée et tomba en garde.
François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina...
L'instant d'après, les deux frères étaient en garde l'un devant l'autre,
les épées croisées, les yeux dans les yeux.
Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que le cliquetis de
l'acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron
d'Henri, puis encore un temps de silence... et puis, tout à coup, un
soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout d'une
masse.
L'épée de François venait de traverser le côté droit de la poitrine
d'Henri, au-dessus de la troisième côte.
François mit un genou en terre.
Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, il tira sa dague, et
d'un geste furieux la leva...
--Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!...
A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le visage d'Henri.
--Mon frère! Mon frère! murmura François d'une voix de fou, comme si,
vraiment, il eût alors seulement reconnu son frère.
Il se releva et détourna la tête.
Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait à quinze pas, et
qui étaient accourus, une torche de résine à la main, attirés par le
choc des épées...
Incapable de prononcer un mot, François, d'un geste tragique, leur
montra le corps de son frère...!
Deux heures plus tard, François arriva au manoir.
Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et
d'effroi en le voyant. Et il montra à un officier les cheveux du fils
aîné du connétable. Ces cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout
blancs comme des cheveux de vieillard.
--Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer votre
appartement, et...
--Qu'on m'amène un cheval, interrompit François.
Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l'officier
tenant l'étrier demandait:
--Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!...
François sauta en selle, et répondit:
--Jamais!
Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de l'enceinte, piqua
furieusement et disparut.
--François! François! François!
Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à cette seconde même,
et une femme apparut, tenant un enfant.
Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri déchirant, car il ne
se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s'éteignit dans le
lointain.
La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats et d'officiers éclairés
par des torches, qui avaient salué le départ de leur maître et assisté
avec étonnement à cette sorte de fuite.
--Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée.
L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se découvrit et
répondit:
--Qui le sait, madame?...
--Quand reviendra-t-il?...
--Il a dit: jamais!
--Par là... où cela conduit-il?
--Route de Paris, madame.
--Paris. Bon!...
Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras
Loïse endormie.
Forte de son amour d'amante et de son amour de mère, elle s'enfonça dans
la nuit, sous les grands arbres de la forêt, que les rafales de mars
courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.
Environ une heure après le départ de François de Montmorency, des
bûcherons apportèrent sur une civière le corps ensanglanté de son frère
Henri. Henri fut porté dans son appartement, et le chirurgien du château
sonda la blessure.
--Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se lever.
Les bûcherons avaient reconnu François au moment du duel. Mais
l'événement leur parut si étrange et si redoutable qu'ils ne voulurent
rien dire. On supposa donc que le deuxième fils du connétable avait dû
être attaqué par des routiers.
Ce fut vers la même heure que le chevalier de Pardaillan quitta
Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais
l'eût-il su qu'il fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait
admirablement Henri de Montmorency, et savait qu'il n'y avait pas de
pitié à attendre de lui.
--En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai trahi mon vindicatif
seigneur. Tudiable! C'est qu'il adore voir un corps se balancer au bout
d'une corde, ce digne maître!
Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné la ferrure de son
cheval et bourré son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en
selle, plaça devant lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste
héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot dans la direction
de Paris.
Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut
apercevoir une ombre à deux pas de son cheval et, au même instant,
celui-ci fit un brusque écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha,
distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. Il tressaillit.
Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être n'avait-elle pas
entendu venir le cavalier.
--Madame..., fit doucement le routier.
Jeanne s'arrêta.
--Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris?
--Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, toute seule, en forêt,
par la nuit?... Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?...
Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement.
--Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier.
--Seule, oui, je ne crains rien.
--Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents à Paris?
Savez-vous où vous irez?
--Non... Je ne sais pas...
--Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne vous offensez pas, je
vous prie...
Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du cavalier qui maugréa,
pesta, jura tout bas, puis, prenant une soudaine résolution, se
pencha vers Jeanne, déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet
brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré ces mots:
--Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan... c'est un
de mes amis!
Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme qui lui avait rendu
sa petite Loïse. Et, ayant examiné l'objet brillant, elle vit que
c'était un magnifique diamant enchâssé dans une bague.
Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency avait donné à
Pardaillan pour payer l'enlèvement de Loïse!...