Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en menaçant Jeanne de
faire tuer la petite Loïse: bien réellement, l'enfant était aux mains
d'un homme; bien réellement, cet homme guettait le signal; bien
réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la
pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal.
Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était
d'une vieille famille de l'Armagnac, qui, au XIIIe siècle, acquit la
seigneurie de Gondrin, près Condom. Cette famille se divisa en deux
branches. La branche aînée fournit à l'histoire quelques noms connus:
une de ces descendantes fut la célèbre Montespan; le duc d'Antin, qui a
donné son nom à un quartier de Paris, descendait donc de cette branche
dont un autre rameau se rattacha à la famille de Comminges.
La deuxième branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien
contre sa pauvreté; mais quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle
se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté
la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui,
bientôt, fera son apparition dans ce récit.
Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une cinquantaine d'années,
un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats
d'aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays
voisins, toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur...
Le connétable de Montmorency, dans sa grande croisade au pays
d'Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs
de Lectoure, se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le
donna à son fils Henri.
Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans l'Artois et que
François de Montmorency se fut élancé vers Thérouanne, le chevalier de
Pardaillan demeura au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette
année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour besoin d'un
dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, s'employa à le conquérir par
des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire
un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se fût fait
pendre pour son maître, Pardaillan n'attendait qu'une occasion de mourir
pour lui!
Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se répandre
dans tout le manoir: Monseigneur François de Montmorency revenait!...
Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, agité, l'emmena à
Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna
d'enlever Loïse; une heure après, Pardaillan revenait au point où
l'attendait son maître: il tenait dans ses bras la pauvre petite
créature.
Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan écouta en faisant
la grimace. En même temps, il lui glissa une bague ornée d'un magnifique
diamant: le prix de l'horrible meurtre convenu!
Henri pénétra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la
double et dramatique scène qui se produisit...
Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux fixés sur la
fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette endormie dans ses bras;
c'était horrible...
Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à son tour, quitter la
maison, Pardaillan eut un profond soupir de soulagement: le signal ne
viendrait plus maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui
l'eût entendu grommeler:
--C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été donné! Car j'eusse
été obligé de désobéir, de me sauver, de reprendre la vie errante
d'autrefois, avec une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et
je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, faites la
risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... Il n'y a pas de mal,
je pense, à garder cette petite un mois ou deux, comme j'en ai reçu
l'ordre...
Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant dans un pli de son
manteau et s'éloigna. Il parvint à une maison basse qui s'élevait au
pied de la grande tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre ou
cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts.
--Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une petite soeur.
Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet:
--Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il faudra donner du
lait... Et puis, pas un mot à âme qui vive!
La servante jura d'être muette comme la tombe, prit la délicieuse petite
créature dans ses bras, et s'occupa à l'instant de lui donner du lait,
de l'installer...
Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux pétillants d'astuce
et d'intelligence. C'était un enfant admirablement bâti, dont chaque
mouvement révélait la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune
chat.
C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même le manoir, le
faisait élever dans cette chaumière où il l'allait voir tous les jours.
Où Pardaillan avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie
l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait jamais...
Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris s'alluma une flamme
de tendresse... Mais Jean, d'un geste volontaire, se débarrassa de
l'étreinte paternelle, se laissa glisser à terre, courut à son petit lit
où la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle fillette dans ses
bras nerveux.
--Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!...
Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et sortit tout pensif,
songeant à la mère! songeant à son désespoir, à lui, si son Jean
disparaissait!
Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt se glissant le long
des haies, tantôt rampant, il s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta.
Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les accès de fureur! les
crises de démence où elle se maudissait de son silence, où elle voulait
courir, rejoindre François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de
Loïse égorgée l'arrêtait!...
Et la malheureuse râlait:
--Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis assassinée!... Il m'a
promis de me rendre ma fille... n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la
rendra, dites? Loïse!... Où es-tu?...
Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, claqua des dents,
rivé à sa place, épouvanté de ce qu'il avait fait!...
Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus vite, puis se mit à
courir comme un insensé.
Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il faisait nuit. La
Mathurine montra à son maître Loïse qui dormait près de son fils. Jean,
de son petit bras, soutenait la tête si naïvement confiante, d'une
sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la
réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la
porte. Au moment de sortir, il se retourna et d'une voix enrouée, il
dit:
--Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le préparerez pour un
long voyage... que tout soit prêt dans une heure... Ah! vous irez dire
à mon valet qu'il amène ici mon cheval tout sellé... avec mon
porte-manteau...
Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit le chemin de
Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne.
Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, la tête vide,
somnolait fiévreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux
lèvres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son
front avec des linges mouillés.
--Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chère
demoiselle, il faut vous coucher...
--Loïse! Loïse! murmurait la mère.
Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne bondit, d'un geste
frénétique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses
bras; ce quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement de voleuse,
le déposait sur le fauteuil, et elle se jetait à genoux... et déjà,
sans un mot, sans une larme, sans songer à embrasser sa fille, avec
la dextérité instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait
rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:
--Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu qu'on ne lui ai pas
fait mal... voyons ça, voyons...
En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, comme les bébés,
de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et rosé. Avidement,
gloutonnement, la mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du
regard depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...
Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les épaules, la
bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les fossettes des coudes, les
mains, les pieds, tout, toute sa fille.
Pardaillan regardait cela.
Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna vers lui, sur ses
genoux, saisit ses mains, les baisa...
--Madame! Madame!
--Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous qui me ramenez ma
fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je puis bien baiser vos mains qui ont
porté ma fille! Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la fin
de mes jours!...
Pardaillan fit un effort pour se dégager.
--Votre nom? répéta Jeanne.
--Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... demain ailleurs... peu
importe mon nom...
--Comment avez-vous ramené ma fille?
--Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation surprise...
j'ai vu un homme qui emportait une fillette... je le connaissais... je
l'ai interrogé... voilà tout!
Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.
--Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je
le bénisse?
--Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?...
--Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...
--Le nom de celui qui a enlevé la petite?
--Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable qui a accepté de tuer ma
fille?
--Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...
--Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!...
Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et
subitement une pensée profonde descendit dans les obscurités de cette
conscience, pensée de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu
pâle, il murmura:
--Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!